Œuvre majeure

The Gulf Stream — Winslow Homer, un homme seul face à la mer

Winslow Homer — le peintre de l'Amérique et de la mer →
Date
1899, repris jusqu'en 1906
Technique
Huile sur toile
Dimensions
71,4 × 124,8 cm
Conservation
Metropolitan Museum of Art, New York (galerie 767)

La barque n’a plus de mât. Il n’en reste qu’un moignon brisé, des cordages qui traînent, une coque qui gîte dans la houle. Sur le pont, un homme noir est à demi allongé, appuyé sur un coude, le regard tourné vers le large. Autour de lui, la mer a une couleur étrange, presque violette, et des requins tournent, gueule ouverte. Au loin, une trombe d’eau se dresse sous un ciel d’orage. Tout à fait à l’horizon, à peine visible, passe un navire.

The Gulf Stream est le tableau le plus célèbre de Winslow Homer, et sans doute l’un des plus célèbres de toute la peinture américaine. Peint en 1899, repris par l’artiste dans les années suivantes, il est entré au Metropolitan Museum de New York dès 1906. Il y occupe une place à part, au point d’avoir été la pièce centrale de la grande exposition que le musée a consacrée à Homer en 2022, Winslow Homer: Crosscurrents.

C’est aussi l’une des œuvres les plus discutées de son temps et du nôtre. Que regarde cet homme ? Va-t-il être sauvé ? Que signifie sa présence, seul, dans ce courant qui relie les Caraïbes à l’Atlantique ? Homer, comme souvent, s’est bien gardé de répondre.


Des Caraïbes au Maine

Le tableau est né de la fascination de Homer pour les Caraïbes. Le peintre avait découvert la Floride et les Bahamas en 1885, puis y était retourné à plusieurs reprises, à la recherche de la lumière et de la chaleur qui manquaient à ses hivers du Maine. Il y peignit des dizaines d’aquarelles éclatantes : des pêcheurs d’éponges, des plongeurs, des cases de pêcheurs, des eaux turquoise.

Le motif du marin à la dérive apparaît d’abord dans ces aquarelles. Dès 1885, Homer peignait des requins et des embarcations à l’abandon, dans des feuilles comme Shark Fishing ou Sharks (The Derelict). Le sujet mûrit pendant près de quinze ans, le plus long cheminement de toute sa carrière, avant de devenir un grand tableau. Homer connaissait ces eaux d’expérience : il affirma plus tard avoir traversé le Gulf Stream une dizaine de fois.

En 1898-1899, Homer fit un nouveau séjour à Nassau et en Floride, de décembre à février. C’est à son retour, dans son atelier de Prouts Neck, face à l’Atlantique nord, qu’il peignit la grande toile. Le contraste est saisissant : un tableau de mer tropicale, chaude et menaçante, conçu dans un atelier battu par les vents froids du Maine.

Sur la poupe de la barque, Homer a inscrit un nom et un port : Anna — Key West. Le détail ancre la scène dans une géographie précise, celle du détroit de Floride, où le Gulf Stream, ce grand courant chaud, s’échappe du golfe du Mexique pour remonter vers l’Atlantique.


Une composition de la menace

Tout, dans The Gulf Stream, est construit pour encercler le personnage.

La barque occupe le centre de la toile, légèrement inclinée, comme si la houle allait la renverser. Le marin, au milieu, est la seule figure humaine du tableau. Autour de lui, les dangers se distribuent dans toutes les directions : les cinq requins du premier plan, dont l’un surgit hors de l’eau, gueule ouverte, tandis que des poissons volants filent au ras des vagues ; les vagues qui soulèvent la coque ; la trombe à droite, qui s’avance sur la mer ; le ciel lourd au-dessus.

La palette renforce ce sentiment. Le bleu de la mer tire vers le violet et l’outremer, les crêtes des vagues sont blanches et dures, le ciel est chargé de gris. La seule couleur chaude, presque, c’est la peau du marin et le bois de la barque. Sur le pont, on aperçoit des tiges de canne à sucre, cargaison ou débris, qui rappellent l’économie des îles.

Le navire à l’horizon, en haut à gauche, est un ajout. Homer l’a peint après la première exposition du tableau, en 1900, en reprenant aussi le traitement de la mer. Ce bateau lointain, que le marin ne regarde pas, change profondément la lecture : il introduit une possibilité de salut, mais une possibilité ambiguë, puisque rien n’indique qu’il ait vu la barque.


Un regard qui résiste

Le cœur du tableau, c’est l’homme. Et c’est là que The Gulf Stream déjoue toutes les attentes.

Dans une peinture de naufrage traditionnelle, le personnage crie, implore, lève les bras vers le ciel. Rien de tel ici. Le marin est immobile, appuyé sur un coude, le regard fixé au loin, dans une direction opposée aux requins comme au navire. Son expression est indéchiffrable : résignation, épuisement, courage, indifférence ? L’historien Daniel Immerwahr a souligné cette ambiguïté émotionnelle, qui fait l’essentiel de la force du tableau.

Que Homer ait choisi un homme noir comme unique figure de son grand tableau n’est pas anodin dans l’Amérique de 1899, un tiers de siècle après l’abolition de l’esclavage, au moment où se durcissaient les lois de ségrégation dans le Sud. Le Metropolitan Museum souligne d’ailleurs que le Gulf Stream, ce courant qui portait les navires des Caraïbes vers l’Atlantique, relie dans le tableau la canne à sucre, marchandise centrale de l’économie impériale, à l’histoire de la traite transatlantique. Le musée présente le personnage comme une figure de survivant stoïque, face à la nature comme à l’histoire.

D’autres lectures se sont ajoutées au fil du temps. Le philosophe Alain Locke, grande figure de la Harlem Renaissance, estimait que Homer avait rompu avec les clichés de la plantation et de la véranda pour engager, selon ses mots, « l’émancipation artistique » du sujet noir dans l’art américain. Le poète caribéen Derek Walcott, prix Nobel de littérature, a vu dans ce regard tourné vers le large un regard tourné vers l’Afrique. Le tableau supporte toutes ces interprétations sans en imposer aucune, et c’est sans doute pourquoi il continue de susciter des débats plus d’un siècle après sa création.


De la critique au Met

Présenté pour la première fois en 1900 à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts de Philadelphie, le tableau ne fit pas l’unanimité, et il resta plusieurs années invendu chez M. Knoedler & Co., le marchand new-yorkais de Homer.

Le public, lui, voulait savoir ce qui allait arriver au marin. Lorsque la galerie lui demanda une description à donner aux curieux, Homer répondit par une lettre d’une ironie mordante. Il regrettait beaucoup, écrivit-il, d’avoir peint un tableau qui exige une description, et la galerie pouvait dire aux « institutrices curieuses » que le malheureux serait « secouru et ramené auprès des siens et chez lui ». La réponse, on l’a compris, ne promettait rien : Homer voulait que chacun tire ses propres conclusions.

Le tournant vint en décembre 1906, lors de son exposition à la National Academy of Design de New York. Selon le récit le plus souvent rapporté, le jury, impressionné, pressa le Metropolitan Museum d’acquérir l’œuvre. Le musée l’acheta pour 4 500 dollars, grâce au fonds Catharine Lorillard Wolfe.

L’entrée de The Gulf Stream au Met, du vivant du peintre, fut une consécration. Être acheté par le plus grand musée du pays de son vivant était un honneur rare, et le tableau prit place, dès lors, parmi les icônes nationales.


Où voir l’œuvre

The Gulf Stream est exposé au Metropolitan Museum of Art de New York, sur la Cinquième Avenue, dans l’aile américaine (American Wing), galerie 767, au deuxième étage.

Le tableau mesure 71,4 sur 124,8 centimètres. C’est un format horizontal, panoramique, qui donne toute sa place à la mer et place le spectateur presque au niveau des vagues, comme s’il flottait lui aussi à proximité de la barque.

Le Met conserve d’autres grands tableaux de Homer, dont Northeaster et Prisoners from the Front, qui permettent de mesurer le chemin parcouru entre la guerre de Sécession et les grandes marines de la maturité.

L’image du tableau est disponible en haute définition et en libre accès sur le site du musée, avec la mention « Public Domain ».


Pour aller plus loin

Documentation institutionnelle

À lire aussi sur Hors Cadre

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  • Breezing Up — l’Amérique en plein vent — vingt-trois ans plus tôt, une autre barque, un autre océan : l’optimisme de l’après-guerre.

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