Œuvre majeure

Symphony in White, No. 1 — la jeune femme en blanc de Whistler

James McNeill Whistler — l'Américain qui peignait comme on compose →
Date
1861-1863, retouché en 1872
Technique
Huile sur toile
Dimensions
213 × 107,9 cm
Conservation
National Gallery of Art, Washington

Une jeune femme se tient debout, de face, grandeur nature. Ses longs cheveux cuivrés tombent librement sur ses épaules. Sa robe est blanche, le rideau derrière elle est blanc, et ce blanc presque total n’est interrompu que par quelques notes : une fourrure de bête étalée sur un tapis bleu, des fleurs tombées à ses pieds, un lys qui pend au bout de sa main. Son regard ne croise pas le nôtre. Elle ne fait rien, et pourtant on ne la quitte pas des yeux.

Le modèle s’appelait Joanna Hiffernan. Ce n’était ni une aristocrate ni une célébrité, mais une jeune Irlandaise sans position sociale, compagne et principal modèle de Whistler. La National Gallery of Art de Washington, qui conserve le tableau, note qu’il déconcerta ses premiers spectateurs : un portrait en pied de cette taille était alors réservé aux personnes de rang.

Refusée à Londres en 1862, puis à Paris en 1863, la toile trouva finalement sa place au Salon des refusés, où elle fit scandale aux côtés de Manet. Elle porte aujourd’hui le titre que Whistler lui donna plus tard, Symphony in White, No. 1, la Symphonie en blanc n° 1, et le surnom qui lui est resté : The White Girl.


Un atelier boulevard Pigalle

On imagine volontiers ce tableau peint à Londres, où Whistler s’était installé en 1859. Le catalogue raisonné de l’Université de Glasgow établit pourtant qu’il fut commencé à Paris, à la fin de 1861, dans un atelier du boulevard Pigalle.

Whistler y travailla tout l’hiver. Au début de 1862, il fit un bref séjour à Londres, où il décrivit son projet à son ami l’illustrateur George du Maurier : une figure debout devant une fenêtre dont un rideau de mousseline blanche filtre la lumière. En février, il était de retour à Paris ; en avril, l’agent d’art américain George A. Lucas notait qu’il venait d’emballer sa « femme blanche ».

L’hiver avait été rude. Avant la fin de la saison, Whistler tomba malade, et une certaine Miss Chapman attribua son état au blanc de plomb qu’il employait en quantité pour ce tableau. Le catalogue de Glasgow rapporte ce témoignage sans le tenir pour établi. Le frère de cette dernière, médecin, conseilla en tout cas au peintre un séjour dans les Pyrénées.


Jo

Joanna Hiffernan, que ses proches appelaient Jo, partagea la vie de Whistler pendant les années 1860. Elle fut bien plus qu’un modèle : la National Gallery of Art, qui lui a consacré en 2022 une exposition, The Woman in White, parle d’une collaboratrice et d’une relation, professionnelle et personnelle, de plus de vingt ans. C’est elle qui, dans une lettre, rapporta que le peintre John Everett Millais trouvait leur tableau « splendide ».

Jo posa aussi pour Gustave Courbet, alors proche de Whistler. Jo, la belle Irlandaise, peint par Courbet en 1865-1866 et aujourd’hui au Metropolitan Museum de New York, la montre se coiffant devant un miroir, la même chevelure rousse répandue sur les épaules. Entre Paris et Londres, entre Courbet et Whistler, cette jeune femme dont on sait si peu de chose est au cœur de la peinture moderne des années 1860.


Blanc sur blanc

Le pari du tableau est d’abord technique. Peindre une figure blanche devant un fond blanc, c’était renoncer au contraste, ce ressort principal de la peinture de portrait. Whistler le remplace par une infinité de nuances : blancs froids et chauds, blancs crémeux de la robe, blancs plus gris du rideau, blancs bleutés dans les ombres des plis.

L’espace est étrangement plat. Le sol semble se relever vers nous, la fourrure est posée comme une forme sur le tapis, sans profondeur. Smarthistory rapproche cette perspective basculée des estampes japonaises que Whistler commençait à découvrir. La figure, elle, est presque immobile, posée comme un accessoire sur une scène.

La lumière, elle, est plus douce qu’on ne l’attendrait. Whistler avait annoncé à du Maurier une figure éclairée par la droite, qui ferait du tableau une « splendide masse de blanc éclatant ». Le catalogue de Glasgow note que l’éclairage final n’a rien d’aussi violent : la description correspondait sans doute à un premier état de la toile, que le peintre a ensuite adouci.

Tout invite pourtant à chercher une histoire. Que signifient ces fleurs tombées, ce lys, ce regard absent, cette robe blanche ? Le visage reste impénétrable, et c’est précisément ce que Whistler voulait : une image qui retienne par sa beauté, non par son récit.


Londres, 1862 : « The Woman in White »

En 1862, la Royal Academy refusa le tableau, tout en acceptant deux autres œuvres de Whistler. Le peintre ne se découragea pas. En juin, la toile fut exposée dans une galerie privée du 14 Berners Street, tenue par Matthew Somerville Morgan.

La galerie sut exploiter le refus. Elle présenta le tableau sous le titre The Woman in White, et son catalogue précisait, en guise de réclame, qu’il avait été refusé par l’Academy. Le titre faisait écho au roman à succès de Wilkie Collins, La Femme en blanc, paru deux ans plus tôt, et le critique de l’Athenaeum ne manqua pas le rapprochement.

Whistler protesta par une lettre au journal : son tableau, écrivait-il, représentait « simplement une jeune fille vêtue de blanc, debout devant un rideau blanc », et il n’avait jamais lu le roman. Dans le même temps, il se réjouissait en privé de la publicité : le tableau, se vantait-il auprès de Lucas, était « affiché dans toute la ville ».


Paris, 1863 : le Salon des refusés

L’année suivante, Whistler tenta le Salon de Paris. Le 1er mai 1863, Fantin-Latour lui annonça que le tableau était refusé. Ce printemps-là, le jury avait écarté tant d’œuvres que l’empereur Napoléon III autorisa une exposition des refusés, ouverte le 15 mai au palais de l’Industrie, sur les Champs-Élysées. La toile y fut accrochée sous le titre Dame blanche, non loin des envois de Manet, dont Le Déjeuner sur l’herbe.

Les deux peintres y connurent un succès de scandale. Le critique Jules-Antoine Castagnary crut voir dans la jeune femme une mariée au « lendemain de l’épousée ». Courbet, selon un témoin, parla d’« une apparition », au grand agacement de Whistler, qui ne voulait rien de spirituel ni de narratif dans sa peinture.

Le texte le plus important vint de Paul Mantz, dans la Gazette des beaux-arts. Il jugeait la tête maladroite, peu jolie, et le tapis bleu déplacé, mais tenait le tableau pour « le morceau capital du salon des hérétiques ». Surtout, il le décrivit comme une « symphonie du blanc ». Le mot allait faire fortune. Baudelaire, Manet et Legros, selon Fantin, admiraient eux aussi la toile.


Une toile malchanceuse

Le tableau revint à Paris en 1867, à l’Exposition universelle, dans la section américaine. Whistler se plaignit d’un accrochage dans un couloir étroit, et Mantz, devenu plus sévère, trouva cette fois la tête « d’une laideur insupportable ».

Vers 1872, la toile fut endommagée. Whistler entreprit de la réparer, parla à un ami de son « tableau malchanceux », et ne put la terminer à temps pour une exposition londonienne. Les radiographies ont montré qu’il retravailla alors largement le visage et les mains. Le cadre, peint d’un motif de vagues et signé du papillon, date de cette période.

Entre-temps, Whistler avait adopté pour de bon le vocabulaire musical. Il peignit deux autres Symphonies en blanc et rebaptisa la première : elle devint la symphonie en blanc numéro un, Symphony in White, No. 1, un titre sous lequel, curieusement, elle ne fut jamais exposée de son vivant. En 2022, les trois Symphonies furent réunies pour la première fois aux États-Unis, à Washington.


Devant la toile

Trois détails récompensent l’attention. En haut à droite, la signature, « Whistler. 1862. », peinte en toutes lettres : le papillon n’était pas encore devenu sa marque. Au sol, la fourrure posée sur le tapis bleu est traitée d’une touche rapide, presque esquissée, qui contraste avec le soin apporté à la robe.

Le visage et les mains, enfin, ne datent pas tout à fait de la même époque que le reste. Les radiographies ont montré que Whistler les reprit largement en 1872, dix ans après la robe. La jeune femme de 1862 porte donc les traits que lui a redonnés un peintre de près de quarante ans, déjà l’auteur des Nocturnes.


Où voir l’œuvre

Symphony in White, No. 1: The White Girl appartient à la National Gallery of Art de Washington, sur le National Mall. Elle y est entrée en 1943 avec la collection Harris Whittemore, du nom du collectionneur du Connecticut qui l’avait achetée en 1896 au neveu du peintre.

La toile mesure 213 sur 107,9 centimètres. Les accrochages évoluent : mieux vaut s’assurer avant la visite que le tableau est présenté dans les salles américaines du bâtiment ouest.

Le musée met l’image en libre accès, en haute définition, sur la notice de l’œuvre.


Pour aller plus loin

Documentation institutionnelle

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