Right and Left — le dernier coup d’éclat de Winslow Homer
Winslow Homer — le peintre de l'Amérique et de la mer →Deux canards traversent la toile. L’un, ailes déployées, semble encore voler ; l’autre bascule déjà, la tête en bas, frappé en plein élan. Sous eux, une mer grise et agitée. Au loin, presque invisible entre les vagues, une barque où un chasseur vient de tirer. Et nous, spectateurs, sommes placés à la hauteur des oiseaux, exactement dans la trajectoire du coup de feu.
Right and Left, peint en 1909, est l’un des derniers grands tableaux de Winslow Homer. Il l’acheva moins de deux ans avant sa mort, dans son atelier de Prouts Neck, sur la côte du Maine. La National Gallery of Art de Washington, qui le conserve depuis 1951, y voit une synthèse de toute la complexité de son style tardif : un tableau de chasse, mais aussi une méditation sur la vie et la mort.
C’est surtout une œuvre d’une audace rare chez un peintre de plus de soixante-dix ans. Cadrage serré, point de vue impossible, mouvement figé à l’instant décisif : peu de tableaux américains de l’époque osaient autant.
Prouts Neck, les derniers hivers
En 1909, Homer vivait à Prouts Neck depuis plus de vingt-cinq ans. Il y passait désormais une grande partie de l’année, seul dans son atelier face à l’Atlantique, tenant à distance les visiteurs.
En mai 1908, il avait été victime d’un léger accident vasculaire cérébral. Selon le Smithsonian Magazine, il s’en remit vite et en plaisanta même, se décrivant avec « un œil dans la marmite et l’autre dans la cheminée ». Quelques mois plus tard, il travaillait de nouveau.
Le sujet lui venait de son environnement immédiat. Selon la National Gallery of Art, Homer a peut-être observé, au large de Prouts Neck, des chasseurs tirant les canards de mer depuis des barques. Il connaissait bien ce monde : depuis des années, il fréquentait les forêts des Adirondacks et du Québec, fusil ou canne à pêche à la main.
Les oiseaux représentés sont des garrots à œil d’or, des canards plongeurs que l’on voit l’hiver sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre. C’est d’ailleurs ainsi que le marchand de Homer désigna d’abord le tableau, avant qu’il ne reçoive son titre.
Un instant suspendu
Le titre est un terme de chasse. On appelle « right and left », un coup du droit et du gauche, le fait d’abattre deux oiseaux coup sur coup avec les deux canons d’un fusil. Le tableau saisit précisément ce moment : le premier oiseau est touché, le second va l’être, ou vient de l’être.
Homer a construit la composition autour de ce double mouvement. Les deux canards occupent presque toute la surface de la toile, l’un au-dessus de l’autre, dans une tension diagonale qui donne une impression de chute. L’un s’élève encore, l’autre plonge. Entre eux, il n’y a qu’une fraction de seconde, celle qui sépare la vie de la mort.
La mer, à l’arrière-plan, est traitée en larges masses de gris et de blanc. Elle sert de fond, presque de surface abstraite, contre laquelle se détachent les silhouettes des oiseaux. Le chasseur, lui, est à peine perceptible : un éclair de tir, une silhouette dans une barque, au milieu des vagues. Il n’est pas le sujet : il est la cause.
Cette réduction du récit à un seul instant, à un seul geste, est caractéristique des dernières années de Homer. Comme dans ses grandes marines sans figures, il élimine l’anecdote pour ne garder que la confrontation essentielle, ici entre l’animal et la mort.
Dans la ligne de tir
Ce qui rend Right and Left si saisissant, c’est la place où il met le spectateur.
Nous ne sommes ni sur la barque avec le chasseur, ni sur le rivage. Nous sommes en l’air, à la hauteur des oiseaux, et exactement dans l’axe du tir. Ce point de vue, que personne ne pourrait occuper dans la réalité, crée un malaise immédiat : celui qui regarde le tableau se trouve à la fois témoin et cible.
La National Gallery of Art rapproche ce cadrage de deux sources très différentes. D’un côté, les estampes japonaises, avec leurs compositions serrées, leurs fonds simplifiés et leurs figures coupées par le bord, que les artistes occidentaux collectionnaient depuis des décennies. De l’autre, l’imagerie populaire de la chasse, très répandue dans l’Amérique de l’époque : gravures, calendriers, illustrations de revues sportives.
Homer en transforma complètement le sens. Là où l’image sportive célébrait l’adresse du chasseur, Right and Left place l’émotion du côté des oiseaux.
« Un tableau des plus surprenants »
En décembre 1908, Homer écrivit à son frère Charles : « Je peins, quand il fait assez clair, un tableau des plus surprenants. » La lettre, citée par le Smithsonian Magazine, ne nomme pas le sujet, mais la date concorde : le mois suivant, en janvier 1909, Right and Left était confié à la galerie new-yorkaise M. Knoedler & Co.
L’origine du titre tient de l’anecdote. William Howe Downes, premier biographe de Homer, dans un livre paru en 1911, rapporte que le tableau n’avait pas encore de nom lorsqu’il fut montré, et que c’est un visiteur amateur de chasse, reconnaissant d’un coup d’œil le doublé, qui le lui aurait donné. L’histoire est invérifiable, mais elle convient bien à un peintre qui détestait expliquer ses œuvres.
Le tableau fut vendu dès l’été 1909. Selon la National Gallery of Art, il fut acquis au plus tard le 3 août par Randal Morgan, un homme d’affaires de Chestnut Hill, en Pennsylvanie. Il resta dans sa famille jusqu’en 1950, avant de revenir chez Knoedler et d’être acheté par la National Gallery of Art le 11 juillet 1951, grâce à un don de l’Avalon Foundation. Homer, lui, mourut à Prouts Neck le 29 septembre 1910.
Entre la vie et la mort
Il est difficile de ne pas lire Right and Left à la lumière de la mort prochaine de son auteur. L’historien John Wilmerding, grand spécialiste de Homer, y a vu une représentation de la mortalité saisie au point exact de passage entre la vie et la mort.
Le tableau rassemble en effet bien des thèmes de l’œuvre de Homer : la mer, la nature sauvage, la chasse, l’indifférence du monde naturel. Mais il les pousse à leur point extrême. Il n’y a plus de figure humaine à laquelle s’identifier, plus de récit à suivre. Il n’y a que deux oiseaux et un coup de feu.
Rien, pourtant, n’y sent l’adieu. La touche est vive, la composition hardie, la lumière froide et précise. Le peintre qui, quelques mois plus tôt, plaisantait sur sa propre attaque, signait là l’un des tableaux les plus modernes de sa carrière.
Où voir l’œuvre
Le tableau appartient au musée fédéral de Washington depuis 1951 et se trouve dans les salles américaines du bâtiment ouest, côté National Mall. Les accrochages changent de temps à autre : mieux vaut vérifier qu’il est visible avant de s’y rendre.
La toile mesure 71,8 sur 122,9 centimètres. L’entrée est gratuite, et le musée met à disposition une reproduction haute définition, téléchargeable librement depuis la notice de l’œuvre.
Pour aller plus loin
Documentation institutionnelle
- Right and Left — National Gallery of Art — la notice de l’œuvre.
- Crédit photo : National Gallery of Art, Washington
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