La Peacock Room — le paon de Whistler
James McNeill Whistler — l'Américain qui peignait comme on compose →On entre dans une pièce sombre et pourtant scintillante. Les murs, d’un bleu de Prusse profond, sont couverts de dizaines d’étagères dorées, fines comme une dentelle, où sont posés des vases et des plats de porcelaine. Au plafond, des motifs de plumes de paon brillent dans la pénombre. Sur les volets, de grands paons d’or déploient leur queue. Au-dessus de la cheminée, une jeune femme en kimono regarde la salle. Et sur le mur d’en face, deux paons se font face, prêts à se battre.
Ce n’est pas un tableau, mais une pièce entière : l’ancienne salle à manger d’un armateur de Liverpool, à Londres, que James McNeill Whistler transforma en 1876 et 1877 en une œuvre d’art totale. Il lui donna un titre musical, Harmony in Blue and Gold: The Peacock Room, harmonie en bleu et or.
C’est aussi l’histoire d’une brouille, d’une vengeance peinte sur un mur et d’un long voyage. Démontée, chargée sur un bateau, remontée à Detroit puis à Washington, la Peacock Room est aujourd’hui l’un des trésors de la Freer Gallery of Art, sur le National Mall.
Une salle à manger pour la porcelaine
Tout commence avec Frederick Richards Leyland, riche armateur de Liverpool et principal mécène de Whistler. En 1869, il achète une maison à Londres, au 49 Princes Gate, et entreprend de la décorer.
Leyland collectionne la porcelaine chinoise bleu et blanc, surtout des pièces de l’époque Kangxi, entre 1662 et 1722. La mode est alors si répandue à Londres que la presse populaire parle de « chinamania ». Pour présenter sa collection, Leyland s’adresse à l’architecte Thomas Jeckyll, qui conçoit pour la salle à manger un réseau complexe d’étagères en noyer, en treillis. Les murs sont tendus d’un ancien cuir doré hollandais, orné de roses.
Le décor, précieux et chargé, est conçu comme un écrin pour les porcelaines. Il n’était pas destiné à devenir célèbre.
La princesse au-dessus de la cheminée
Au-dessus de la cheminée, Leyland avait accroché un tableau qu’il avait acheté à Whistler vers 1872 : La Princesse du pays de la porcelaine, peint entre 1863 et 1865. Le modèle, Christina Spartali, y pose en kimono, un éventail à la main, devant un paravent.
Whistler trouvait que les couleurs de la pièce ne s’accordaient pas avec celles de son tableau. Lorsque Jeckyll, malade, dut abandonner le chantier en 1876, et que l’architecte lui demanda conseil pour peindre les volets et les portes, Whistler saisit l’occasion. Leyland était absent de Londres. Le peintre se mit au travail.
« La splendide surprise »
Ce qui devait être une simple retouche devint une transformation complète. Whistler commença par repeindre en jaune les roses du cuir. Puis il ajouta un motif de vagues, couvrit le plafond de feuille d’or imitation et d’un décor de plumes de paon, dora les étagères de Jeckyll et peignit de grands paons sur les panneaux intérieurs des volets. Pour imiter l’éclat des laques japonaises, il employa des glacis verts transparents sur l’or.
Il en vint à considérer la pièce comme un tableau en trois dimensions. Chaque surface, chaque moulure, chaque étagère participait désormais d’un même accord de couleurs.
Leyland, à son retour, découvrit une pièce qu’il n’avait pas commandée. Il refusa de payer intégralement ce que le musée appelle « la splendide surprise ». Whistler réclamait deux mille guinées ; il n’en reçut que la moitié.
L’Art et l’Argent
La réponse de Whistler fut une œuvre. Il couvrit de bleu de Prusse le précieux cuir doré, sacrifiant le décor d’origine, et peignit sur le mur faisant face à la Princesse deux paons qui s’affrontent.
Le sens de la scène n’échappait à personne. L’oiseau de droite, furieux, porte au cou des plumes argentées qui rappellent les chemises blanches à jabot de Leyland. Celui de gauche, plus calme, arbore sur la tête une plume d’argent, comme la mèche blanche qui distinguait Whistler. Le peintre intitula la scène Art and Money; or, The Story of the Room, l’art et l’argent, ou l’histoire de la pièce.
La rupture entre les deux hommes fut définitive. Jeckyll, lui, ne se remit jamais de sa maladie ; il mourut en 1881. Quant à la salle, elle resta à Princes Gate jusqu’à la mort de Leyland, en 1892.
Une dame d’une extraordinaire versatilité
Après la mort de Leyland, la Princesse fut vendue à un marchand de Glasgow, et la maison passa en 1894 à Blanche Watney. La collection de porcelaine, elle, ne suivit pas la vente.
En 1903, l’industriel américain Charles Lang Freer, ami et grand collectionneur de Whistler, acheta La Princesse du pays de la porcelaine. L’année suivante, Mrs Watney décida de se séparer de la salle. Elle changea si souvent d’avis que le marchand chargé de l’affaire, Obach & Co., la décrivit comme une dame « d’une extraordinaire versatilité ». L’offre finale s’éleva à 8 500 guinées, démontage et emballage compris, et la vente fut conclue au profit de Freer le 16 mai 1904. Whistler était mort l’été précédent.
Freer reconnaissait l’avoir achetée en partie par devoir envers son vieil ami. Il fit construire une extension à sa maison de Detroit, au 33 Ferry Avenue, pour y remonter la pièce. Il n’y plaça pas la porcelaine bleu et blanc de Leyland, mais plus de deux cent cinquante céramiques aux glaçures vertes et grises, venues de Chine, du Japon, de Corée, d’Iran et de Syrie : une manière de mettre en dialogue l’art de Whistler et celui de l’Asie.
Washington, la salle la plus visitée
Par un acte de donation signé dès 1906, Freer avait offert ses collections à la Smithsonian Institution. À sa mort, en 1919, la Peacock Room fut démontée une nouvelle fois et installée dans la Freer Gallery of Art, inaugurée en 1923. Des paons vivants furent même gardés un temps dans la cour du musée, et la salle en devint la galerie la plus fréquentée.
Rénovée notamment en 1947, elle a vu ses étagères changer plusieurs fois de contenu, entre la porcelaine bleu et blanc du temps de Leyland et les céramiques choisies par Freer. Elle est aujourd’hui présentée sous le titre The Peacock Room in Blue and White.
Lever les yeux
Dans la salle, le regard ne sait d’abord où se poser. Trois points méritent qu’on s’y arrête.
Le plafond, d’abord : sous la feuille d’or imitation, le décor de plumes de paon court entre les suspensions dessinées par Jeckyll. Les étagères, ensuite : le treillis de noyer conçu pour la porcelaine de Leyland, que Whistler a recouvert d’or, reste l’ossature de toute la pièce.
Enfin, le face-à-face. D’un côté, au-dessus de la cheminée, la Princesse, le tableau par lequel tout a commencé. De l’autre, les deux paons rivaux, par lesquels tout s’est terminé. Entre ces deux murs se lit l’histoire entière de la salle.
Où voir l’œuvre
La Peacock Room se visite à la Freer Gallery of Art, sur le National Mall à Washington, salle 12 du bâtiment ouest. La Freer fait partie, avec la Sackler Gallery voisine, du National Museum of Asian Art de la Smithsonian, et l’entrée y est gratuite.
La pièce mesure environ 4,2 mètres de haut, 6,1 mètres de large et 10,3 mètres de long. La scène la plus célèbre, les deux paons de Art and Money, occupe le mur opposé à la cheminée et à la Princesse, toujours accrochée à la place que Whistler lui destinait.
Le Smithsonian diffuse les images de la salle sous licence CC0, réutilisables librement.
Pour aller plus loin
Documentation institutionnelle
- Harmony in Blue and Gold: The Peacock Room — National Museum of Asian Art, Smithsonian — la fiche de l’œuvre et les images en libre accès.
- Making the Peacock Room — National Museum of Asian Art — l’histoire de la création de la salle racontée par le musée.
- Crédit Photo : Freer Gallery of Art (Smithsonian)
À lire aussi sur Hors Cadre
- James McNeill Whistler — l’Américain qui peignait comme on compose — le portrait du peintre, de Lowell à Paris.
- Les Nocturnes de Whistler — peindre la nuit — les tableaux de nuit qui valurent à Whistler son procès contre Ruskin, au lendemain de la Peacock Room.
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