James McNeill Whistler — l’Américain qui peignait comme on compose
Au musée d’Orsay, une vieille dame vêtue de noir est assise de profil contre un mur gris, les mains croisées sur un mouchoir blanc. Le tableau s’intitule Arrangement en gris et noir n° 1, mais tout le monde l’appelle La Mère de Whistler. Aux États-Unis, c’est l’une des images les plus familières qui soient : on l’a imprimée sur un timbre, promenée de ville en ville, citée, parodiée. Elle appartient pourtant à la France, dont l’État l’a achetée en 1891.
Son auteur, James McNeill Whistler, est un cas à part. Né dans le Massachusetts en 1834, il partit pour l’Europe à vingt et un ans et ne revint jamais en Amérique, tout en gardant sa nationalité jusqu’à sa mort. Il fit son éducation à Paris, sa carrière à Londres, et passa ses dernières années entre les deux capitales.
Dandy, polémiste, procédurier, il se brouilla avec presque tout le monde. Mais il défendit une idée qui allait compter pour toute la peinture moderne : un tableau n’a pas à raconter une histoire ni à donner une leçon, il est d’abord un accord de formes et de couleurs, comme une musique.
De Lowell à Saint-Pétersbourg
James Abbott Whistler naquit le 11 juillet 1834 à Lowell, ville textile du Massachusetts. Il ne prendra que bien plus tard le nom de McNeill, celui de sa mère, sous lequel il est passé à la postérité.
Son père, George Washington Whistler, était ingénieur des chemins de fer. En 1843, il partit en Russie conseiller la construction de la ligne Saint-Pétersbourg–Moscou, et la famille le suivit. Le jeune James y passa cinq ans, apprit le français, qu’il parlera toute sa vie, et suivit des cours de dessin à l’Académie impériale des beaux-arts. À la mort de son père, en 1849, la famille rentra en Amérique.
En 1851, il entra à West Point, l’académie militaire, où il suivit les cours de dessin de Robert W. Weir. L’aventure tourna court : en 1854, il fut renvoyé pour ses insuffisances en chimie et en discipline. Il trouva alors une place au service cartographique du gouvernement, l’U.S. Coast Survey, à Washington. C’est là qu’il apprit la gravure à l’eau-forte, une technique qu’il ne cessa plus de pratiquer et qui fit de lui l’un des graveurs les plus influents de son temps.
En 1855, il s’embarqua pour l’Europe, décidé à devenir artiste.
La bohème parisienne
Whistler arriva à Paris à la fin de 1855. Il s’inscrivit à l’École impériale et spéciale de dessin, fréquenta brièvement l’atelier du peintre suisse Charles Gleyre, et passa de longues heures au Louvre à copier les maîtres.
Surtout, il se fit des amis. Avec Henri Fantin-Latour et Alphonse Legros, il fonda en 1858 la Société des Trois, un petit groupe d’entraide entre jeunes peintres. Par Fantin, il entra dans le cercle de Gustave Courbet, alors chef de file du réalisme. La même année, il publia sa première série de gravures, imprimée à Paris et connue sous le nom de French Set.
En 1859, son tableau Au piano fut refusé au Salon, mais Courbet l’admira. La même année, Whistler s’installa à Londres. Il ne coupa jamais le lien avec Paris : il y revint souvent, y exposa, et y rencontra Édouard Manet à l’été 1861.
Londres, la Tamise et la jeune fille en blanc
À Londres, Whistler finit par s’établir à Chelsea, sur les bords de la Tamise, qui devint l’un de ses grands sujets. Ses gravures des quais et des entrepôts furent remarquées jusqu’en France : en 1862, Charles Baudelaire en fit l’éloge.
Il peignit alors Symphony in White, No. 1: The White Girl, le portrait en pied d’une jeune femme en robe blanche devant un rideau blanc. Refusé par la Royal Academy en 1862, puis par le Salon de Paris en 1863, le tableau fut exposé au Salon des refusés, aux côtés du Déjeuner sur l’herbe de Manet, et fit beaucoup parler de lui.
Le titre lui-même a une histoire. C’est un critique qui, le premier, parla à propos de ce tableau de « symphonie en blanc ». Whistler adopta l’idée et l’étendit à toute son œuvre : ses tableaux devinrent des symphonies, des harmonies, des arrangements, des nocturnes. Une manière de dire que la peinture, comme la musique, n’a pas besoin de sujet pour émouvoir.
Le Japon et la nuit
Au milieu des années 1860, Whistler découvrit l’art japonais, alors à la mode à Paris comme à Londres. Il en utilisa d’abord les objets comme accessoires, éventails, kimonos, porcelaines, puis en adopta les principes : compositions décentrées, aplats de couleur, espace simplifié.
En 1866, il fit un voyage inattendu à Valparaíso, au Chili. Il y peignit ses premières scènes de nuit, des vues du port au crépuscule. De retour à Londres, il développa ce motif sur les bords de la Tamise : des paysages nocturnes presque abstraits, peints à la peinture très diluée, où les lumières du fleuve trouent un brouillard bleu.
C’est son mécène, l’armateur Frederick Leyland, qui lui suggéra en 1871 de les appeler Nocturnes. Le mot, venu du vocabulaire musical, convenait parfaitement à ces tableaux qui ne décrivent presque rien et suggèrent tout.
Un modèle qui ne vint pas
À l’été 1871, un modèle ne se présenta pas à l’atelier de Whistler. Sa mère, Anna Matilda Whistler, qui vivait alors avec lui à Londres, accepta de poser à sa place. Elle commença debout, puis, trop fatiguée, s’assit : c’est ainsi que naquit la pose qui a rendu le tableau célèbre. Selon ses propres lettres, les séances durèrent environ trois mois.
L’œuvre faillit être refusée par la Royal Academy en 1872. Elle fut finalement acceptée, et bien accrochée selon Anna Whistler, mais ce fut le dernier tableau que Whistler y exposa.
Le peintre, lui, refusait d’y voir un portrait sentimental. Le titre qu’il lui donna, Arrangement en gris et noir, dit bien ce qui l’intéressait : la géométrie des formes, le rectangle du tableau accroché au mur, le profil, les harmonies sourdes. Le public, lui, n’a retenu que la mère.
Le paon et le procès
En 1876 et 1877, Whistler transforma la salle à manger de Leyland, à Londres, en un décor bleu et or peuplé de paons, la Peacock Room. La querelle d’argent qui suivit mit fin pour toujours à leur amitié.
L’année suivante, le critique John Ruskin, le plus influent d’Angleterre, éreinta l’un de ses Nocturnes. Whistler l’attaqua en diffamation et gagna, en novembre 1878, mais le jury ne lui accorda que des dommages dérisoires, sans le remboursement de ses frais.
Ce fut une victoire ruineuse. En mai 1879, Whistler fut déclaré en faillite, et sa maison, ses œuvres et ses collections furent vendues aux enchères.
Venise et le « Ten O’Clock »
Une commande de la Fine Art Society, qui lui demandait douze gravures de Venise, le sauva. Whistler partit pour la lagune en 1879 et y resta plus d’un an. Il en rapporta une cinquantaine d’eaux-fortes et plus de quatre-vingt-dix pastels : non pas les palais et les monuments, mais les canaux secondaires, les ruelles, les portes, les reflets.
De retour à Londres, il se refit peu à peu une réputation. En 1885, il exposa ses idées dans une conférence restée célèbre, donnée à dix heures du soir et connue pour cela sous le nom de « Ten O’Clock ». Il y défendait l’autonomie de l’art face à la morale et à la nature elle-même. « La nature a très rarement raison », affirmait-il : c’est à l’artiste de choisir et d’arranger.
L’art délicat de se faire des ennemis
Whistler avait la repartie aussi vive que le pinceau. Il l’exerça volontiers aux dépens d’Oscar Wilde, son cadet de vingt ans, qui fut un temps son ami et son admirateur. En novembre 1883, après que le magazine satirique Punch eut imaginé une conversation entre les deux hommes, Whistler fit paraître sa réponse dans le journal The World : « Non, non, Oscar, tu oublies : quand nous sommes ensemble, nous ne parlons jamais que de moi. »
Une autre réplique, plus célèbre encore, est plus difficile à établir. Wilde, admirant un bon mot du peintre, aurait regretté de ne pas l’avoir trouvé lui-même. « Ça viendra, Oscar, ça viendra », lui aurait répondu Whistler. Le site Quote Investigator, qui en a retracé l’histoire, en trouve une première trace dans un journal de Boston dès 1886, mais sous une forme encore flottante.
En 1890, Whistler réunit ses lettres, ses polémiques et ses répliques dans un livre au titre provocateur, The Gentle Art of Making Enemies, l’art délicat de se faire des ennemis. Il le dédia « aux rares élus qui, tôt dans la vie, se sont débarrassés de l’amitié du plus grand nombre ». Il signait désormais ses œuvres d’un papillon stylisé, parfois armé d’un dard.
Le retour à Paris
C’est en France que Whistler trouva, à la fin de sa vie, la reconnaissance qu’il attendait. Le 13 juin 1888, Claude Monet le présenta au poète Stéphane Mallarmé, qui traduisit le « Ten O’Clock » en français et l’introduisit dans le cercle des symbolistes. La même année, Whistler épousa Beatrice Godwin, veuve de l’architecte Edward William Godwin.
Mallarmé s’employa aussi à faire entrer La Mère de Whistler dans les collections françaises. En 1891, l’État acheta le tableau pour le musée du Luxembourg, réservé aux artistes vivants : une consécration pour un peintre que l’Angleterre avait si souvent moqué.
En 1892, le couple s’installa à Paris, au 110 rue du Bac. Whistler fréquentait les mardis de Mallarmé, rue de Rome, et peignait dans un atelier de la rive gauche. Il se peignit aussi lui-même, à plusieurs reprises, en silhouette sombre et élégante : l’un de ces autoportraits, Gold and Brown, acheté par le collectionneur américain George W. Vanderbilt, se trouve aujourd’hui à la National Gallery of Art de Washington.
Paris fut aussi le théâtre de sa dernière grande querelle. En 1894, le baronnet anglais Sir William Eden lui avait commandé le portrait de sa femme. Mécontent du prix, cent guinées, et de la manière dont on le lui avait réglé, Whistler garda le tableau et le transforma. Eden le poursuivit devant les tribunaux français. La justice finit par autoriser le peintre à conserver l’œuvre, à condition de rendre l’argent, et Whistler se félicita de voir le droit français reconnaître à l’artiste le droit de décider du sort de ses œuvres. Il raconta l’affaire dans un petit livre au titre moqueur, The Baronet and the Butterfly, le baronnet et le papillon.
Beatrice tomba malade et mourut en 1896. Whistler en fut profondément affecté. Il continua pourtant à travailler, présida à Londres une nouvelle société internationale d’artistes et voyagea encore, en Algérie et en Corse, en 1901. Il mourut à Londres le 17 juillet 1903.
L’Amérique le reprend
Whistler avait tourné le dos aux États-Unis ; les États-Unis ne l’ont pas oublié.
Le premier à le comprendre fut un industriel de Detroit, Charles Lang Freer, son ami et son principal collectionneur. Dès 1904, il acheta la Peacock Room tout entière, puis fit don de ses collections au gouvernement fédéral : la Freer Gallery of Art, ouverte à Washington en 1923, conserve aujourd’hui le plus grand ensemble d’œuvres de Whistler au monde.
La Mère de Whistler fit le reste. Entrée au Louvre en 1925, c’était le premier tableau américain à rejoindre ses collections. En 1932, la France le prêta aux États-Unis pour une tournée qui dura près d’un an et demi, de New York à San Francisco, et attira des foules immenses. En mai 1934, la poste américaine en fit un timbre de trois cents pour la fête des mères, tiré à deux cents millions d’exemplaires, au prix d’un recadrage et d’un vase de fleurs ajouté qui firent grincer bien des dents.
L’image avait échappé à son auteur. Le tableau qu’il voulait abstrait, un simple arrangement de gris et de noir, était devenu le symbole de la mère américaine.
Où voir ses œuvres
L’œuvre de Whistler est dispersée des deux côtés de l’Atlantique, à l’image de sa vie.
À Paris
Le musée d’Orsay conserve Arrangement en gris et noir n° 1, La Mère de Whistler, passé du musée du Luxembourg au Louvre, puis à Orsay en 1986.
Aux États-Unis
À Washington, la Freer Gallery of Art présente la Peacock Room et un très vaste ensemble de peintures, gravures et dessins ; la National Gallery of Art conserve Symphony in White, No. 1: The White Girl et plusieurs portraits. Le Metropolitan Museum de New York, l’Art Institute of Chicago et le Detroit Institute of Arts, qui possède le Nocturne au cœur du procès Ruskin, complètent le parcours.
Au Royaume-Uni
La Tate Britain, à Londres, possède plusieurs Nocturnes de la Tamise. À Glasgow, la Hunterian, le musée de l’université, abrite un fonds considérable issu de la succession du peintre, transmise à sa belle-sœur Rosalind Birnie Philip.
Pour aller plus loin
Documentation institutionnelle
- James McNeill Whistler (1834–1903) — Metropolitan Museum of Art — l’essai du musée sur la vie et l’œuvre du peintre.
- The Paintings of James McNeill Whistler — Université de Glasgow — le catalogue raisonné en ligne et la chronologie détaillée de l’artiste.
- Crédit Photo : National Gallery of Art, Washington
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