Les Nocturnes de Whistler — peindre la nuit
James McNeill Whistler — l'Américain qui peignait comme on compose →La nuit tombe sur un bras de mer. L’eau et le ciel se confondent en une même étendue bleu sombre, à peine plus claire vers l’horizon. De grands navires ne sont plus que des silhouettes, presque des fantômes. Seules quelques lumières se reflètent sur l’eau, et une lune voilée, fragmentée, perce la brume. En bas à droite, posé sur l’eau comme un reflet de plus, un petit papillon jaune : la signature du peintre.
Nocturne: Blue and Gold—Southampton Water représente l’entrée du port de Southampton, sur la Manche. Peint en 1872, il est conservé depuis 1900 à l’Art Institute of Chicago. C’est très probablement l’un des deux premiers tableaux que James McNeill Whistler exposa sous le nom de Nocturne.
Pendant une dizaine d’années, Whistler allait peindre la nuit, surtout sur la Tamise, à Londres. Les nocturnes de Whistler, ces toiles presque vides, ont dérouté le public, enchanté quelques amateurs, et conduit leur auteur devant un tribunal.
Un nom pour les clairs de lune
Whistler avait peint ses premières scènes nocturnes en 1866, lors d’un voyage à Valparaíso, au Chili. De retour à Londres, il continua sur les bords de la Tamise, près de chez lui, à Chelsea. Il ne savait pas encore comment appeler ces tableaux.
Le mot lui fut soufflé par Frederick Leyland, l’armateur de Liverpool qui le soutenait alors. Dans une lettre de novembre 1872, Whistler l’en remerciait avec enthousiasme : le nom de « Nocturne », écrivait-il, convenait à merveille à ses clairs de lune, et l’agacement qu’il provoquait chez les critiques faisait son plaisir. Il ajoutait que ce mot disait poétiquement tout ce qu’il voulait dire, et pas davantage.
Le terme venait de la musique, où il désignait des pièces pour piano rêveuses et lentes. Appliqué à la peinture, il disait clairement l’ambition de Whistler : traiter un paysage comme on compose une mélodie, par accords de tons plutôt que par description.
Dudley Gallery, 1872
Le public découvrit les Nocturnes en 1872, à Londres, à la Dudley Gallery, lors de son exposition d’hiver de petits tableaux à l’huile. Whistler y présenta deux toiles sous ce titre nouveau : un Nocturne in Blue and Silver, aujourd’hui perdu, et un Nocturne in Grey and Gold, dans lequel le catalogue raisonné de l’Université de Glasgow reconnaît très probablement le tableau de Chicago.
La presse fut partagée. Un journal décrivait une technique en apparence très simple : un ou deux larges balayages d’une seule teinte couvrant la toile, puis quelques traits plus clairs et plus sombres. The Builder s’étonnait que la brume puisse cacher les bateaux proches tout en laissant voir des mâts lointains. The Times saluait de « subtiles études de clair de lune », tout en reprochant au peintre de bâtir son art sur ses propres imperfections.
Whistler, lui, trouvait que ses tableaux de la Dudley avaient été « un grand succès ».
Bleu sur bleu
La simplicité de Southampton Water est trompeuse. Selon le catalogue de Glasgow, la peinture, très fluide, est posée en couches minces sur une toile préparée d’un gris sombre. La palette se limite à quelques pigments : blanc de plomb, bleu de cobalt, bleu de Prusse, un peu de vermillon. Les coups de pinceau, presque tous horizontaux, étirent l’eau et le ciel dans le même mouvement.
La lune, elle, est construite avec plus de soin : une pâte jaune pâle, recouverte d’un mince voile orangé. C’est presque le seul relief du tableau, avec les petites lumières qui scintillent sur l’eau.
L’Art Institute résume l’enjeu : la scène ne sert qu’à explorer des harmonies de couleurs assourdies dans l’obscurité, et le lieu précis, selon un ancien guide du musée, importe peu. On reconnaît bien l’entrée de Southampton, ses navires, son horizon bas. Mais ce que Whistler peint vraiment, c’est l’instant où les formes se dissolvent dans la nuit.
Peindre de mémoire
Whistler peignait ses Nocturnes à l’atelier, à partir de ce qu’il avait observé, plutôt que sur le motif. À propos de l’un d’eux, il déclara qu’il l’avait peint de mémoire et qu’il ne cherchait pas à faire le portrait d’un lieu particulier.
Cette méthode explique la liberté de ces tableaux. Délivré du détail, Whistler pouvait choisir, simplifier, accorder les tons comme il l’entendait. C’est exactement ce qu’il théoriserait plus tard dans sa conférence du « Ten O’Clock » : l’artiste ne copie pas la nature, il en tire une harmonie.
C’est aussi ce que ses contemporains ne comprirent pas. Habitués à des paysages minutieux, ils voyaient dans ces toiles des ébauches, des taches, un travail bâclé. L’Art Institute rappelle qu’elles furent souvent incomprises, et parfois franchement tournées en ridicule.
Une fusée qui retombe
Vers 1875, Whistler peignit un Nocturne plus audacieux encore : Nocturne in Black and Gold: The Falling Rocket, aujourd’hui au Detroit Institute of Arts. On y voit, sur un fond presque noir, une pluie d’étincelles dorées : un feu d’artifice dans les jardins de Cremorne, lieu de plaisirs populaire de Chelsea.
En 1877, Whistler l’exposa à la Grosvenor Gallery, nouvelle galerie londonienne à la mode, au prix de deux cents guinées. Le critique John Ruskin, figure tutélaire de l’art anglais, le vit et réagit dans Fors Clavigera, sa lettre mensuelle, le 2 juillet 1877. Il écrivit qu’il ne s’attendait pas à voir un fat demander deux cents guinées pour avoir « jeté un pot de peinture à la figure du public ».
Whistler porta plainte pour diffamation. Il réclamait mille livres de dommages et intérêts.
Whistler contre Ruskin
Le procès eut lieu les 25 et 26 novembre 1878, à Londres, devant le baron Huddleston et un jury spécial. Ruskin, malade, n’y assista pas.
Le moment le plus célèbre fut le contre-interrogatoire de Whistler par l’avocat de Ruskin, le procureur général Sir John Holker. Combien de temps avait-il passé sur The Falling Rocket ? « Une journée entière et une partie d’une autre », répondit Whistler. Demandait-il donc deux cents guinées pour deux jours de travail ? « Non. Je les demande pour le savoir acquis dans le travail de toute une vie. » La réplique est restée comme l’une des plus belles défenses de l’artiste moderne.
Le peintre Edward Burne-Jones, appelé à témoigner pour Ruskin, jugea qu’on ne pouvait pas qualifier le tableau d’œuvre d’art sérieuse, et n’y vit qu’un échec de plus parmi les mille tentatives des artistes pour peindre la nuit. Le jury donna raison à Whistler, mais ne lui accorda qu’un farthing, un quart de penny, sans le remboursement de ses frais. En décembre 1878, Whistler publia sa version de l’affaire dans un pamphlet, Whistler v. Ruskin: Art and Art Critics.
Le papillon sur l’eau
Devant Southampton Water, il faut laisser à l’œil le temps de s’habituer, comme dans la pénombre. Les navires sortent peu à peu du bleu, d’abord les mâts, puis les coques. Sous la peinture mince, la préparation gris sombre donne au tableau sa profondeur nocturne, et la lune, seul point de matière un peu épaisse, accroche la lumière.
Reste le papillon jaune, en bas à droite. Whistler ne l’a pas relégué dans un coin : il l’a posé sur l’eau, à l’endroit où un reflet pourrait se trouver, comme une lumière de plus. La signature fait partie de l’harmonie.
Où voir l’œuvre
Nocturne: Blue and Gold—Southampton Water appartient à l’Art Institute of Chicago, sur Michigan Avenue. La toile mesure 51 sur 76,7 centimètres. Elle n’est pas exposée actuellement : il faut consulter la notice en ligne du musée, qui indique si elle est présentée en salle.
L’image est en revanche disponible en haute définition sur le site de l’Art Institute, qui place sous licence CC0 les reproductions des œuvres du domaine public.
Le tableau a eu un parcours discret. Vendu dès juin 1874 à un amateur de Liverpool, Alfred Chapman, il traversa l’Atlantique à la fin du siècle et entra à l’Art Institute en 1900. Whistler, qui ne l’avait pas oublié, écrivait encore en 1894 qu’il était « une beauté ». En 1933, il figura dans l’exposition A Century of Progress, organisée par le musée pendant l’Exposition universelle de Chicago.
Pour voir d’autres Nocturnes, la Tate Britain de Londres en conserve plusieurs sur la Tamise, et The Falling Rocket se trouve au Detroit Institute of Arts, qui l’a acquis en 1946.
Pour aller plus loin
Documentation institutionnelle
- Nocturne: Blue and Gold—Southampton Water — Art Institute of Chicago — la notice de l’œuvre et l’image en haute définition.
- Nocturne in Black and Gold: The Falling Rocket — The Paintings of James McNeill Whistler, Université de Glasgow — la notice du catalogue raisonné, avec le texte de Ruskin et les comptes rendus du procès.
- Crédit photo : Art Institute of Chicago
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