Breezing Up — l’Amérique en plein vent
Winslow Homer — le peintre de l'Amérique et de la mer →Un petit voilier file sous la brise, la coque inclinée, l’écume à l’étrave. À la barre, un garçon fixe l’horizon. Deux autres sont étendus dans le bateau, et un jeune homme, assis au milieu, tient l’écoute de la voile. Au-dessus, un ciel immense balayé de nuages ; sur la droite, très loin, une goélette. Il y a dans ce tableau une énergie et une confiance qui en ont fait l’une des images les plus aimées de la peinture américaine.
Le tableau a longtemps cherché son nom. Exposé en 1876 sous le titre A Fair Wind, un vent favorable, il fut désigné dans les ouvrages des années suivantes comme un simple Sail Boat, un bateau à voile, avant d’apparaître en 1887 sous le titre qui lui est resté, Breezing Up : la brise qui fraîchit. Il est aujourd’hui conservé à la National Gallery of Art de Washington sous ses deux noms réunis.
Homer l’acheva en 1876, l’année où les États-Unis célébraient le centenaire de leur indépendance, onze ans après la fin de la guerre de Sécession. Pendant trois ans, il l’avait repris, corrigé, épuré, comme s’il cherchait à fixer quelque chose de plus grand qu’une promenade en mer.
Gloucester, été 1873
Tout commence à Gloucester, port de pêche du Massachusetts, au nord de Boston, où Homer passa l’été 1873. C’est là, au contact des enfants du port et de la lumière de la baie, que l’aquarelle devint pour lui bien plus qu’un exercice : un véritable moyen d’expression.
Il y peignit surtout des garçons : sur les quais, dans les barques, au bord de l’eau, les yeux tournés vers la mer. De ce séjour datent une aquarelle et une esquisse à l’huile qui contiennent déjà le motif du tableau, une petite embarcation menée par des enfants sous le vent.
L’année suivante, en 1874, Homer en tira une petite huile sur bois d’une trentaine de centimètres de large, The Flirt, aujourd’hui elle aussi à la National Gallery of Art. Le nom du bateau, Flirt, y est peint sur le tableau arrière ; dans Breezing Up, Homer le rebaptisa Gloucester, rattachant ainsi la scène au port où tout avait commencé.
Le catboat, petit voilier à un seul mât très répandu sur la côte de la Nouvelle-Angleterre, était l’embarcation familière des pêcheurs et des estivants. En choisissant ce bateau ordinaire plutôt qu’un navire de prestige, Homer ancrait son sujet dans la vie quotidienne de la côte.
De The Flirt à Breezing Up
La comparaison entre les deux tableaux, et l’examen à l’infrarouge de Breezing Up mené par la National Gallery of Art, montrent comment Homer a transformé une scène plaisante en image forte.
Dans The Flirt, c’est un homme adulte, vêtu de rouge, qui tient la barre. Dans Breezing Up, la barre passe à un jeune garçon, et Homer l’a même déplacée vers une position plus risquée. Le changement est décisif : c’est désormais un enfant qui mène le bateau, tandis que l’aîné se contente de tenir l’écoute.
L’infrarouge révèle d’autres repentirs. Comme dans The Flirt, un garçon était d’abord assis à l’avant du bateau ; Homer l’a effacé et a peint une ancre à sa place. Il avait aussi représenté deux goélettes à l’arrière-plan, puis en a recouvert une pour ne garder que celle de droite.
Toutes ces décisions vont dans le même sens : moins de figures, plus d’espace, une diagonale plus nette. L’ancre, symbole traditionnel de l’espérance, ajoute une note discrète que la National Gallery of Art relève comme un écho possible à l’idéalisme du tableau.
Le vent dans la toile
La coque forme une grande diagonale qui traverse la composition. Le mât s’incline, la voile se gonfle, l’eau gicle à l’étrave, et chaque figure épouse le mouvement : les garçons allongés font contrepoids, le jeune homme se penche pour retenir l’écoute, le barreur se cale contre le bordé. On sent le poids du vent dans la toile.
Le reste du tableau est d’une grande sobriété. La mer, d’un vert profond, est animée de crêtes blanches ; le ciel, très présent, se charge de nuages qui filent. Au fond du bateau, quelques poissons rappellent que la sortie a été bonne. Rien ne menace : le vent est favorable, l’équipage détendu, l’horizon dégagé.
Homer peint ici avec une précision de marin. L’inclinaison de la coque, la tension de la voile, la manière dont le bateau creuse la houle sont rendues avec une justesse que les amateurs de voile reconnaissent immédiatement. Cette exactitude, jointe à la simplicité de la mise en scène, donne au tableau son évidence.
New York, printemps 1876
Homer présenta le tableau au printemps 1876 à l’exposition annuelle de la National Academy of Design, à New York, sous le numéro 194 et le titre A Fair Wind. La presse new-yorkaise en rendit largement compte, du New York Times au Tribune, de The Nation à l’Appleton’s Journal.
L’accueil fut favorable. Un critique de l’époque, cité par la National Gallery of Art, vit dans le jeune barreur un « fils de l’Amérique » au regard tourné, plein de lumière, vers « l’horizon illimité ». Le reste de la critique restait pourtant partagé sur Homer : ce même printemps, le New York Times lui reprochait une facilité qui le poussait à ne faire les choses qu’à moitié, tandis que l’Art Journal jugeait impossible de nier son génie.
Homer lui-même ne semblait pas tenir ce tableau pour son sommet. Lorsque son mécène Lawson Valentine envisagea de l’acheter, le peintre l’en dissuada, promettant de faire « de bien meilleurs tableaux ». L’œuvre fut présentée en 1877 à la Kurtz Gallery de New York, avant une vente aux enchères où elle atteignit, selon la presse, l’un des prix les plus élevés. Elle appartenait en tout cas dès 1878 au collectionneur Charles Stewart Smith, dont la famille la conserva jusqu’en 1943.
Une nation en mouvement
La date de 1876 invite à lire le tableau au-delà de la scène de genre. Le pays sortait d’une guerre qui avait fait plus de six cent mille morts, et la Reconstruction du Sud était encore en cours.
Pour la National Gallery of Art, le tableau traduit peut-être le nouvel état d’esprit du pays au sortir de la guerre de Sécession, dans une période qu’elle qualifie d’idéaliste. Le vent favorable, la mer sans danger, l’équipage détendu, les poissons au fond du bateau composent l’image d’un avenir confiant ; et c’est un enfant qui tient la barre.
Homer, fidèle à lui-même, n’a jamais rien dit de tel. Rien n’oblige à voir une allégorie dans ce tableau, et c’est peut-être ce qui fait sa force : chacun peut y reconnaître une Amérique jeune, active, tournée vers le large, sans que le peintre ait eu besoin de l’affirmer.
Une barque, deux océans
Vingt-trois ans plus tard, Homer peindrait une autre petite embarcation seule sur la mer : The Gulf Stream. Le contraste est saisissant. Ici, le bateau file sous un ciel clair, mené par un enfant ; là, la barque démâtée dérive au milieu des requins, et son unique passager semble attendre un sort qu’il ne maîtrise plus.
Entre les deux, il y a Cullercoats et Prouts Neck, la découverte d’une mer violente, et peut-être le désenchantement d’un homme vieillissant. Breezing Up en prend d’autant plus de prix : c’est l’image d’un moment d’équilibre, dans l’œuvre de Homer comme dans l’histoire américaine, où l’avenir semblait grand ouvert.
Où voir l’œuvre
Breezing Up (A Fair Wind) est conservé à la National Gallery of Art de Washington, sur le National Mall, où il est entré le 31 décembre 1943, offert par la fondation W. L. et May T. Mellon. Il fait partie des collections de peinture américaine du bâtiment ouest. La toile mesure 61,5 sur 97 centimètres.
Le musée possède aussi The Flirt, la petite version de 1874 : une occasion rare de réunir, dans une même collection, le point de départ et l’aboutissement d’une composition, même si les deux œuvres ne sont pas forcément exposées en même temps. L’entrée est gratuite, et les images des deux tableaux sont en libre accès sur le site de la National Gallery of Art.
Le tableau a fait au moins une escale en France. En 1965, il fut prêté à Paris, au Petit Palais, pour l’exposition Trois millénaires d’art et de marine : un bref séjour parisien pour l’une des images les plus américaines qui soient.
Pour aller plus loin
Documentation institutionnelle
- Breezing Up (A Fair Wind) — National Gallery of Art — la notice de l’œuvre.
- Crédit photo : National Gallery of Art, Washington
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