Les Ménines — le chef-d’œuvre de Vélasquez
Vélasquez — le peintre des peintres →Une fillette blonde de cinq ans, en robe à paniers, se tient au centre d’une vaste pièce sombre. Une jeune femme agenouillée lui tend une petite cruche sur un plateau ; une autre s’incline de l’autre côté. À droite, une naine au visage grave et un enfant qui pose le pied sur un gros chien endormi. Derrière, une dame et un garde conversent dans la pénombre. À gauche, un homme en noir, pinceau levé, se tient devant une toile géante dont on ne voit que le dos. Il nous regarde. Et au fond, dans un miroir, deux visages flous : le roi et la reine d’Espagne.
Les Ménines, peintes par Vélasquez en 1656, sont sans doute le tableau le plus commenté de toute l’histoire de l’art. Écrivains, philosophes, historiens et peintres n’ont cessé de les interroger depuis plus de trois siècles, sans parvenir à épuiser leur mystère. Le peintre napolitain Luca Giordano, venu à Madrid à la fin du XVIIe siècle, l’appela déjà « la théologie de la peinture » : l’œuvre qui, parmi les tableaux, occupe la place suprême que la théologie tenait parmi les sciences.
La toile, haute de plus de trois mètres, est conservée au musée du Prado, salle 12, où elle reste l’un des points de ralliement de tous les visiteurs. Sous l’apparence d’une scène de la vie quotidienne au palais, elle construit un vertigineux jeu de regards entre le peintre, ses modèles et le spectateur.
Tout commence par une question simple, que le tableau ne résout jamais : qui regarde qui ?
Une scène au palais
La scène se déroule dans le Cuarto del Príncipe, une salle de l’ancien Alcázar de Madrid, la résidence royale qui brûla en 1734. Vélasquez y avait son atelier. C’est donc son propre lieu de travail que le peintre représente, avec ses hautes fenêtres sur la droite et les grands tableaux accrochés aux murs.
Au centre se tient l’infante Marguerite, fille de Philippe IV et de sa seconde épouse, Marie-Anne d’Autriche. Elle avait cinq ans en 1656, et Vélasquez la peignit à plusieurs reprises dans ces années-là. Autour d’elle s’affairent ses deux demoiselles d’honneur, les meninas qui ont fini par donner leur nom au tableau — le mot, d’origine portugaise, désignait les jeunes filles nobles attachées au service des enfants royaux. À gauche, María Agustina Sarmiento lui présente à boire ; à droite, Isabel de Velasco esquisse une révérence.
Le reste de la petite cour est tout aussi identifié. Au premier plan à droite, la naine Mari Bárbola fixe le spectateur, tandis que le jeune Nicolasito Pertusato, autre nain du palais, taquine du pied un mâtin assoupi. En retrait, la dame d’honneur Marcela de Ulloa converse avec un garde. Dans l’encadrement lumineux de la porte du fond, sur les marches d’un escalier, se découpe José Nieto Velázquez, aposentador de la reine, qui écarte une tenture.
Ces noms, nous les connaissons grâce à Antonio Palomino, biographe de Vélasquez au début du XVIIIe siècle. Ils rappellent que le tableau n’a rien d’une allégorie abstraite : c’est un portrait de groupe, précis et vivant, des familiers d’un palais réel, à un instant donné.
Le peintre dans le tableau
À gauche, debout derrière son immense toile, Vélasquez s’est représenté lui-même. C’est l’un des très rares autoportraits qui nous soient parvenus de lui, et sa présence change tout.
Le peintre ne se cache pas dans un coin de la composition, comme le faisaient parfois les artistes de la Renaissance : il occupe une place de premier rang, au même niveau que l’infante, palette et pinceau en main, vêtu de noir avec une dignité de courtisan. Pour un artiste du XVIIe siècle, dont le métier était encore souvent considéré comme manuel, ce choix est une déclaration. Vélasquez affirme la noblesse de la peinture, et la sienne propre.
Sur sa poitrine se détache la croix rouge de l’ordre de Santiago. Or Vélasquez ne fut fait chevalier qu’en 1659, trois ans après l’achèvement du tableau. La tradition veut que la croix ait été ajoutée après coup, peut-être par le peintre lui-même, peut-être — selon une légende plus romanesque — sur l’ordre du roi. Quoi qu’il en soit, elle fait des Ménines le monument de la consécration sociale de leur auteur.
Reste l’énigme de la grande toile retournée. Que peint Vélasquez ? Le portrait du roi et de la reine, qui poseraient à l’endroit où se tient le spectateur ? Les Ménines elles-mêmes, saisies dans un miroir ? Une autre œuvre, interrompue par l’arrivée du couple royal ? Le tableau ne le dit pas, et ce silence est l’un des ressorts de sa fascination.
Le jeu des regards et le miroir
Ce qui fait des Ménines une œuvre à part, c’est la manière dont le tableau inclut celui qui le regarde.
Plusieurs personnages — le peintre, l’infante, Mari Bárbola, Isabel de Velasco — fixent un point situé hors de la toile, exactement là où se tient le spectateur. Au fond de la pièce, le miroir révèle qui occupe cette place : le roi Philippe IV et la reine Marie-Anne. Le couple royal, qui n’apparaît qu’en reflet, est en réalité le centre invisible de toute la composition. Et nous, spectateurs, nous trouvons placés là où se tenaient les souverains.
Ce dispositif crée un espace qui déborde du cadre. Le tableau ne s’arrête pas à sa surface : il se prolonge vers l’avant, dans la pièce où nous sommes, et vers l’arrière, par la porte ouverte où José Nieto semble sur le point de partir ou d’entrer. La profondeur est construite par la lumière, qui entre par les fenêtres de droite, éclaire le groupe central puis se perd dans la pénombre du plafond, avant de rejaillir dans l’encadrement de la porte.
Sur le mur du fond, au-dessus du miroir, deux grands tableaux sombres sont à peine lisibles. Ce sont des copies, par Juan Bautista Martínez del Mazo, gendre de Vélasquez, d’œuvres de Rubens et de Jordaens : Pallas et Arachné, Apollon et Marsyas. Deux mythes où un mortel défie un dieu dans le domaine de l’art. Le choix n’est sans doute pas innocent : il fait écho à l’ambition d’un peintre qui se représente au cœur de la famille royale.
Une peinture qui se fait en touches
Au-delà de sa composition, Les Ménines sont un sommet de la manière tardive de Vélasquez, celle qui fascinera tant les peintres du XIXe siècle.
De près, presque rien n’est décrit. La robe de l’infante est faite de quelques coups de pinceau gris, blancs et roses posés en surface ; les mains, les cheveux, les fleurs du corsage se dissolvent en taches de couleur. La cruche rouge que lui tend la menina est un simple éclat. Les visages du roi et de la reine dans le miroir ne sont que deux ovales clairs. Pourtant, à quelques pas, tout se recompose avec une justesse saisissante : la soie, le velours, la lumière qui glisse sur les chevelures.
Cette économie de moyens est l’aboutissement de toute la carrière du peintre. Elle traduit moins la forme des choses que la sensation visuelle qu’elles produisent, ce qui explique pourquoi les impressionnistes reconnaîtront en Vélasquez un précurseur. Manet, devant ce tableau, trouva la confirmation de ses propres recherches.
L’œuvre est aussi dans un état de conservation remarquable. Elle échappa à l’incendie de l’Alcázar le 24 décembre 1734, et la restauration de 1984, conduite par John Brealey, restaurateur du Metropolitan Museum, montra qu’elle n’avait subi que des dommages mineurs. Ce que l’on voit au Prado est très proche de ce que vit Philippe IV.
Un tableau sans fin
Peu d’œuvres ont autant nourri la réflexion des siècles suivants. Les Ménines sont devenues un objet de pensée autant qu’un tableau.
Le nom même du tableau a une histoire. Lors de l’inventaire de 1666, il est décrit comme le portrait de l’impératrice — l’infante, devenue entre-temps impératrice par son mariage — avec ses dames et une naine ; il est ensuite appelé La Famille. Ce n’est qu’en 1843, dans le catalogue du Prado publié par Pedro de Madrazo, qu’il prend le titre de Las Meninas, sous lequel le monde entier le connaît.
En 1966, le philosophe Michel Foucault ouvrit son livre Les Mots et les Choses par une longue analyse du tableau, qu’il lisait comme la représentation même de la représentation classique, avec, en son centre, la place vide du sujet. Ce texte a fait des Ménines une référence obligée de la philosophie et des sciences humaines.
Les peintres ne sont pas restés en reste. Goya en grava une version ; et en 1957, Picasso s’enferma plusieurs mois pour en peindre plusieurs dizaines de variations, conservées au musée Picasso de Barcelone, où il décompose, recompose et transpose le tableau dans son propre langage. Ces œuvres étant protégées par le droit d’auteur, nous ne les reproduisons pas, mais elles témoignent de la place unique des Ménines dans l’imaginaire des artistes.
Où voir l’œuvre
Les Ménines sont conservées au musée du Prado, à Madrid, où elles sont entrées avec les collections royales lors de la création du musée en 1819.
Le tableau est présenté dans la salle 12, au cœur du parcours consacré à Vélasquez, entouré des grands portraits de la cour et des autres chefs-d’œuvre du peintre. C’est l’une des salles les plus fréquentées du musée : mieux vaut venir à l’ouverture ou en fin de journée pour pouvoir s’approcher.
Un conseil : regardez le tableau de loin, puis approchez-vous lentement jusqu’à voir les touches se défaire, avant de reculer à nouveau. C’est dans ce va-et-vient que l’on comprend l’art de Vélasquez. Placez-vous aussi face au miroir du fond : vous occupez alors, à peu près, la place du roi et de la reine.
Le Prado conserve également Les Fileuses, La Reddition de Breda et l’essentiel des portraits royaux : une visite permet de voir Les Ménines dans le contexte de toute l’œuvre du peintre.
Pour aller plus loin
Documentation institutionnelle
- Les Ménines — fiche de l’œuvre, Museo del Prado — notice, dimensions et image en haute définition.
- Museo del Prado — encyclopédie — l’histoire du tableau, ses titres et ses restaurations.
À lire aussi sur Hors Cadre
- Vélasquez — le peintre des peintres — le portrait du peintre, de Séville à la cour de Philippe IV.
- Pablo Picasso — l’artiste qui consacra en 1957 plusieurs dizaines de variations aux Ménines.
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