La Vénus au miroir — le seul nu de Vélasquez
Vélasquez — le peintre des peintres →Une jeune femme est allongée de dos sur un drap gris-bleu, la tête appuyée sur son bras. La ligne de son corps, de l’épaule à la cheville, dessine une courbe d’une pureté parfaite. Devant elle, un petit Cupidon ailé tient un miroir encadré de noir, auquel sont noués des rubans de soie rose. Dans ce miroir, on aperçoit un visage, flou, qui semble regarder non pas la jeune femme elle-même, mais nous. La Vénus au miroir, peinte par Vélasquez entre 1647 et 1651, est l’un des nus les plus célèbres de la peinture européenne.
C’est aussi une exception absolue. Dans l’œuvre de Vélasquez, qui compte un peu plus d’une centaine de tableaux, c’est le seul nu féminin qui nous soit parvenu. Dans l’Espagne du XVIIe siècle, où l’Inquisition surveillait étroitement les images jugées indécentes, peindre une femme nue relevait presque de l’interdit. Les quelques nus que possédaient les grands collectionneurs espagnols venaient pour la plupart d’Italie.
Le tableau est aujourd’hui conservé à la National Gallery de Londres, où il est entré en 1906. Les Anglais l’appellent la Rokeby Venus, du nom de la demeure du Yorkshire où il fut conservé pendant près d’un siècle. Il est aussi l’un des tableaux les plus attaqués de l’histoire : lacéré par une suffragette en 1914, frappé par des militants écologistes en 2023.
Pour un tableau si souvent reproduit, il garde une part de secret étonnante : on ignore qui a posé, où il a été peint, et ce que montre vraiment son miroir.
Un nu dans l’Espagne de l’Inquisition
Pour mesurer l’audace de ce tableau, il faut se souvenir du contexte. L’Espagne de Philippe IV était un royaume où la morale religieuse pesait de tout son poids sur les arts. Les traités de peinture, celui de Pacheco, le beau-père de Vélasquez, en tête, recommandaient d’éviter le nu, et l’Inquisition pouvait sanctionner les œuvres jugées lascives.
Les nus n’étaient pourtant pas absents des collections espagnoles. Le roi lui-même possédait les grandes poesie mythologiques que Titien avait peintes pour son grand-père Philippe II, et quelques aristocrates collectionnaient les nus vénitiens. Mais ces œuvres étaient réservées à des espaces privés, parfois masquées par des rideaux, et elles venaient d’ailleurs. Qu’un peintre espagnol, peintre du roi de surcroît, en peigne un lui-même était beaucoup plus rare.
Les inventaires du XVIIe siècle mentionnent d’autres nus de la main de Vélasquez, aujourd’hui perdus. La Vénus au miroir est le seul qui ait survécu. Son premier propriétaire connu est Gaspar Méndez de Haro, marquis del Carpio, fils du principal ministre de Philippe IV et grand amateur de peinture, dans l’inventaire duquel il figure en 1651. Le tableau a donc sans doute été peint pour un collectionneur privé de très haut rang, protégé par sa position.
Les historiens débattent encore de son lieu d’exécution. Certains pensent qu’il fut peint à Madrid peu avant le second voyage en Italie ; d’autres, qu’il fut réalisé à Rome, où Vélasquez séjourna de 1649 à 1651 et où la liberté était plus grande. Rien ne permet de trancher avec certitude.
Une Vénus de dos
Ce qui frappe d’abord, c’est le choix de la pose. La tradition du nu allongé, fixée par les Vénitiens, montrait la déesse de face, offerte au regard du spectateur. Vélasquez la représente de dos.
Ce renversement change tout. Le corps n’est plus exhibé : il est contemplé, presque surpris dans son intimité. La pose met en valeur la longue ligne du dos, la courbe de la hanche, la finesse de la taille, dans une silhouette d’une élégance tout aristocratique, très éloignée des Vénus plantureuses de Rubens ou de Titien. La chair, d’un rose nacré, se détache sur le gris-bleu du drap et sur le rouge profond du rideau du fond.
La peinture elle-même est d’une grande liberté. Le drap est brossé en larges coups de pinceau ; le rideau rouge est suggéré plus que décrit ; les ailes de Cupidon ne sont que quelques touches. Seul le corps est modelé avec une douceur continue, presque sans contours, la lumière glissant sur la peau comme sur une surface vivante. Des repentirs, visibles à l’œil nu, montrent que Vélasquez a modifié la position du bras et de l’épaule en cours de travail.
On a souvent comparé ce tableau à la Vénus d’Urbin de Titien, peinte un siècle plus tôt, que Vélasquez connaissait par les collections royales. Les deux œuvres partagent le thème et l’ambiguïté — déesse ou femme réelle ? — mais tout les oppose dans la manière : à la frontalité sensuelle du Vénitien répond la retenue du Sévillan.
L’énigme du miroir
Le cœur du tableau est le miroir. Et c’est là que Vélasquez, comme dans Les Ménines, joue avec le regard du spectateur.
Logiquement, si Vénus regarde son reflet, le miroir devrait nous montrer son visage vu de face, à peu près à la hauteur de sa tête. Or le reflet que l’on aperçoit est trop grand, trop éloigné, et surtout il semble tourné vers nous. Ce n’est pas Vénus qui se regarde : c’est Vénus qui nous regarde nous regarder. Les spécialistes de la perception ont même donné un nom à ce phénomène d’optique impossible, souvent appelé l’« effet Vénus ».
Le visage reflété est d’ailleurs à peine esquissé : quelques touches floues, sans aucun détail. Il est impossible d’en reconnaître les traits, et c’est sans doute voulu. Vélasquez refuse de donner une identité à son modèle. La femme reste anonyme, et la déesse demeure une idée, une image de la beauté plutôt qu’un portrait.
Ce miroir fait du tableau une méditation sur le regard, la beauté et la représentation. Les rubans roses noués au cadre, que Cupidon tient entre ses mains, ne sont peut-être pas là seulement pour le décor : on a pu y lire une allusion à l’amour enchaîné par la beauté. Et le miroir lui-même renvoie à la peinture, qui ne livre jamais qu’un reflet.
De Madrid à Rokeby Park
Le destin du tableau est celui d’une œuvre qui passa de main en main avant de quitter l’Espagne.
Après le marquis del Carpio, il passa dans les collections de la maison d’Albe, puis, au début du XIXe siècle, dans celles de Manuel Godoy, le tout-puissant favori du roi Charles IV. Godoy possédait aussi les deux Majas de Goya, et l’on a souvent rapproché les deux œuvres : la Maja nue doit sans doute quelque chose à la Vénus de Vélasquez.
En 1813, en pleines guerres napoléoniennes, le tableau fut acheté par un collectionneur anglais, John Morritt, qui l’installa dans sa demeure de Rokeby Park, dans le Yorkshire. Il y resta près d’un siècle, d’où le nom sous lequel il est connu en Grande-Bretagne.
En 1906, la menace d’une vente à l’étranger provoqua une vaste campagne de souscription, menée par une association alors toute récente, le National Art Collections Fund, aujourd’hui Art Fund. Grâce à elle, le tableau fut offert à la National Gallery. Ce fut l’un des premiers grands succès de la mobilisation publique en faveur du patrimoine artistique britannique.
Un tableau attaqué
La Vénus au miroir doit une part de sa célébrité à deux agressions, à plus d’un siècle d’écart.
Le 10 mars 1914, une suffragette d’origine canadienne, Mary Richardson, entra à la National Gallery avec un couperet dissimulé sous son manteau et frappa la toile à sept reprises. Elle voulait protester contre l’arrestation, la veille, d’Emmeline Pankhurst, figure de proue du mouvement pour le vote des femmes. Elle expliqua plus tard avoir aussi visé un tableau qu’elle jugeait regardé avec trop de complaisance par les visiteurs masculins. Les entailles furent réparées avec une telle habileté qu’elles sont aujourd’hui à peine visibles.
Le 6 novembre 2023, deux militants du mouvement Just Stop Oil frappèrent la vitre protégeant le tableau avec des marteaux, pour dénoncer l’attribution de nouvelles licences pétrolières au Royaume-Uni. La vitre absorba l’essentiel des coups, et la toile ne subit que des dommages superficiels, qui firent l’objet d’une intervention de conservation.
Ces deux gestes, si différents dans leurs causes, disent la même chose : la puissance symbolique d’une image devenue l’une des icônes de la beauté féminine dans la peinture occidentale, et donc une cible pour qui veut être entendu.
Où voir l’œuvre
La Vénus au miroir est conservée à la National Gallery de Londres, sur Trafalgar Square, où elle est présentée dans les salles consacrées à la peinture espagnole.
L’entrée des collections permanentes de la National Gallery est gratuite, comme celle de la plupart des grands musées nationaux britanniques. Seules les expositions temporaires sont payantes. Vérifiez avant votre venue la salle où le tableau est accroché, les accrochages pouvant évoluer.
Un conseil : placez-vous d’abord face au miroir, à quelques mètres, et cherchez le regard du visage reflété. Puis approchez-vous pour observer la manière dont le corps est peint, sans presque aucune ligne de contour, et les repentirs autour du bras et de l’épaule.
La National Gallery conserve d’autres œuvres de Vélasquez, dont Le Christ dans la maison de Marthe et Marie, peint à Séville dans sa jeunesse, et des portraits de Philippe IV. Une visite permet de suivre le peintre de ses débuts sévillans à sa maturité.
Pour aller plus loin
Documentation institutionnelle
- La Vénus au miroir — National Gallery, Londres — la notice de l’œuvre et son image en haute définition.
- Museo del Prado, Madrid — le plus grand ensemble d’œuvres de Vélasquez au monde.
À lire aussi sur Hors Cadre
- Vélasquez — le peintre des peintres — le portrait du peintre, de Séville à la cour de Philippe IV.
- La Vénus d’Urbin de Titien — le grand nu vénitien, connu de Vélasquez par les collections royales, auquel sa Vénus répond un siècle plus tard.
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