Les Mangeurs de pommes de terre — l’œuvre que Van Gogh a défendue toute sa vie
Vincent van Gogh — l'artiste qui a écrit autant qu'il a peint →Nuenen, jeudi 30 avril 1885. Vincent van Gogh écrit une longue lettre à son frère Théo. Il vient d’achever un tableau qu’il prépare depuis des mois, Les Mangeurs de pommes de terre. La toile va partir pour Paris. Et déjà, dans la lettre, Vincent anticipe les critiques : il sait que Théo va trouver l’œuvre trop sombre, que les marchands d’art parisiens vont la rejeter. Alors il défend, point par point, ce qu’il a fait.
Cette défense ne s’arrêtera jamais. Pendant les cinq années qu’il lui reste à vivre, Van Gogh continuera à dire que Les Mangeurs de pommes de terre est son meilleur tableau. Théo le critique, son ami peintre Anthon van Rappard l’éreinte, le marché parisien l’ignore. Vincent ne plie pas. Deux ans plus tard, il l’écrit encore à sa sœur Wilhelmine. Cinq ans plus tard, à Saint-Rémy, il essaiera même d’en peindre une nouvelle version.
Cet article raconte cette œuvre par les mots de Van Gogh lui-même. Une œuvre qu’il a méticuleusement préparée, longuement défendue, et qu’il a maintenue toute sa vie comme la meilleure chose qu’il ait faite — contre l’avis de tout le monde.
Nuenen, hiver 1884-1885
À l’hiver 1884, Vincent van Gogh a trente et un ans. Il vit chez ses parents au presbytère de Nuenen, un village du Brabant-Septentrional, dans le sud des Pays-Bas, où son père Théodore est pasteur. Il y est revenu en décembre 1883, après l’échec de son installation à Drenthe.
Son atelier au presbytère ne lui suffit pas. Il décide de louer un espace chez l’habitant pour travailler de plus près au contact des paysans. Il loge chez les De Groot-van Rooij, une famille de paysans pauvres de Nuenen, à qui il paie un loyer modique. C’est dans leur maison qu’il dessinera et peindra la plupart de ses études de têtes pendant tout cet hiver.
Sa correspondance avec Théo, qui est à Paris où il travaille pour la galerie Boussod, Valadon & Cie (héritière de Goupil), est dense pendant cette période. Théo lui envoie une mensualité régulière. Vincent, en retour, lui décrit son travail dans le détail, lui envoie des dessins, des croquis, des esquisses de lettres. Il se prépare à un projet précis : peindre un grand tableau de figures paysannes à la table.
Cinquante études de têtes
Avant de peindre Les Mangeurs de pommes de terre, Van Gogh réalise environ cinquante études de têtes de paysans entre décembre 1884 et avril 1885. C’est ce que documente le Van Gogh Museum, qui en conserve une grande partie. Ces études sont préparatoires : Vincent dessine et peint séparément les cinq visages qu’il va ensuite assembler dans la composition finale.
Cette méthode n’est pas habituelle chez lui. Van Gogh travaille rarement avec des études préparatoires aussi méthodiques. Pour ce tableau précis, il construit sa composition élément par élément. Les têtes d’abord, puis les mains, puis l’ensemble. Le Van Gogh Museum a documenté cette progression : Vincent étudie tour à tour les visages, les mains, la lampe, la disposition des personnages autour de la table.
Parmi ces études, une seule personne identifiée par son nom apparaît dans le tableau final : Gordina de Groot, paysanne de la famille chez qui il loge. Elle est la jeune femme de profil au centre droit du tableau. Les quatre autres personnages représentés — un homme et une femme âgés, un homme jeune, une enfant vue de dos — sont également des paysans de Nuenen, mais leur identité précise n’a pas été établie.
Van Gogh peint donc une scène réellement vue, dans la maison où il vit, avec des modèles qu’il connaît, mais qu’il recompose en atelier à partir de ses études. Comme pour beaucoup de ses œuvres ultérieures, il combine observation directe et construction méditée.
Le tableau — ce qu’il montre
Les Mangeurs de pommes de terre est une huile sur toile mesurant 82 centimètres de haut sur 114,5 centimètres de large. C’est un format paysage, monumental pour une scène d’intérieur — Van Gogh choisit délibérément des dimensions de « tableau de figures » comparables à celles que les peintres de Salon utilisaient pour leurs grandes compositions.
La toile représente cinq paysans réunis autour d’une table en bois, dans une pièce sombre éclairée par une lampe à pétrole suspendue au plafond. Sur la table : un plat de pommes de terre fumantes, des tasses, une cafetière. Les personnages sont en train de manger.
À gauche, deux figures : une femme âgée vue de profil, un homme barbu en face d’elle. Au centre, un homme jeune de trois quarts qui tend la main vers le plat. À droite, Gordina de Groot, vue de profil, qui sert le café dans une tasse. Une enfant, vue de dos, est assise au premier plan — sa tête est presque exactement sous la lampe.
Les visages sont anguleux, marqués, peints sans aucun adoucissement. Les mains sont noueuses, épaisses, déformées par le travail manuel. Vincent les peint dans des tonalités proches de celles des pommes de terre — une couleur qu’il décrit dans la lettre 497 du 30 avril 1885 comme celle d’« une pomme de terre bien poussiéreuse de terre et bien entendu pas épluchée ».
L’éclairage est un clair-obscur intense, à la manière des intérieurs hollandais du XVIIᵉ siècle. La lampe au plafond constitue la seule source lumineuse. Tout ce qu’elle ne touche pas tombe dans une obscurité dense. Les murs derrière les personnages sont à peine esquissés, les ombres mangent les contours.
La palette est dominée par les bruns, les verts sombres, les ocres, les terre de Sienne. Aucune couleur vive. Aucun blanc franc. C’est exactement la palette anti-impressionniste que Van Gogh assume en 1885 — alors même que Théo, à Paris, est en train de découvrir les couleurs claires des impressionnistes.
« Une peinture qui sent le lard et la fumée »
Le 30 avril 1885, dans la lettre 497 envoyée à Théo le jour anniversaire de son frère, Van Gogh défend par avance ce qu’il vient de peindre. Il sait que la toile va déranger. Il sait que les couleurs sombres ne sont plus à la mode. Il assume.
Dans cette lettre — l’une des plus longues de toute la correspondance Van Gogh, et l’une des plus précises sur les intentions picturales de son auteur — Vincent explique pourquoi un tableau de paysans doit être ce qu’il est : terreux, charnel, sensuel au sens le plus matériel. Il pose un principe.
« Si une peinture de paysans sent le lard, la fumée, la vapeur qui monte des pommes de terre, tant mieux ! »
— Vincent van Gogh, lettre 497 à Théo, Nuenen, 30 avril 1885
Le passage qui entoure cette phrase, dans la même lettre, développe l’idée : un tableau de paysans ne doit pas sentir le parfum. Il ne doit pas être adouci, poli, rendu présentable pour les salons bourgeois. Il doit garder l’odeur de ce qu’il représente — la terre, la fumée du foyer, les pommes de terre qui cuisent.
Cette position esthétique, Van Gogh la formule en 1885 contre toute la peinture officielle de son époque. Le Salon parisien célèbre alors la peinture de genre proprette, les scènes paysannes idéalisées à la Bastien-Lepage, les scènes rustiques décoratives. Van Gogh se positionne à l’opposé : il revendique une peinture qui ne séduit pas, qui ne flatte pas, qui rend compte.
Dans la même lettre, il précise que le tableau lui a coûté « tout un hiver d’études peintes de têtes et de mains » — une déclaration de méthode qui contredit toute idée d’œuvre spontanée.
L’échec — Théo, van Rappard, le marché
Van Gogh envoie Les Mangeurs de pommes de terre à Théo à Paris début mai 1885, dans l’espoir de percer le marché parisien. Le résultat est immédiat : l’échec.
Théo lui-même est tiède. Il trouve la toile trop sombre, trop éloignée des couleurs claires que Paris commence à imposer. Il fait part de ses réserves dans une lettre à Vincent. Il montre néanmoins la toile au marchand Alphonse Portier, ami des impressionnistes, dont l’avis est plus nuancé mais qui ne propose pas d’acheter.
Anthon van Rappard, peintre néerlandais et ami proche de Van Gogh depuis plusieurs années, éreinte le tableau dans une lettre datée du 24 mai 1885. Il juge l’œuvre maladroite, anatomiquement fautive, mal composée. Van Gogh est blessé. Sa réponse, en juillet 1885, est sèche : « Tu n’avais pas le droit de condamner mon travail comme tu l’as fait. » La relation entre les deux peintres ne s’en remettra pas — ils cesseront de correspondre l’année suivante.
Le marché parisien, sollicité par Théo, reste indifférent. Aucune galerie ne propose le tableau à la vente. Aucun collectionneur ne se manifeste. La toile retourne dans l’atelier.
Cette triple critique — son frère, son ami, le marché — interviendrait, pour la plupart des peintres, comme un signal sans appel. Van Gogh n’en tient aucun compte.
La défense rétrospective — 1887, 1890
Deux ans après l’échec, en 1887, Van Gogh est à Paris, vit chez Théo, et a découvert l’impressionnisme. Sa palette s’est complètement transformée. Les couleurs sombres de Nuenen ont disparu. Et pourtant, dans une lettre à sa sœur Wilhelmine envoyée depuis Paris, il continue de défendre Les Mangeurs de pommes de terre.
« Le tableau des paysans mangeant des pommes de terre […] est après tout la meilleure chose que j’ai faite. »
— Vincent van Gogh, lettre à sa sœur Wilhelmine, Paris, 1887
Cette persistance est saisissante. Vincent a peint depuis lors des dizaines d’œuvres infiniment plus séduisantes — vues de Montmartre, autoportraits parisiens, natures mortes lumineuses. Sa technique a évolué radicalement. Mais quand sa sœur lui demande son propre avis, il revient au tableau de Nuenen.
Trois ans plus tard, en 1890 — soit cinq ans après la version originale, et seulement quelques mois avant sa propre mort — Van Gogh est interné à l’asile de Saint-Paul-de-Mausole à Saint-Rémy-de-Provence. Dans cet asile, malade, conscient de l’épuisement de son art méridional, il écrit à Théo qu’il pense à refaire Les Mangeurs de pommes de terre. Il esquisse une nouvelle composition d’un repas paysan. Plusieurs dessins de cette période, conservés au Van Gogh Museum, témoignent de cette tentative.
Le projet n’aboutira pas — Van Gogh meurt à Auvers-sur-Oise en juillet 1890 avant d’avoir peint cette nouvelle version. Mais l’intention est documentée. Cinq ans après l’échec critique, c’est encore vers cette œuvre qu’il revient comme vers un sommet à retrouver.
Comment voir l’œuvre aujourd’hui
Les Mangeurs de pommes de terre est conservé au Van Gogh Museum d’Amsterdam, dans la collection permanente. Il fait partie des œuvres centrales du musée et est exposé en continu.
Conditions pratiques :
- Adresse : Museumplein 6, 1071 DJ Amsterdam, Pays-Bas
- Réservation obligatoire : créneaux horaires limités, billets en ligne sur le site officiel
- Tarif : autour de 22 € pour l’entrée générale (gratuit pour les enfants de moins de 18 ans)
- Conseil : prévoir une demi-journée minimum pour visiter le musée. La collection comprend environ 200 peintures et 500 dessins de Van Gogh, ainsi que l’intégralité de sa correspondance et la collection d’estampes japonaises qu’il avait constituée
- Période la moins fréquentée : début de matinée en semaine, hors saison touristique
Les autres versions documentées
Van Gogh a réalisé plusieurs versions du sujet, à différents stades :
- Version finale (avril 1885, 82 × 114,5 cm) : Van Gogh Museum, Amsterdam. C’est l’œuvre principale, celle dont il est question dans cet article
- Croquis préparatoire à l’huile (mars-avril 1885) : conservé au Musée Kröller-Müller à Otterlo (Pays-Bas). Composition très proche de la version finale, mais légèrement plus sommaire
- Lithographie (avril 1885, exécutée en un jour selon Van Gogh dans la lettre 516) : tirages conservés au MoMA de New York, au Van Gogh Museum, et dans plusieurs autres collections publiques
Pour qui voyage aux Pays-Bas, voir les deux versions (Amsterdam et Otterlo) en quelques jours est l’un des parcours les plus instructifs sur la genèse d’une œuvre qu’on puisse faire en histoire de l’art.
Pour aller plus loin
Sources primaires de l’article
- Vincent van Gogh, Les Lettres, édition critique complète illustrée, sous la direction de Leo Jansen, Hans Luijten et Nienke Bakker, Van Gogh Museum / Huygens Institute / Actes Sud, 2009. Édition de référence absolue.
- Site officiel : vangoghletters.org — les 902 lettres consultables avec apparat critique scientifique.
- Lettre 497 à Théo van Gogh (Nuenen, 30 avril 1885) — défense esthétique du tableau.
- Lettre à Wilhelmine van Gogh (Paris, 1887) — défense rétrospective.
Documentation institutionnelle
- Van Gogh Museum, Amsterdam — institution propriétaire de l’œuvre. Exposition permanente.
- Musée Kröller-Müller, Otterlo — conservation du croquis préparatoire à l’huile.
- The Potato Eaters: Mistake or Masterpiece?, exposition Van Gogh Museum, 2021 — étude scientifique sur la genèse du tableau, sa réception et son destin.
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