Œuvre majeure

La Nuit étoilée — l’étude d’un ciel imaginé par Van Gogh

Vincent van Gogh — l'artiste qui a écrit autant qu'il a peint →
Date
1889
Technique
Huile sur toile
Dimensions
73,7 × 92,1 cm
Conservation
Museum of Modern Art (MoMA), New York

Saint-Rémy-de-Provence, mardi 18 juin 1889. Dans une chambre de l’asile Saint-Paul-de-Mausole où il s’est fait interner six semaines plus tôt, Vincent van Gogh écrit à son frère Théo. Dans la lettre — la 782ᵉ d’une correspondance qui en comptera 902 — il annonce un nouveau tableau : « une nouvelle étude d’un ciel étoilé ». Le terme qu’il emploie est précis. Pas un « rêve », pas une « vision ». Une étude. Un mot de peintre au travail.

Cette étude est devenue, dans l’histoire de l’art, La Nuit étoilée. Conservée au Museum of Modern Art de New York depuis 1941, elle est aujourd’hui l’une des trois ou quatre peintures les plus reconnues au monde. Elle est aussi celle sur laquelle s’accumulent le plus d’interprétations spéculatives.

Cet article fait le pari inverse. Il ne dit que ce qui est attesté : les faits matériels documentés, les mots écrits par Van Gogh dans ses lettres, ce que le MoMA et le Van Gogh Museum d’Amsterdam confirment dans leurs publications scientifiques. Le reste est laissé au regard du lecteur.

Saint-Rémy, juin 1889

Van Gogh est arrivé à l’asile de Saint-Paul-de-Mausole, à Saint-Rémy-de-Provence, le 8 mai 1889. Il s’y est fait interner volontairement, six mois après l’épisode d’Arles où il s’était mutilé l’oreille gauche. Il y restera un an.

L’institution est dirigée par le médecin Théophile Peyron. Van Gogh y dispose d’une chambre au premier étage, qui donne vers l’est sur les Alpilles, et d’une pièce au rez-de-chaussée que le directeur lui laisse comme atelier. Il a interdiction de peindre dans sa chambre, mais peut sortir dans le parc et, accompagné, dans la campagne environnante.

La période de l’asile sera l’une des plus productives de sa vie : environ 150 peintures et autant de dessins en un an. Le rythme est continu, sauf pendant les trois crises majeures identifiées dans son séjour : mi-juillet 1889, décembre 1889, et entre février et mars 1890. La Nuit étoilée est peinte avant la première de ces crises, dans une période qui correspond, selon les dates précises documentées par le Van Gogh Museum, à un état de relative stabilité.

Dans une lettre du 9 juin 1889 à Théo, Van Gogh décrit le paysage qu’il découvre depuis l’asile : la campagne d’un vert tendre, les fleurs jaunes dans les champs, les oliviers d’un vert grisâtre, les collines bleues qui virent au violet. Neuf jours plus tard, il annonce qu’il travaille à l’étude du ciel étoilé.

Le tableau — ce qu’il montre

La Nuit étoilée est une huile sur toile de format paysage, mesurant 73,7 centimètres de haut sur 92,1 centimètres de large. Le tableau est aujourd’hui conservé au Museum of Modern Art de New York, où il est exposé en permanence dans la galerie 501 (cinquième étage, ailes Alfred H. Barr Jr.).

La toile est dominée par un ciel qui occupe les trois quarts supérieurs de la composition. On y distingue :

  • Une grande lune en haut à droite, en croissant, dans un halo jaune-orange
  • Onze étoiles dispersées dans le ciel, chacune entourée d’un halo lumineux blanc-jaune
  • Une étoile particulièrement brillante au centre-gauche, plus grande que les autres : il s’agit de Vénus, l’étoile du matin, identifiée comme telle par les études astronomiques publiées par le MoMA et confirmée par les mentions de Vénus dans les lettres de Van Gogh
  • Des spirales et des tourbillons qui parcourent le ciel d’un côté à l’autre, structurés en lignes ondulantes

Au sol, dans la moitié inférieure de la toile :

  • Un village, étalé dans une vallée, avec des maisons aux toits sombres et aux fenêtres allumées d’un orange vif
  • Une église au centre du village, dont le clocher pointu domine les toits
  • Des collines qui ferment le paysage à l’arrière-plan
  • Un grand cyprès au premier plan à gauche, peint en sombre, qui s’élève verticalement et coupe la composition de bas en haut, du sol au ciel

La technique est celle des touches épaisses caractéristiques de cette période de Van Gogh, appliquées en lignes courbes et régulières. Les tourbillons du ciel sont composés de traînées parallèles qui suivent un même mouvement curviligne.

Une vue partiellement imaginée

C’est ici qu’il faut être précis, parce que l’œuvre est souvent présentée comme une vue de la fenêtre de Van Gogh à Saint-Rémy. Cette présentation est inexacte.

Selon la documentation scientifique du Museum of Modern Art qui conserve l’œuvre, La Nuit étoilée combine observation et invention. Le MoMA précise dans sa fiche officielle que « Van Gogh a inclus un village imaginaire dans la composition ». Le catalogue d’exposition Van Gogh and the Colors of the Night, copublié par le MoMA et le Van Gogh Museum en 2008, confirme et détaille cette nature composite.

Plusieurs éléments matériels permettent à n’importe quel spectateur de le constater par lui-même :

Le clocher peint est de style nordique. La silhouette pointue, la sobriété de la flèche, la construction droite : c’est la forme typique des clochers protestants de Hollande ou des Flandres, pas l’architecture provençale classique. Aucune église de Saint-Rémy-de-Provence ni des villages alentour ne présente ce type de clocher. Le village est donc imaginé ou recomposé à partir d’autres souvenirs.

Le cyprès au premier plan a été ajouté pour la composition. Le MoMA documente explicitement ce point. L’arbre n’était pas dans la vue depuis la fenêtre de l’asile.

Les collines intermédiaires ne correspondent pas à la vue réelle. Les Alpilles apparaissent au loin à droite, conformément à la topographie de Saint-Rémy. Mais les collines plus proches semblent reprises d’un autre point de vue, en direction du sud, et non depuis la chambre tournée vers l’est.

Le tableau a été peint en atelier, non à l’extérieur. Le MoMA précise dans sa fiche que « la peinture, parmi les centaines d’œuvres que Van Gogh a réalisées cette année-là, a été créée en plusieurs sessions pendant la journée, dans des conditions atmosphériques entièrement différentes ».

Ce qui est observé, en revanche, c’est le ciel. Les études astronomiques menées sur la position des astres dans le tableau ont permis de dater la configuration céleste représentée : elle correspond précisément au ciel visible depuis Saint-Rémy-de-Provence le 25 mai 1889 à 4h40 du matin, ou à des configurations similaires des semaines suivantes. Vénus, dans sa position au centre-gauche, est exactement où elle se trouvait dans le ciel provençal de ce printemps-là, peu avant le lever du soleil.

Van Gogh n’a donc pas peint ce qu’il voyait par sa fenêtre. Il a peint un ciel observé qu’il a posé sur un paysage en partie inventé.

« Une nouvelle étude d’un ciel étoilé »

C’est dans la lettre 782, écrite à Théo depuis Saint-Rémy autour du 18 juin 1889, que Van Gogh annonce le tableau pour la première fois. Il y mentionne brièvement, parmi les œuvres en cours, qu’il travaille à « une nouvelle étude d’un ciel étoilé ».

« Une nouvelle étude d’un ciel étoilé. »

— Vincent van Gogh, lettre 782 à Théo, Saint-Rémy-de-Provence, 18 juin 1889

Le mot « étude » mérite qu’on s’y arrête. Dans le vocabulaire des peintres du XIXᵉ siècle, une étude désigne un travail d’observation, de recherche technique, de mise au point d’un motif. C’est un mot d’atelier. C’est ce que dit Van Gogh lui-même, dans ses propres mots, sur cette toile : non pas une vision, non pas un cri, non pas une transe — une étude.

Ce mot s’inscrit dans une obsession ancienne. Près d’un an plus tôt, dans une lettre à Théo écrite depuis Arles en juillet 1888, Van Gogh évoquait déjà la nécessité où il se trouvait de peindre les étoiles :

« […] toujours la vue des étoiles me fait rêver […] »

— Vincent van Gogh, lettre 638 à Théo, Arles, 9 ou 10 juillet 1888

Cette lettre 638, écrite onze mois avant La Nuit étoilée du MoMA, précède de quelques mois la Nuit étoilée sur le Rhône peinte à Arles en septembre 1888 — une autre toile, à ne pas confondre avec celle dont il est question ici (voir plus loin). Mais elle inscrit l’œuvre de Saint-Rémy dans une recherche continue sur le ciel nocturne, qui occupe Van Gogh depuis Arles, pendant plus d’un an.
Quand il annonce à Théo, le 18 juin 1889, qu’il vient de finir une étude d’un ciel étoilé, il prolonge donc un projet pictural mûri depuis longtemps. Pas une explosion soudaine. Une recherche poursuivie.

Du chevalet de Saint-Rémy au MoMA

La provenance du tableau est documentée avec précision par les archives du Van Gogh Museum.

À l’automne 1889, Van Gogh envoie La Nuit étoilée à Théo, à Paris, dans un lot d’œuvres réalisées à Saint-Rémy. Le tableau est mentionné dans la correspondance de septembre 1889. Théo le conserve dans son appartement parisien jusqu’à sa propre mort, six mois après celle de Vincent, le 25 janvier 1891.

L’œuvre passe alors à Johanna van Gogh-Bonger, la veuve de Théo, qui hérite de la quasi-totalité des œuvres de Vincent et entreprend de les faire connaître. C’est elle qui, en décembre 1900, vend La Nuit étoilée au critique d’art parisien Julien Leclercq. Trois mois plus tard, en février 1901, le tableau passe par échange à Claude-Émile Schuffenecker, peintre et collectionneur, ami de Gauguin.

Johanna le rachète en 1905, possiblement via la galerie Oldenzeel de Rotterdam. En 1906, elle le revend à Georgette P. van Stolk (1867-1963), collectionneuse néerlandaise installée à Rotterdam, qui le conservera trente-deux ans.

En 1938, le tableau est vendu à la Paul Rosenberg Gallery de New York, par l’intermédiaire de l’historien d’art Jacob Baart de la Faille — l’auteur du premier catalogue raisonné de Van Gogh publié en 1928.

Trois ans plus tard, en 1941, le Museum of Modern Art l’acquiert grâce au legs Lillie P. Bliss, du nom de l’une des trois fondatrices du musée. Il y est exposé en permanence depuis cette date.

Comment voir l’œuvre — et ne pas la confondre

La Nuit étoilée est conservée au Museum of Modern Art (MoMA), New York. Conditions pratiques :

  • Adresse : 11 West 53rd Street, New York, NY 10019, États-Unis
  • Galerie : étage 5, salle 501 (Alfred H. Barr Jr. Galleries)
  • Réservation : billets en ligne sur le site officiel, créneaux limités
  • Tarif : autour de 30 $ pour l’entrée générale (gratuit le vendredi soir grâce au Free Friday Nights)
  • Conseil : la salle 501 contient également d’autres œuvres majeures du post-impressionnisme. Compter au moins une heure dans cette galerie

À ne pas confondre avec La Nuit étoilée sur le Rhône (musée d’Orsay)

Van Gogh a peint deux toiles connues sous le nom de « Nuit étoilée », et la confusion entre les deux est l’une des plus fréquentes dans le grand public.

  • La Nuit étoilée sur le Rhône : peinte à Arles en septembre 1888, conservée au musée d’Orsay à Paris. Le tableau représente une vue nocturne du Rhône avec les lumières à gaz de la ville reflétées dans l’eau, et un couple d’amoureux au premier plan. Atmosphère sereine.
  • La Nuit étoilée (celle dont parle cet article) : peinte à Saint-Rémy en juin 1889, conservée au MoMA de New York. Composition tourbillonnante, village avec clocher, cyprès au premier plan.

Les deux œuvres sont peintes à neuf mois d’intervalle, dans deux lieux et deux contextes biographiques différents. Si vous visitez Paris ou New York, vous verrez deux Nuit étoilée différentes.

Pour aller plus loin

Sources primaires citées

  • Vincent van Gogh, Les Lettres, édition critique complète illustrée, sous la direction de Leo Jansen, Hans Luijten et Nienke Bakker, Van Gogh Museum / Huygens Institute / Actes Sud, 2009. Édition de référence absolue, traduction française autorisée.
  • Site officiel : vangoghletters.org — les 902 lettres consultables avec apparat critique scientifique.
  • Lettre 782 à Théo (Saint-Rémy, 18 juin 1889).
  • Lettre 638 à Théo (Arles, 9-10 juillet 1888).

Documentation institutionnelle

  • Fiche officielle du MoMA sur The Starry Night : moma.org/collection/works/79802
  • Van Gogh and the Colors of the Night, catalogue d’exposition, Museum of Modern Art / Van Gogh Museum, New York-Amsterdam, 2008. Étude scientifique conjointe sur les œuvres nocturnes de Van Gogh.

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