Artiste

Gustav Klimt — l’or et le désir

1862, Baumgarten (Vienne) — 1918, Vienne
Sécession viennoise (Art nouveau, symbolisme)
Parcours
1862
Naissance à Baumgarten, près de Vienne, fils d'un orfèvre
1876
École des arts appliqués de Vienne
1888
Décorations du Burgtheater (période académique)
1897
Fonde et préside la Sécession viennoise
1902
Frise Beethoven
1900-1907
Scandale des peintures de faculté
1907
Le Baiser et le Portrait d'Adele Bloch-Bauer I (période dorée)
1907
Rencontre et protège le jeune Egon Schiele
1918
Mort à Vienne, le 6 février

Deux amants enlacés, enveloppés d’un immense manteau d’or constellé de motifs, au bord d’un champ de fleurs : Le Baiser de Gustav Klimt est l’une des images les plus célèbres et les plus aimées de toute l’histoire de l’art. Et cette image dit tout de son auteur — l’alliance de l’or et du désir, de l’ornement le plus somptueux et de la sensualité la plus intense. Chef de file de la Sécession viennoise, maître incontesté de l’Art nouveau, Klimt a créé un univers pictural unique, où la femme, l’amour, la vie et la mort se parent de mille feuilles d’or.

Klimt est le peintre de la Vienne de 1900 — cette capitale bouillonnante et raffinée, à la fois somptueuse et décadente, où Freud inventait la psychanalyse, où Mahler révolutionnait la musique, où une brillante bourgeoisie protégeait les arts. Dans cette ville de tous les plaisirs et de toutes les angoisses, Klimt fut le peintre de l’élégance, de la sensualité, du désir. Ses portraits de femmes de la haute société, ses allégories érotiques, ses corps enlacés dans l’or firent scandale autant qu’ils fascinèrent. Il incarnait le luxe et l’audace d’une civilisation à son apogée, juste avant qu’elle ne s’effondre dans la Première Guerre mondiale.

L’or est sa signature. Fils d’un orfèvre, nourri par la vision des mosaïques byzantines, Klimt a fait de la feuille d’or l’élément central de son art. Dans sa « période dorée », il recouvre ses toiles d’or et d’argent, transformant ses figures en icônes somptueuses, à mi-chemin du tableau et du joyau. Cet or n’est pas un simple ornement : il confère à ses sujets une dimension sacrée, précieuse, éternelle. La femme aimée devient idole, l’étreinte devient rite, le désir devient sacre. C’est l’alliance unique du charnel et du spirituel, de l’érotisme et du sacré, qui fait la magie de son art.

Klimt fut aussi un passeur. Chef de file de la Sécession, il ouvrit à Vienne les portes de la modernité. Mentor du jeune Egon Schiele, il transmit le flambeau à la génération de l’expressionnisme. Entre la tradition dont il était issu et la modernité qu’il annonçait, entre l’ornement et l’angoisse, entre l’or et le désir, Klimt occupe une place unique dans l’histoire de l’art — celle d’un créateur d’icônes, dont les images continuent de fasciner le monde entier.

Cet article raconte la trajectoire de ce maître de l’or et du désir — le fils de l’orfèvre, les débuts académiques, la rupture de la Sécession, le scandale des peintures de faculté, la période dorée et son éclat, le culte de la femme, les paysages méconnus, le mentorat de Schiele, et l’héritage immense d’un artiste devenu icône mondiale.


Vienne 1862 — le fils de l’orfèvre

Gustav Klimt naît le 14 juillet 1862 à Baumgarten, un faubourg de Vienne, dans une famille modeste. Son père, Ernst Klimt, est orfèvre et graveur sur or — un détail capital, car c’est de cet héritage paternel que naîtra sans doute le goût de l’or qui marquera l’œuvre de Gustav. Deuxième de sept enfants, le jeune Klimt grandit dans un milieu artisanal où l’on travaille le métal précieux, où l’on connaît l’éclat et la valeur de l’or.

La famille connaît des difficultés matérielles, mais le talent du jeune Gustav pour le dessin est vite remarqué. En 1876, à quatorze ans, il entre à l’École des arts appliqués de Vienne (Kunstgewerbeschule), où il reçoit une solide formation technique. Il y étudie jusqu’en 1883, apprenant le dessin, la peinture, les techniques décoratives. Contrairement à beaucoup d’artistes qui se formaient à l’Académie des beaux-arts, Klimt sort d’une école d’arts appliqués — ce qui explique en partie son intérêt constant pour l’ornement, la décoration, l’union de l’art et de l’artisanat.

Dès ses années de formation, Klimt montre un talent exceptionnel, notamment pour la peinture murale et décorative. Avec son frère Ernst, également artiste, et leur camarade Franz Matsch, il forme une équipe qui reçoit rapidement des commandes. Ces trois jeunes gens doués fondent une « Compagnie des artistes » et se spécialisent dans la décoration de grands bâtiments publics et privés. Le jeune Klimt gagne ainsi sa vie très tôt, en exécutant des décors dans le style académique alors en vigueur.

Cette double origine — la formation aux arts appliqués et l’héritage de l’orfèvrerie paternelle — est essentielle pour comprendre l’art de Klimt. Elle explique son goût pour l’ornement, pour les matières précieuses, pour l’union de la peinture et de la décoration. Elle annonce déjà cette dimension d’orfèvre-peintre qui fera l’originalité de sa période dorée, où il maniera la feuille d’or comme un joaillier. Le fils de l’orfèvre allait devenir le grand orfèvre de la peinture.


Les débuts académiques

Avant de devenir le révolutionnaire de la Sécession, Klimt fut, pendant plus d’une décennie, un peintre décorateur à succès, travaillant dans le style académique le plus officiel. Cette première carrière, souvent oubliée, éclaire pourtant la rupture qui suivra.

Avec son frère et Franz Matsch, Klimt reçoit des commandes prestigieuses pour la décoration de grands édifices de Vienne et de l’Empire. Le trio réalise notamment les décors de l’escalier du Burgtheater, le grand théâtre de la cour (1888), et surtout les peintures de l’escalier du Kunsthistorisches Museum, le musée d’histoire de l’art de Vienne (1890-1891). Ces travaux, exécutés dans un style historiciste et académique irréprochable, valent aux jeunes artistes reconnaissance et honneurs. Klimt reçoit même une distinction impériale.

Ces premières œuvres montrent un Klimt maître de la technique académique, capable de rivaliser avec les peintres officiels les plus réputés. Mais elles révèlent aussi, déjà, une sensibilité particulière : un sens aigu de l’élégance, de la ligne, de la figure féminine, une tendance à la stylisation. Dans les allégories et les figures qu’il peint pour ces décors, on devine le futur Klimt, celui qui fera de la femme et de l’ornement le cœur de son art.

Mais Klimt ne pouvait se contenter longtemps de ce succès académique. Vers le milieu des années 1890, une évolution s’amorce. La mort de son frère Ernst, en 1892, l’affecte profondément. Son style se personnalise, se charge de symbolisme, s’écarte des conventions. Klimt aspire à une liberté nouvelle, à un art plus personnel, plus moderne, plus audacieux. Cette aspiration allait le conduire à rompre avec l’establishment artistique et à prendre la tête d’une révolution : la Sécession viennoise.


La Sécession viennoise

En 1897, Gustav Klimt accomplit le geste décisif de sa carrière : avec un groupe d’artistes, il rompt avec l’institution artistique officielle de Vienne et fonde la Sécession viennoise, dont il devient le premier président. C’est l’un des moments fondateurs de l’art moderne en Autriche.

La Sécession — le mot dit la rupture, la séparation — rassemblait des artistes désireux de s’affranchir du conservatisme de l’art officiel viennois, incarné par la vénérable Association des artistes autrichiens. Ces jeunes créateurs voulaient introduire à Vienne la modernité artistique qui bouillonnait dans le reste de l’Europe : l’Art nouveau, le symbolisme, les recherches décoratives. Ils voulaient un art libre, moderne, en prise avec son temps. Leur devise, inscrite au fronton de leur palais, résumait leur ambition : à chaque époque son art, à l’art sa liberté.

La Sécession se dota d’un lieu emblématique : le Palais de la Sécession, bâtiment révolutionnaire coiffé d’une coupole de feuillages dorés, surnommé « le chou doré » par les Viennois. On y organisait des expositions qui firent découvrir à Vienne les grands artistes modernes européens. Le mouvement portait un projet global et ambitieux : non seulement rénover la peinture, mais abolir la frontière entre les arts majeurs et les arts appliqués, esthétiser la vie quotidienne, unir tous les arts dans une œuvre totale. Cet idéal donnera naissance, quelques années plus tard, aux Ateliers viennois (Wiener Werkstätte), qui appliqueront l’art moderne au mobilier, aux bijoux, aux objets.

Klimt fut l’âme de ce mouvement. Comme président, comme artiste, comme figure de proue, il incarna la Sécession et la modernité viennoise. C’est dans ce cadre qu’il déploya son style nouveau, symboliste et ornemental, et qu’il réalisa des œuvres majeures comme la Frise Beethoven (1902), vaste composition murale conçue comme un hymne à la musique et à l’art. La Sécession fit de Klimt le chef de file reconnu de l’avant-garde viennoise — et le plaça au centre des débats et des scandales artistiques de son temps.


Le scandale des peintures de faculté

Au tournant du siècle, Klimt connut le scandale le plus retentissant de sa carrière — une épreuve qui le marqua profondément et le détourna définitivement de l’art officiel. Ce fut l’affaire des peintures de faculté.

L’Université de Vienne avait commandé à Klimt, dès les années 1890, de grandes peintures allégoriques destinées à orner le plafond de son grand hall, représentant les facultés du savoir : la Philosophie, la Médecine, la Jurisprudence. Lorsque Klimt présenta ces œuvres, entre 1900 et 1907, ce fut un tollé. Au lieu des allégories nobles et rassurantes qu’on attendait, célébrant le triomphe de la raison et de la science, Klimt avait peint des visions sombres, troublantes, chargées d’érotisme et d’angoisse : des corps nus enlacés, des figures souffrantes, des images de la vie et de la mort, du désir et de la déchéance.

Le scandale fut immense. La critique conservatrice et la presse crièrent à l’obscénité, à la pornographie, à l’offense faite au savoir et à la morale. Des professeurs protestèrent. L’affaire prit une dimension publique et politique. Klimt, blessé par cette incompréhension et cette hostilité, prit une décision radicale : il racheta ses œuvres, rendit l’argent de la commande, et renonça définitivement aux commandes publiques officielles. Il ne voulait plus dépendre du goût de l’État et de la critique conservatrice.

Cet épisode fut décisif. Il libéra Klimt de toute contrainte officielle et le poussa vers un art encore plus personnel, plus libre, plus audacieux. Désormais, il travaillerait pour des commanditaires privés — la brillante bourgeoisie éclairée de Vienne, en grande partie juive, qui protégeait les arts modernes — et suivrait sa seule inspiration. C’est dans les années qui suivirent ce scandale que Klimt réalisa ses chefs-d’œuvre les plus célèbres, ceux de la période dorée. Le rejet de l’art officiel avait ouvert la voie à son génie le plus personnel. (Un dernier drame frappa ces peintures de faculté : entreposées dans un château, elles furent détruites par un incendie en 1945, dans les derniers jours de la guerre. Nous ne les connaissons plus que par des photographies.)


La période dorée

C’est dans la première décennie du XXᵉ siècle que Klimt atteint le sommet de son art, avec ce qu’on appelle sa « période dorée » — ces années où il recouvre ses toiles de feuilles d’or, créant les œuvres les plus célèbres et les plus fascinantes de sa carrière. C’est le cœur de son génie et la source de sa gloire.

L’or, chez Klimt, a plusieurs sources. Il y a d’abord l’héritage du père orfèvre, qui avait familiarisé le jeune Gustav avec le travail du métal précieux. Il y a ensuite une révélation décisive : lors de voyages en Italie, Klimt découvre les mosaïques byzantines de Ravenne, notamment celles de la basilique Saint-Vital, avec leurs fonds d’or éblouissants, leurs figures hiératiques et somptueuses. Cette vision le bouleverse et lui inspire l’idée d’utiliser l’or dans ses propres œuvres. L’or byzantin, symbole du divin et de l’éternité, devient l’élément central de son art.

Dans les œuvres de la période dorée, Klimt applique de véritables feuilles d’or et d’argent sur ses toiles, comme un enlumineur ou un orfèvre. Il crée des surfaces somptueuses, chatoyantes, où les figures se détachent sur des fonds dorés, enveloppées de manteaux ornés de motifs géométriques, de spirales, de cercles, de damiers. La peinture devient joyau, la toile devient icône. Le contraste entre les visages et les mains, traités avec un naturalisme délicat, et l’ornementation dorée qui les entoure, crée une tension fascinante entre la chair vivante et le décor précieux. C’est de cette période que datent ses chefs-d’œuvre absolus : Le Baiser (1907-1908), le Portrait d’Adele Bloch-Bauer I (1907), Judith, Danaé.

L’or n’est pas, chez Klimt, un simple luxe décoratif : il a une valeur symbolique profonde. Il confère aux sujets une dimension sacrée, précieuse, intemporelle. La femme aimée, l’étreinte des amants, le corps désiré s’élèvent, par l’or, au rang d’icônes vénérées. L’or transforme le charnel en spirituel, le désir en sacre, l’instant en éternité. C’est cette alchimie — la fusion de l’érotisme le plus sensuel et du sacré le plus somptueux — qui donne aux œuvres dorées de Klimt leur pouvoir de fascination unique. En parant le désir de tout l’éclat de l’or, Klimt en fait une célébration à la fois charnelle et transcendante.


Le désir et la femme

Si l’or est la matière de Klimt, la femme en est le sujet et l’âme. Toute son œuvre, ou presque, est une célébration de la femme, du désir, de l’Éros. C’est le grand thème qui traverse sa peinture, de ses débuts à sa mort.

Klimt fut, avant tout, un peintre de la femme. Il en explora toutes les figures : la mondaine élégante de ses portraits de commande, l’amante enlacée, la séductrice, la femme fatale, l’allégorie de la vie ou de la mort, la mère, la vierge, la courtisane. Ses portraits de femmes de la haute société viennoise — Adele Bloch-Bauer, Fritza Riedler, Serena Lederer, Sonja Knips — comptent parmi les plus beaux de l’histoire du genre : il y unit un réalisme psychologique des visages à une stylisation décorative poussée à l’extrême, faisant de chaque modèle une icône moderne, précieuse et énigmatique.

Le désir et la sensualité imprègnent toute son œuvre. Klimt célèbre le corps féminin, l’amour, l’étreinte, avec une audace qui scandalisa souvent ses contemporains. Ses figures de femmes fatales — Judith tenant la tête d’Holopherne dans une extase trouble, Salomé, les vierges enlacées — expriment une sexualité puissante, dangereuse, fascinante. Ses innombrables dessins érotiques, longtemps tenus cachés, montrent son exploration sans fard du désir et du plaisir féminins. Klimt fait de l’Éros le moteur secret de la vie et de l’art, dans l’esprit de cette Vienne de 1900 où Freud explorait au même moment les pulsions de l’inconscient.

Dans la vie de Klimt, une femme occupa une place particulière : Emilie Flöge, créatrice de mode et femme d’affaires, sa compagne et sa muse pendant près de trente ans, jusqu’à sa mort. Bien qu’ils ne se soient jamais mariés et que Klimt ait eu de nombreuses autres liaisons, Emilie fut la femme de sa vie, celle qui comptait le plus. C’est son nom qu’il aurait prononcé sur son lit de mort. On a souvent voulu reconnaître ses traits dans certaines figures de ses tableaux, notamment dans la femme du Baiser. Emilie incarne le lien profond entre la vie et l’œuvre de Klimt, entre l’homme et le peintre du désir.


Les paysages, l’autre Klimt

À côté des figures dorées et des portraits de femmes qui ont fait sa gloire, Klimt a développé un versant moins connu mais tout aussi remarquable de son œuvre : le paysage. Ces toiles, longtemps négligées, révèlent un autre Klimt, plus intime et plus contemplatif.

Klimt s’intéresse au paysage à partir de 1898, et y revient chaque été, lors de ses séjours au bord du lac Attersee, dans la région des lacs autrichiens, où il passait ses vacances avec Emilie Flöge et sa famille. Loin de l’agitation mondaine de Vienne, il y peignait la nature : les forêts de bouleaux, les vergers, les jardins fleuris, les rives du lac, les façades des villages. Ces paysages, souvent de format carré, occupent une part importante de sa production.

Le style de ces paysages diffère de celui de ses figures. Klimt y adopte une composition souvent asymétrique, un cadrage rapproché qui supprime le ciel et l’horizon, une vision quasi abstraite de la nature réduite à un tapis de couleurs et de formes. La touche est fragmentée, vibrante, faite de petites taches juxtaposées qui rappellent les recherches des impressionnistes et des pointillistes français. Klimt transforme la nature en une surface décorative chatoyante, un foisonnement de couleurs et de motifs, où les arbres, les fleurs, les feuillages deviennent un tissu ornemental. L’une de ces œuvres, Rosiers sous les arbres, est d’ailleurs conservée au musée d’Orsay, à Paris — seule peinture de Klimt dans les collections françaises.

Ces paysages révèlent la sensibilité de Klimt à la nature et sa parenté avec les recherches de la peinture moderne européenne. Ils montrent un artiste attentif à la lumière, à la couleur, à la matière, capable de transformer un verger ou une forêt en pure symphonie décorative. Loin de l’or et du désir de ses grandes figures, ces toiles offrent un Klimt plus paisible, plus méditatif, perdu dans la contemplation de la nature. Elles constituent un contrepoint précieux à son œuvre de peintre de la femme, et témoignent de l’étendue de son génie.


Le maître de Schiele

Dans les dernières années de sa vie, Klimt joua un rôle décisif de passeur et de mentor auprès de la jeune génération d’artistes viennois — au premier rang desquels Egon Schiele, qui allait devenir, après lui, le grand nom de l’art autrichien.

En 1907, le jeune Schiele, âgé de dix-sept ans, rencontre Klimt, alors au sommet de sa gloire. Klimt, avec une générosité remarquable, prend le jeune homme sous sa protection. Il reconnaît son talent, l’encourage, lui achète des dessins, lui en offre des siens en échange, lui présente des mécènes et des marchands, l’introduit dans le milieu de la Sécession et des Ateliers viennois. Pour Schiele, ce mentorat est décisif : Klimt lui ouvre les portes du monde artistique viennois et le conforte dans sa vocation.

L’influence de Klimt sur les premières œuvres de Schiele est manifeste : le jeune peintre imite d’abord le style ornemental et sensuel de son maître. Mais Schiele allait bientôt s’en écarter radicalement, inventant un art de l’angoisse et du corps à vif, à l’opposé de l’or et de la sensualité sublimée de Klimt. Le contraste entre le maître et l’élève est saisissant : là où Klimt pare et sublime la femme et le désir dans l’or, Schiele écorche et dénude le corps dans l’angoisse. L’un célèbre, l’autre tourmente ; l’un embellit, l’autre met à nu. Ensemble, ils incarnent les deux versants de la Vienne de 1900 — la splendeur et l’angoisse, l’ornement et le cri.

Cette relation de maître à disciple unit à jamais les deux plus grands artistes de la Vienne du début du siècle. Et le destin les lia jusque dans la mort : tous deux moururent en 1918, à quelques mois d’intervalle, emportés par la même épidémie de grippe espagnole. Klimt le premier, en février ; Schiele ensuite, en octobre. La disparition de Klimt fit de Schiele le nouveau chef de file de l’art viennois — mais pour quelques mois seulement. En 1918, c’est toute une époque de l’art, celle de la Vienne éclatante de 1900, qui s’éteignait avec ses deux plus grands maîtres.


Les dernières années et la mort

Les dernières années de Klimt virent son art évoluer, tandis que sa gloire, un temps contestée, se trouvait à nouveau confortée. Mais la mort vint interrompre brutalement cette maturité.

Après 1910, Klimt s’éloigne progressivement de l’or. Sa manière évolue : il abandonne peu à peu les fonds dorés au profit de couleurs plus vives, plus variées, appliquées par touches nuancées. On perçoit dans cette évolution l’influence des peintres modernes français que Klimt découvrait — Van Gogh, Matisse et les fauves, dont l’audace chromatique le marque. Ses portraits tardifs, ses compositions se chargent de couleurs éclatantes, de motifs empruntés aux arts populaires et extra-européens. L’or cède la place à la couleur.

Cette dernière période témoigne aussi d’une tendance plus grave, parfois tragique. Klimt aborde des thèmes comme la maternité, les âges de la vie, la mort. Ses grandes allégories de la vie et de la mort, ses images de mères et d’enfants, prennent une tonalité méditative et sombre, qui annonce déjà l’expressionnisme de la génération suivante. L’artiste de la splendeur et du désir se fait plus grave, plus inquiet, à mesure que vieillit et que l’Europe s’enfonce dans la guerre.

Klimt continue de travailler et d’exposer, honoré et reconnu, jusqu’au bout. Sa réputation, contestée au temps du scandale des peintures de faculté, s’était rétablie ; il jouissait à nouveau d’un grand prestige, en Autriche et à l’étranger. Mais en janvier 1918, il est frappé par une attaque cérébrale, qui le laisse partiellement paralysé. Affaibli, il contracte la pneumonie, aggravée par l’épidémie de grippe espagnole qui ravageait alors l’Europe. Il meurt à Vienne le 6 février 1918, à l’âge de cinquante-cinq ans, laissant plusieurs œuvres inachevées dans son atelier.

Sa mort marqua la fin d’une époque. Avec Klimt disparaissait le maître de la Sécession, le peintre emblématique de la Vienne de 1900, l’artiste qui avait incarné l’éclat et l’audace d’une civilisation à son apogée. Quelques mois plus tard, l’Empire austro-hongrois lui-même s’effondrait, emporté par la défaite. La Vienne dorée de Klimt appartenait désormais au passé.


L’héritage — une icône mondiale

Plus d’un siècle après sa mort, Gustav Klimt est devenu l’un des artistes les plus célèbres et les plus aimés du monde entier. Son héritage, longtemps sous-estimé, connaît aujourd’hui une gloire éclatante.

Après sa mort, l’œuvre de Klimt fut un temps négligée, éclipsée par les avant-gardes du XXᵉ siècle qui jugeaient son art trop décoratif, trop lié à une époque révolue. Mais à partir des dernières décennies du siècle, sa réputation connut une renaissance spectaculaire. Le Baiser devint l’une des images les plus reproduites et les plus populaires de toute l’histoire de l’art, ornant d’innombrables affiches, objets, produits dérivés. Klimt devint une icône de la culture mondiale, synonyme d’élégance, de sensualité et de raffinement.

Cette gloire s’accompagna d’une reconnaissance sur le marché de l’art, où les œuvres de Klimt atteignirent des sommets. L’histoire la plus retentissante fut celle du Portrait d’Adele Bloch-Bauer I, la « Dame en or ». Spoliée par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, conservée après-guerre par l’État autrichien, l’œuvre fit l’objet d’une longue bataille judiciaire menée par Maria Altmann, héritière de la famille Bloch-Bauer, pour obtenir sa restitution. En 2006, après la victoire de Maria Altmann, le tableau fut vendu pour cent trente-cinq millions de dollars — l’un des prix les plus élevés jamais atteints par une œuvre d’art. Cette histoire, portée à l’écran par le film La Femme au tableau, fit connaître Klimt à un public encore plus large.

L’héritage de Klimt dépasse cependant la seule popularité de quelques images. Il a joué un rôle historique majeur : chef de file de la Sécession, il a introduit la modernité à Vienne et incarné l’Art nouveau. Il a renouvelé l’art du portrait et de l’allégorie. Il a exploré, avec audace, les thèmes du désir, de la femme, de la vie et de la mort. Et il a été le maître et le passeur qui, en soutenant Schiele et Kokoschka, a préparé l’avènement de l’expressionnisme. De la tradition à la modernité, du symbolisme à l’expressionnisme, Klimt occupe une place charnière dans l’histoire de l’art. Le peintre de l’or et du désir demeure, à jamais, l’un des plus fascinants créateurs d’icônes que l’art ait connus.


Comment voir ses œuvres

Les œuvres de Klimt sont conservées surtout à Vienne, mais certaines de ses œuvres majeures se trouvent ailleurs dans le monde.

Au Belvédère, à Vienne

Le musée du Belvédère, à Vienne, conserve la plus importante collection de Klimt au monde, avec vingt-quatre tableaux, dont son chef-d’œuvre absolu, Le Baiser (1907-1908), ainsi que Judith I (1901) et d’autres œuvres majeures. C’est le lieu essentiel, incontournable, pour découvrir l’art de Klimt.

Ailleurs à Vienne

Le Leopold Museum conserve des œuvres et des dessins de Klimt, aux côtés de sa collection Schiele. Le Wien Museum, le musée Léopold et le palais de la Sécession (qui abrite la Frise Beethoven) complètent le parcours viennois. La ville entière garde la mémoire de son plus grand peintre.

Dans le monde

Le Portrait d’Adele Bloch-Bauer I (« la Dame en or ») est exposé à la Neue Galerie de New York. D’autres œuvres sont dispersées dans les grands musées internationaux. En France, le musée d’Orsay conserve un paysage, Rosiers sous les arbres — seule peinture de Klimt dans les collections publiques françaises.


Pour aller plus loin

Sources institutionnelles citées

  • Belvédère, Vienne, collection Gustav Klimt.
  • Larousse et Encyclopædia Universalis, articles « Gustav Klimt » et « Sécession viennoise ».
  • Musée d’Orsay, notice de Rosiers sous les arbres.

Sources et études de référence

  • Tobias G. Natter, Gustav Klimt. The Complete Paintings, catalogue raisonné.
  • Alfred Weidinger, Gustav Klimt.
  • Catalogues des grandes rétrospectives Klimt (Belvédère, Leopold Museum).

Documentation institutionnelle

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