Artiste

Toulouse-Lautrec — le regard sans jugement sur la bohème

1864, Albi (Tarn) — 1901, Château de Malromé (Gironde)
Post-impressionnisme, Art nouveau
Parcours
1864
Naissance à Albi dans une famille aristocratique millénaire
1878
Première fracture de jambe, début de la maladie
1882
Formation à Paris, ateliers de Bonnat puis Cormon
1886
Rencontre de Van Gogh chez Cormon
1889
Ouverture du Moulin Rouge, dont il devient le chroniqueur
1891
Moulin Rouge, La Goulue : première affiche, succès immédiat
1894
Au Salon de la rue des Moulins, les maisons closes
1899
Internement à Neuilly pour cure de désintoxication
1901
Mort au château de Malromé, le 9 septembre, à 36 ans

Il porte l’un des plus grands noms de l’aristocratie française — une lignée de comtes dont les racines plongent dans le Moyen Âge, du temps de Charlemagne. Et pourtant, il passe ses nuits dans les cabarets, les bordels et les café-concerts de Montmartre, un verre d’absinthe à la main, à croquer sur le vif des danseuses de french-cancan, des prostituées et des noctambules. Henri de Toulouse-Lautrec est ce paradoxe vivant : un aristocrate qui choisit les bas-fonds, un comte qui devient le chroniqueur de la bohème parisienne — et qui, ce faisant, invente une manière entièrement neuve de regarder ces êtres que la société méprisait.

Car c’est là, sans doute, ce qui distingue le plus profondément Toulouse-Lautrec : son regard. Là où d’autres auraient peint les filles de Montmartre avec moralisme, condescendance ou complaisance grivoise, Lautrec les regarde sans juger. Il peint la danseuse, la chanteuse, la prostituée comme des êtres humains à part entière, saisis dans leur fatigue, leur attente, leur métier, leur dignité. Ni caricature, ni misérabilisme : une attention d’une justesse et d’une tendresse rares. Lui-même, marqué dans sa chair par un corps qui ne grandit pas, savait peut-être mieux que personne ce que regardent les autres quand ils croient juger.

Cette empathie va de pair avec une révolution artistique majeure. Toulouse-Lautrec est, avec quelques autres, l’inventeur de l’affiche moderne : il élève l’affiche publicitaire au rang d’art, par une simplification radicale des formes, des aplats de couleur audacieux et une économie de moyens héritée de l’estampe japonaise. Sa première affiche, Moulin Rouge, La Goulue (1891), placardée dans les rues de Paris, fait sensation et change à jamais l’art graphique.

Sa vie fut brève et brûlée par les deux bouts. Né infirme d’une maladie héréditaire qui lui laisse un buste d’homme sur des jambes d’enfant, rongé par l’alcool et la syphilis, Toulouse-Lautrec meurt à seulement trente-six ans, en 1901. Mais en une quinzaine d’années d’activité fulgurante, il a laissé l’un des témoignages les plus vivants, les plus drôles et les plus humains de la vie parisienne de la fin du XIXᵉ siècle.

Cet article raconte la trajectoire de cet aristocrate du Tarn devenu prince de la nuit montmartroise — sa naissance dans une lignée millénaire, la maladie qui bouleversa son destin, ses années de formation à Paris, son immersion dans le monde du Moulin Rouge, son invention de l’affiche, son regard si singulier sur les marginaux, son amitié avec Van Gogh, et la chute finale d’un homme qui aura tout donné à son art.


Albi 1864 — l’héritier d’une lignée millénaire

Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec-Montfa naît le 24 novembre 1864 à Albi, dans le Tarn, au sein de l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses familles de la noblesse française. Les Toulouse-Lautrec descendent des comtes de Toulouse, dont la lignée remonte au haut Moyen Âge — une ascendance que la famille faisait remonter, non sans fierté, jusqu’à l’époque de Charlemagne.

Son père, le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Montfa, est un personnage haut en couleur : excentrique, passionné de chasse, de fauconnerie et de chevaux, menant la vie oisive et sportive d’un grand aristocrate de province. Sa mère, Adèle Tapié de Céleyran, est une femme cultivée, pieuse et dévouée, qui restera toute sa vie le soutien le plus fidèle de son fils.

Un détail de cette ascendance pèsera lourd sur le destin d’Henri : ses parents étaient cousins germains. Les mariages consanguins étaient fréquents dans la haute aristocratie, soucieuse de préserver son sang et ses biens. Mais cette consanguinité est aujourd’hui considérée comme la cause probable de la maladie génétique dont souffrira le jeune Henri.

L’enfance d’Henri se déroule entre les différents domaines familiaux — le château du Bosc, près d’Albi, et d’autres propriétés. C’est une enfance heureuse et choyée, dans un milieu où l’on cultive l’amour du sport, des chevaux et des arts. Très tôt, le garçon montre un don pour le dessin : il couvre ses cahiers de croquis de chevaux, d’animaux, de scènes de chasse, saisis avec une vivacité et un sens du mouvement déjà remarquables. Personne, alors, n’imagine que ce talent d’enfant deviendra une vocation — car un fils de comte ne se destine pas à être peintre.


La maladie qui change tout

Le destin d’Henri bascule à l’adolescence. Le jeune garçon, de constitution fragile, est victime de deux accidents successifs : vers 1878, à treize ans, il se brise le fémur de la jambe gauche ; l’année suivante, en 1879, il se fracture la jambe droite. Ces fractures, banales en apparence, ne se consolident pas normalement. Pire : ses jambes cessent presque de grandir.

Henri va dès lors présenter une morphologie singulière : un buste et un tronc d’adulte de taille normale, mais des jambes courtes et grêles, demeurées à un stade quasi enfantin. Adulte, il mesurera environ un mètre cinquante. Il se déplacera avec difficulté, souvent à l’aide d’une canne.

La médecine moderne a proposé un diagnostic rétrospectif : Toulouse-Lautrec aurait été atteint de pycnodysostose, une maladie génétique rare affectant la croissance et la solidité des os, liée à la consanguinité de ses parents. Cette affection est aujourd’hui parfois surnommée « maladie de Toulouse-Lautrec », tant le peintre en est devenu le cas le plus célèbre. Ce diagnostic reste toutefois une hypothèse, formulée bien après sa mort.

Quelle qu’en soit la cause exacte, cette infirmité change tout. Elle ferme à Henri les portes de la vie qu’on lui destinait : un aristocrate handicapé ne pourra ni chasser, ni monter à cheval comme son père, ni mener la vie sportive et mondaine de son rang. Mais elle lui en ouvre une autre. Privé des activités physiques de sa caste, le jeune homme se réfugie dans le dessin et la peinture, qui deviennent son monde. La maladie, en l’excluant de son milieu, le libère paradoxalement pour l’art. Sans elle, le comte de Toulouse-Lautrec aurait sans doute mené l’existence oisive d’un gentilhomme campagnard ; à cause d’elle, il deviendra l’un des plus grands peintres de son temps.

Il faut se garder, toutefois, de réduire son art à son handicap. Toulouse-Lautrec ne fut pas un peintre « malgré » ou « à cause de » son corps : il fut un artiste d’un talent exceptionnel, dont la lucidité et l’empathie doivent peut-être quelque chose à son expérience de la différence, mais dont le génie ne s’explique pas par la seule maladie. Lui-même portait sa condition avec un stoïcisme teinté d’autodérision, multipliant les bons mots sur sa propre apparence.


Paris — les ateliers de Bonnat et Cormon

Sa vocation affirmée, Henri obtient de sa famille l’autorisation de se former à la peinture. Il monte à Paris au début des années 1880 et entre dans l’atelier du peintre académique Léon Bonnat, portraitiste réputé et professeur exigeant. Bonnat ne ménage pas le jeune homme — il juge son dessin médiocre —, mais cette sévérité aiguise la volonté de Lautrec.

Lorsque l’atelier de Bonnat ferme, Henri rejoint celui de Fernand Cormon, autre peintre académique, plus tolérant et plus ouvert. L’atelier Cormon est un foyer de jeunes talents, où Lautrec se lie avec d’autres artistes en quête de modernité. C’est là, vers 1886-1887, qu’il fait une rencontre décisive : celle de Vincent van Gogh, alors de passage à Paris. Les deux hommes se lient d’amitié — une amitié sur laquelle nous reviendrons.

Dans ces années de formation, Lautrec absorbe les influences les plus vivantes de son temps. Il admire par-dessus tout Edgar Degas, dont il reprend le goût pour les scènes de la vie moderne, les cadrages audacieux et asymétriques, les points de vue inattendus, et la manière de saisir le corps en mouvement. Il découvre aussi, comme toute sa génération, l’estampe japonaise, dont les aplats de couleur, les lignes cernées et les compositions décentrées vont profondément marquer son style.

Très vite, Lautrec s’éloigne de l’académisme de ses maîtres pour développer une manière personnelle : un dessin nerveux et expressif, une ligne souple qui cerne les formes, une palette qui joue des contrastes, et surtout un sens aigu de l’observation, capable de saisir un personnage en quelques traits. Il quitte le quartier des ateliers pour s’installer à Montmartre — et c’est là, sur la Butte, que va naître le véritable Toulouse-Lautrec.


Montmartre — le royaume de la nuit

À partir du milieu des années 1880, Toulouse-Lautrec fait de Montmartre son territoire. La Butte est alors un quartier à part, en marge de Paris : un monde de cabarets, de café-concerts, de bals, de cirques et de maisons closes, où se côtoient artistes, danseuses, prostituées, marginaux et noctambules de toutes sortes. C’est un univers populaire, frondeur, libre, à mille lieues du monde aristocratique dont Lautrec est issu — et c’est précisément ce qui le fascine.

Lautrec ne se contente pas de visiter ce monde en touriste : il y vit, il y a son atelier, il y passe ses nuits. Il devient une figure familière des établissements de la Butte — le Chat Noir, le Mirliton d’Aristide Bruant, le Divan Japonais, et bientôt le Moulin Rouge. Les artistes et les filles le connaissent, l’apprécient, le surnomment affectueusement. Sa petite taille, son esprit, sa générosité en font un personnage adopté par le petit peuple de la nuit.

Cette immersion est la condition même de son art. Installé à une table, son carnet de croquis à la main, son verre devant lui, Lautrec observe et dessine sur le vif. Il saisit les danseuses en plein mouvement, les chanteuses sous les feux de la rampe, les clients avachis, les filles en attente. Rien ne lui échappe : un geste, une expression de lassitude, une attitude révélatrice. Il ne pose pas ses modèles dans un atelier ; il les capte dans leur milieu, dans l’action, dans la vérité de l’instant.

C’est de cette manière de travailler que naît la singularité de son œuvre. Toulouse-Lautrec n’idéalise pas la vie nocturne ; il ne la condamne pas davantage. Il la montre telle qu’elle est, avec ses fastes et ses misères, sa gaieté factice et sa mélancolie cachée. Derrière l’éclat des lumières et le tourbillon du cancan, il sait voir la fatigue, la solitude, l’humanité de ces êtres que la bonne société considérait avec mépris. C’est ce regard, à la fois aigu et tendre, qui fait de lui le grand peintre de Montmartre.


Le Moulin Rouge et ses étoiles

Lorsque le Moulin Rouge ouvre ses portes en 1889, au pied de la Butte Montmartre, Toulouse-Lautrec y trouve son théâtre idéal. Ce cabaret au moulin rouge, créé par Joseph Oller et Charles Zidler, devient rapidement le temple du divertissement parisien, célèbre dans le monde entier pour son french-cancan endiablé. Lautrec en sera le chroniqueur attitré, presque l’artiste officiel.

Il y assiste, soir après soir, aux spectacles, dessinant sans relâche les danseuses et les clients. Le directeur, conscient du talent du peintre et de la publicité qu’il apporte, lui réserve une place et accroche même certaines de ses toiles dans l’établissement. Lautrec devient une institution du Moulin Rouge, au point que les danseuses l’adoptent comme une mascotte.

De cette fréquentation naît une galerie de portraits inoubliables — les étoiles de la nuit montmartroise, que Lautrec immortalise et contribue à rendre célèbres :

La Goulue (Louise Weber), reine du cancan, danseuse insolente et gouailleuse, dont le déhanché et l’effronterie font courir tout Paris. Elle est la vedette de la première affiche de Lautrec.

Jane Avril, danseuse d’une élégance nerveuse et mélancolique, surnommée « la Mélinite », que Lautrec affectionnait particulièrement et représenta de nombreuses fois.

Aristide Bruant, chansonnier au verbe haut, immortalisé par Lautrec avec son grand chapeau noir, sa cape et son écharpe rouge, dans une affiche devenue iconique.

Yvette Guilbert, chanteuse réaliste reconnaissable à ses longs gants noirs, dont Lautrec a saisi la silhouette et les mimiques avec une acuité saisissante.

Loïe Fuller, danseuse américaine dont les voiles tourbillonnants sous des éclairages colorés émerveillaient le public.

À travers ces figures, Lautrec ne peint pas seulement des célébrités : il saisit des personnalités, des présences, des corps en action. Il rend à ces artistes de music-hall, souvent issues de milieux modestes, une dignité et une force que la peinture officielle n’aurait jamais songé à leur accorder.


L’invention de l’affiche moderne

Si Toulouse-Lautrec occupe une place à part dans l’histoire de l’art, c’est aussi parce qu’il a révolutionné un genre alors considéré comme mineur, presque méprisable : l’affiche publicitaire. Avec lui, l’affiche devient un art majeur.

Tout commence en 1891. Le Moulin Rouge commande au peintre une affiche pour annoncer ses spectacles. Lautrec réalise Moulin Rouge, La Goulue — sa première lithographie et sa première affiche. Le résultat est une déflagration visuelle. Placardée dans les rues de Paris, l’affiche fait sensation et rend Lautrec célèbre du jour au lendemain.

Ce qui frappe, c’est la radicale nouveauté du langage graphique. Lautrec y applique les leçons de l’estampe japonaise et les pousse à leur extrême : une simplification drastique des formes, de grands aplats de couleur pure, des silhouettes cernées d’un trait net, une composition audacieusement asymétrique. Au premier plan, les ombres noires des spectateurs ; au centre, la silhouette éclatante de La Goulue dansant ; en avant, la silhouette dégingandée de son partenaire Valentin le Désossé. Tout est dit en quelques formes et quelques couleurs, avec une efficacité visuelle immédiate. La profondeur ne vient plus de la perspective classique, mais de l’échelonnement des plans et des silhouettes.

Lautrec réalisera une trentaine d’affiches au cours de sa carrière, pour des cabarets, des spectacles, des artistes ou des produits commerciaux — Divan Japonais, Jane Avril, Aristide Bruant, La Chaîne Simpson, et bien d’autres. Chacune témoigne de la même maîtrise : l’art de capter l’essentiel, de créer une image mémorable, de fondre le texte et l’image en une composition unifiée.

Par ce travail, Lautrec invente, avec quelques contemporains comme Jules Chéret, le langage de l’affiche moderne — celui qui irriguera tout l’art publicitaire du XXᵉ siècle. Il a compris avant tout le monde qu’une image placardée dans la rue, vue en passant, devait frapper d’un coup, par sa simplicité et sa force. Cette intuition fait de lui un précurseur du graphisme contemporain.


Le regard sans jugement — les maisons closes

Parmi tous les aspects de l’œuvre de Toulouse-Lautrec, le plus singulier — et le plus révélateur de son regard — est sans doute sa représentation des maisons closes et de leurs pensionnaires.

Lautrec ne s’est pas contenté de fréquenter les bordels de Paris en client : il y a séjourné, parfois plusieurs semaines, vivant au milieu des prostituées, partageant leur quotidien, observant leur intimité. De cette immersion est née une série d’œuvres d’une humanité bouleversante, dont le sommet est Au Salon de la rue des Moulins (1894).

Ce qui frappe dans ces œuvres, c’est l’absence totale de jugement et de complaisance. Lautrec ne peint pas les prostituées avec le regard égrillard et grivois de la peinture de genre érotique, ni avec le moralisme accusateur qui dénonce le « vice ». Il les peint comme des femmes ordinaires, saisies dans les moments les plus quotidiens et les moins spectaculaires de leur existence : l’attente dans le salon, la toilette, le repos, le sommeil, parfois la tendresse entre elles. Il montre leur fatigue, leur ennui, leur lassitude, mais aussi leur dignité et leur camaraderie.

Cette série, qu’il réunira en partie sous le titre Elles, est un document humain unique. Lautrec y porte sur ces femmes marginalisées et méprisées un regard d’égal à égal, dénué de toute hiérarchie morale. Lui qui était lui-même un être à part, regardé et jugé pour sa différence physique, semble avoir éprouvé une solidarité profonde avec ces autres exclus de la société respectable. Son infirmité l’avait peut-être rendu plus apte qu’un autre à comprendre ce que c’est que d’être regardé, classé, réduit à une apparence.

C’est en cela que le regard de Toulouse-Lautrec est révolutionnaire. À une époque où la prostituée était soit un objet de désir, soit un objet de réprobation, il en fait un sujet — un être humain digne d’être peint pour lui-même, dans sa vérité. Cette humanité sans condescendance est l’une des plus belles leçons de son art.


L’amitié avec Van Gogh

Parmi les amitiés de Toulouse-Lautrec, l’une mérite une attention particulière : celle qui le lia à Vincent van Gogh. Les deux hommes s’étaient rencontrés vers 1886-1887 dans l’atelier de Fernand Cormon, où ils étaient condisciples.

Bien que très différents — Lautrec l’aristocrate mondain et spirituel, Van Gogh le Hollandais tourmenté et mystique —, les deux peintres partageaient une même recherche de vérité et une même marginalité. Une réelle estime les unissait. En 1887, Toulouse-Lautrec réalise un portrait de Van Gogh au pastel, le représentant de profil, attablé dans un café, dans une attitude de concentration intense. Cette œuvre est l’un des rares portraits de Van Gogh par un autre grand peintre, et un témoignage précieux de leur amitié.

Lautrec admirait le travail de Van Gogh et le défendait avec ardeur. Une anecdote célèbre rapporte qu’au cours d’une soirée, alors qu’un autre invité avait tenu des propos méprisants sur la peinture de Van Gogh, Lautrec, furieux, aurait provoqué l’insulteur en duel pour défendre l’honneur de son ami. Le duel n’eut finalement pas lieu, mais le geste dit l’intensité de sa loyauté.

Les deux hommes connurent des destins parallèles et tragiques : tous deux moururent jeunes, épuisés, rongés par leurs excès et leurs souffrances — Van Gogh en 1890, Lautrec en 1901. Tous deux furent, chacun à sa manière, des révélateurs de la modernité, des peintres qui surent voir l’humanité là où les autres ne voyaient que des sujets indignes. Leur amitié, brève mais sincère, unit deux des plus grandes figures du post-impressionnisme.


Le déclin — l’alcool et la chute

Le rythme de vie de Toulouse-Lautrec — les nuits sans fin dans les cabarets, le travail acharné, et surtout l’alcool — finit par ruiner sa santé déjà fragile. L’alcoolisme est, dans la dernière partie de sa vie, le compagnon constant et destructeur du peintre.

Lautrec buvait beaucoup et de tout : absinthe, vin, cocktails dont il était grand amateur et qu’il aimait inventer et mélanger. L’alcool était à la fois son carburant social, son anesthésiant et sa malédiction. À mesure que les années passent, sa dépendance s’aggrave, altérant son comportement et sa santé. À cela s’ajoute la syphilis, qu’il avait contractée et qui minait son organisme.

En 1899, son état devient alarmant : crises, troubles du comportement, délire. Sa mère, inquiète et dévouée, le fait interner dans une maison de santé à Neuilly pour une cure de désintoxication. Cet internement, vécu comme une humiliation, inspire pourtant à Lautrec une étonnante série de dessins de cirque, exécutés de mémoire pour prouver à ses médecins qu’il avait recouvré ses facultés. Il obtient sa sortie, mais son répit sera de courte durée.

Affaibli, diminué, Lautrec se retire en partie de Paris et passe du temps dans les propriétés familiales et à Bordeaux. Sa production se raréfie, même s’il continue à peindre. Son corps épuisé ne suit plus. En 1901, victime d’une attaque, à demi paralysé, il est ramené par sa mère au château de Malromé, dans la campagne girondine.


1901 — la mort et la postérité

Henri de Toulouse-Lautrec meurt le 9 septembre 1901 au château de Malromé, dans la propriété familiale de Gironde, veillé par sa mère. Il n’a que trente-six ans. Une vie aussi brève que fulgurante s’achève — quinze années à peine d’activité artistique intense, qui ont suffi à révolutionner la peinture et l’affiche.

À sa mort, Lautrec laisse une œuvre considérable : des centaines de peintures, des milliers de dessins, des dizaines d’affiches et de lithographies, sans compter ses illustrations pour les revues. Sa mère, gardienne de sa mémoire, s’emploie à préserver et à faire connaître son œuvre. C’est grâce à elle, et à un long travail de reconnaissance, que sera créé le musée Toulouse-Lautrec d’Albi, dans sa ville natale — aujourd’hui dépositaire de la plus grande collection de ses œuvres au monde.

La postérité de Toulouse-Lautrec est immense. Comme peintre, il a porté un regard d’une modernité saisissante sur la vie de son temps, ouvrant la voie à l’expressionnisme par sa ligne expressive et sa franchise. Comme affichiste, il a fondé un art nouveau, ancêtre du graphisme et de la publicité modernes. Comme chroniqueur, il a laissé de la Belle Époque parisienne, du Moulin Rouge et de la bohème montmartroise, une image si puissante qu’elle a façonné durablement notre imaginaire de cette période. Le Paris des cancans, des cabarets et des affiches colorées, c’est en grande partie à travers les yeux de Lautrec que nous le voyons.

Au-delà de la légende — le « nain » aristocrate, l’alcoolique génial de Montmartre —, il faut retenir l’essentiel : Toulouse-Lautrec fut l’un des regards les plus justes et les plus humains de son siècle. Un homme qui, marqué dans son corps et exclu de son monde, sut regarder les exclus avec une tendresse et une lucidité que nul avant lui n’avait eues. C’est cette humanité, autant que son génie graphique, qui fait de lui un artiste éternel.


Comment voir ses œuvres

Les œuvres de Toulouse-Lautrec sont conservées dans de nombreux musées, mais deux lieux s’imposent.

À Albi

Le musée Toulouse-Lautrec d’Albi, installé dans le palais de la Berbie (ancien palais épiscopal), abrite la plus grande collection au monde d’œuvres du peintre — peintures, affiches, lithographies, dessins —, constituée à partir du legs de sa mère. C’est le lieu essentiel pour découvrir l’ampleur de son œuvre, dans sa ville natale.

À Paris

Le musée d’Orsay conserve un bel ensemble d’œuvres de Toulouse-Lautrec, parmi lesquelles :

  • La Toilette (1889) — une femme rousse vue de dos, assise sur le sol
  • Jane Avril dansant (vers 1892) — la danseuse saisie en mouvement
  • La Clownesse Cha-U-Kao (1895) — une artiste de cirque
  • Le Lit (vers 1892) — l’intimité tendre de deux femmes
  • Des panneaux peints pour la baraque foraine de La Goulue (1895)

Dans le monde

Le chef-d’œuvre Au Moulin Rouge (1892-1895) est conservé à l’Art Institute of Chicago. D’autres œuvres majeures sont réparties entre la National Gallery of Art de Washington, le Metropolitan Museum de New York, et de grandes collections internationales. Les affiches de Lautrec, tirées à de nombreux exemplaires, figurent dans la plupart des grands cabinets d’arts graphiques.


Pour aller plus loin

Sources institutionnelles citées

Sources et études de référence

  • M. G. Dortu, Toulouse-Lautrec et son œuvre, catalogue raisonné en six volumes, New York, 1971.
  • Julia Frey, Toulouse-Lautrec, a Life, Viking, 1994 (biographie de référence).
  • Catalogue Toulouse-Lautrec, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 1992.

Documentation institutionnelle

À lire aussi sur Hors Cadre

— M