Vincent van Gogh — l’artiste qui a écrit autant qu’il a peint
Auvers-sur-Oise, 23 juillet 1890. Dans une chambre louée à l’auberge Ravoux, un homme de trente-sept ans écrit à son frère. Il a déjà écrit la veille. Il écrira encore le lendemain. La lettre est inachevée — le brouillon final ne sera jamais envoyé. Quatre jours plus tard, il sortira marcher dans les champs avec un revolver. Il en reviendra blessé. Il mourra le 29 juillet, à l’auberge, dans les bras de Théo accouru de Paris.
Cette dernière lettre, retrouvée sur lui, fait partie d’un ensemble de 820 lettres écrites de sa main entre 1872 et 1890. Pendant ses dix années de carrière de peintre, Vincent van Gogh n’a quasiment pas cessé d’écrire. À son frère Théo principalement — environ 660 lettres —, mais aussi à sa sœur Wilhelmine, à ses amis peintres Anthon van Rappard, Émile Bernard, Paul Gauguin, Paul Signac. Une masse de mots qui constitue, avec environ 860 huiles et plus de 1 000 dessins, l’un des plus gigantesques corpus jamais laissés par un artiste sur sa propre vocation.
Cette correspondance, longtemps mal éditée, a fait l’objet entre 1994 et 2009 d’un travail scientifique monumental dirigé par le Van Gogh Museum d’Amsterdam et l’institut Huygens de La Haye. Le résultat — six volumes, 2 240 pages, 4 300 illustrations, traduction française autorisée chez Actes Sud — est aujourd’hui l’une des éditions critiques les plus saluées de l’histoire de l’édition d’art. Elle a reçu un Grand Prix Europa Nostra en 2010.
C’est cette voix-là, celle de l’écrivain Van Gogh, qui peut le mieux raconter le peintre Van Gogh. Cet article suit son fil.
L’enfant du presbytère
Vincent Willem van Gogh naît le 30 mars 1853 à Groot-Zundert, un village du Brabant-Septentrional, dans le sud des Pays-Bas. Son père, Théodore, est pasteur de l’Église réformée néerlandaise. Sa mère, Anna Cornelia Carbentus, est la fille d’un relieur de la cour des Pays-Bas. La famille van Gogh est une vieille famille bourgeoise qui mêle, sur plusieurs générations, deux traditions : celle des pasteurs protestants et celle des marchands d’art. Trois oncles de Vincent sont marchands d’art, l’un d’eux — un autre Vincent van Gogh, dit « Cent » — est associé de l’éditeur d’art parisien Goupil & Cie.
Vincent est l’aîné des six enfants survivants du couple. Il aura un rôle paradoxal dans la fratrie : déchiré entre la rigueur protestante de son père qu’il vénère puis affronte, et le soutien indéfectible de son frère cadet Théodore — Théo — né en 1857. Cette relation fraternelle, scellée dès l’adolescence, sera la colonne vertébrale émotionnelle, financière et intellectuelle de toute la vie de Vincent. Sans Théo, il n’y aurait ni œuvre de Van Gogh, ni mémoire de Van Gogh.
À seize ans, en 1869, Vincent entre comme apprenti chez Goupil & Cie, la galerie d’art où travaille déjà l’oncle Cent. Il est successivement à La Haye, Londres, puis Paris. Pendant sept ans, il vit le commerce de l’art par l’intérieur — il vend des estampes, des reproductions, des tableaux d’artistes contemporains. Cette expérience le marquera durablement. Plus tard, il refusera de considérer la peinture comme une marchandise, et c’est précisément ce refus qui causera son licenciement en 1876.
Le détour théologiqueLe détour théologique
Entre 1876 et 1880, Vincent van Gogh n’est pas peintre. Il est en quête d’autre chose. Il croit d’abord à une vocation religieuse. Il prépare des examens de théologie qu’il échoue. Il devient prédicateur laïc dans le Borinage, le pays minier du Hainaut belge, parmi les mineurs de fond. Il y vit dans un dénuement extrême, donne ses vêtements aux pauvres, dort sur la paille. La mission ecclésiastique met fin à son contrat — il a « trop poussé l’imitation du Christ ».
Cet épisode, souvent réduit dans les biographies à une parenthèse étrange, est en réalité fondamental. Il fixe trois traits qui ne quitteront plus Vincent : un rapport mystique au monde paysan et populaire, une identification radicale aux humiliés, et un culte de la sincérité comme valeur supérieure à toute carrière. Quand il commencera à peindre, ce sera d’abord pour peindre les paysans, les tisserands, les ramasseurs de tourbe.
C’est précisément depuis le Borinage qu’il prend, en 1880, à vingt-sept ans, la décision qui changera sa vie : devenir peintre.
Il lui reste dix ans à vivre.
La période hollandaise — les Mangeurs de pommes de terre
Pendant cinq ans, de 1880 à 1885, Van Gogh apprend à dessiner et à peindre, principalement en autodidacte. Il s’inscrit brièvement à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, prend des cours de son cousin par alliance le peintre Anton Mauve à La Haye, mais c’est essentiellement par l’observation et la copie qu’il se forme. Il copie inlassablement les œuvres de Jean-François Millet, dont il a la véritable vénération — un peintre paysan dont il admire la dignité accordée aux humbles.
Il vit pendant ces années à Etten chez ses parents, à La Haye, à Drenthe, puis à Nuenen où son père a été affecté. Théo, lui, est à Paris, employé de Goupil. Il envoie à son frère une mensualité régulière — autour de 150 francs par mois — qui constitue la totalité du revenu de Vincent. Cette dépendance financière sera l’un des thèmes obsessionnels de leur correspondance pendant toute la décennie.
La palette de Van Gogh, pendant ces années, est sombre. Bruns, noirs, terre de Sienne, ombres profondes. Il peint des paysans, des tisserands, des natures mortes humbles. En 1885, à Nuenen, il achève ce qu’il considérera longtemps comme son chef-d’œuvre de jeunesse : Les Mangeurs de pommes de terre. Cinq paysans assis autour d’une table, à la lampe à pétrole, partageant un dîner de pommes de terre. Une scène d’une gravité de fresque religieuse, peinte dans des tons de cuivre foncé, qui boucle dix ans de méditation sur la dignité paysanne.
Vincent en est convaincu : c’est avec ce tableau qu’il vient de devenir peintre. Théo, qui le reçoit à Paris, est moins enthousiaste. Il trouve l’œuvre trop sombre, trop austère pour le marché. C’est l’un des premiers grands désaccords esthétiques entre les frères.
Paris ou la révolution de la couleur
En février 1886, Vincent débarque à Paris, sans prévenir. Il s’installe chez Théo, rue Lepic à Montmartre. Il a trente-trois ans. Tout va changer en deux ans.
Paris en 1886, c’est l’année de la dernière exposition impressionniste. C’est l’effervescence des dernières années de Manet (mort en 1883), la montée de Seurat et du néo-impressionnisme, l’arrivée des estampes japonaises dans les cercles d’avant-garde. Théo travaille pour la galerie Boussod, Valadon & Cie (héritière de Goupil) et fréquente tous les peintres : Pissarro, Signac, Toulouse-Lautrec, Émile Bernard, Gauguin. Vincent les rencontre tous.
Sa palette explose. Les bruns de Nuenen disparaissent. Sous l’influence de Pissarro qui l’initie au divisionnisme, de Signac qui peint avec lui à Asnières, et surtout des estampes japonaises dont il commence à constituer une collection (482 pièces, aujourd’hui au Van Gogh Museum), Vincent passe en deux ans d’une peinture sombre à une peinture éclatante de couleurs vives. Les vues de Montmartre, les portraits du père Tanguy son fournisseur de couleurs, les autoportraits multiples — rien n’est plus comme avant.
Mais Paris l’épuise. Le bruit, l’agitation, l’alcool, les disputes avec Théo. À la fin de l’hiver 1888, il décide de partir vers le Sud. Il cherche le soleil japonais qu’il imagine en Provence.
Arles — quinze mois, trois cent cinquante tableaux
Van Gogh arrive à Arles le 20 février 1888. Il y restera quinze mois, jusqu’en mai 1889. Ces quinze mois sont la période la plus productive de sa vie : environ 350 tableaux et 200 dessins — soit la moitié de sa production totale en quinze pour cent du temps de sa carrière.
Arles, pour lui, c’est la révélation. Le soleil. La lumière. Les couleurs qu’il ne connaissait que par les estampes japonaises et qu’il découvre vraies. Il loue la Maison Jaune, place Lamartine, et rêve d’y constituer un atelier du Midi qui rassemblerait les peintres de sa génération. Les Tournesols sont peints pour décorer la chambre de Gauguin qu’il invite à le rejoindre. Gauguin arrive le 23 octobre 1888.
Les neuf semaines que les deux peintres passent ensemble à Arles finiront en catastrophe. Tempéraments opposés, théories esthétiques inconciliables, alcool, fatigue. Le 23 décembre 1888, après une dispute violente — les détails restent partiellement obscurs, les versions des deux protagonistes divergent —, Vincent se mutile l’oreille gauche et l’apporte enveloppée à une prostituée du quartier. Gauguin quitte Arles le lendemain. Ils ne se reverront jamais.
Vincent est hospitalisé. Il connaît une série de crises graves au cours des mois suivants. Le 8 mai 1889, à sa propre demande et avec l’accord de Théo, il entre à l’asile Saint-Paul-de-Mausole de Saint-Rémy-de-Provence, dirigé par le médecin Théophile Peyron. Il y restera un an.
L’asile n’est pas un échec créatif. Au contraire — Van Gogh y peint 150 tableaux supplémentaires dont certains de ses chefs-d’œuvre absolus : la Nuit étoilée (juin 1889), les Iris, les Champs de blé. C’est dans cette période, dans une lettre à Théo du 5 ou 6 septembre 1889, qu’il écrit cette phrase devenue célèbre :
« Il est difficile de se connaître soi-même — mais il n’est pas aisé non plus de se peindre soi-même. »
— Lettre 800, à Théo, Saint-Rémy-de-Provence
Quel est le diagnostic exact de la maladie de Van Gogh ? La question reste débattue parmi les historiens et les médecins. Épilepsie temporale, trouble bipolaire, schizophrénie, syphilis tertiaire, intoxication au plomb des couleurs, alcoolisme aigu — chacune de ces hypothèses a été défendue par des spécialistes sérieux, et aucune ne fait consensus. Ce que documentent les lettres, c’est la conscience aiguë que Vincent avait de son propre état. Il n’est pas un fou inarticulé. Il est un homme qui décrit, au plus près, ce qu’il appelle ses « crises » et la lutte permanente qu’il mène pour rester capable de peindre.
Auvers, le dernier été
Le 19 mai 1890, Vincent quitte l’asile de Saint-Rémy. Il rejoint Théo à Paris pour quelques jours, puis s’installe le 20 mai à Auvers-sur-Oise, un village au nord-ouest de la capitale. Théo et Pissarro lui ont recommandé un médecin local : le docteur Paul Gachet, homéopathe, peintre amateur (il signe sous le pseudonyme Van Ryssel), ami des impressionnistes. Vincent loge à l’auberge Ravoux, place de la Mairie, pour une pension modique.
Les soixante-dix jours d’Auvers seront, en proportion, encore plus productifs qu’Arles : environ 80 tableaux et 60 dessins en moins de dix semaines. Van Gogh peint le village, l’église, le portrait du docteur Gachet, les champs de blé qui entourent la commune, les chaumières. Sa touche se fait plus tourmentée, plus rythmée — certains historiens y lisent l’urgence d’un homme qui se sait menacé, d’autres simplement la maturation accélérée d’un peintre au sommet de sa puissance.
Et enfin, la reconnaissance commence à arriver. En janvier 1890 paraît dans le Mercure de France un article du critique Albert Aurier qui célèbre Van Gogh comme l’un des grands peintres de sa génération. Le mois suivant, à l’exposition des XX à Bruxelles, la peintre Anna Boch achète La Vigne rouge pour 400 francs — le seul tableau que Van Gogh aura vendu de son vivant, contrairement à une légende tenace qui en prête plusieurs autres.
Mais Théo est fragilisé. Sa santé décline (il est atteint de syphilis), son fils nouveau-né — Vincent Willem, le filleul de l’oncle peintre — est malade, et il envisage de quitter sa galerie pour se mettre à son compte. Vincent, qui se voit à la fois protégé et dépendant de son frère, ressent ces incertitudes comme une menace existentielle. Il fait une visite à Paris mi-juillet 1890 et en revient déstabilisé.
Le 27 juillet 1890, en fin d’après-midi, Vincent sort dans les champs avec un revolver — qu’il aurait emprunté à l’aubergiste Ravoux pour effrayer les corneilles, selon une version. Il rentre blessé d’une balle dans la poitrine. Il marche jusqu’à l’auberge, monte dans sa chambre, parle au médecin local, refuse l’opération chirurgicale. Théo arrive de Paris le lendemain. Vincent meurt dans la nuit du 28 au 29 juillet 1890, peu après une heure du matin. Il a trente-sept ans.
La version reçue est celle du suicide. C’est ce que Vincent aurait dit lui-même au médecin venu le voir, et c’est ce qu’a toujours considéré l’historiographie officielle, dont aujourd’hui le Van Gogh Museum d’Amsterdam. Une thèse alternative, publiée en 2011 par les biographes américains Steven Naifeh et Gregory White Smith, suggère que Vincent aurait pu être blessé accidentellement par deux adolescents du village qui le harcelaient depuis des semaines, les frères Secrétan. Selon cette hypothèse, il aurait endossé la responsabilité pour les protéger. Cette thèse a été examinée par le Van Gogh Museum sans être retenue, faute de preuves suffisantes. Elle reste une hypothèse minoritaire que la communauté scientifique mentionne mais ne valide pas.
Théo, dévasté, mourra de la syphilis six mois plus tard, le 25 janvier 1891. Il est enterré à côté de son frère dans le petit cimetière d’Auvers-sur-Oise.
Le Van Gogh des lettres — un peintre-écrivain
C’est ici qu’il faut revenir au point de départ. Van Gogh, ce n’est pas seulement un peintre. C’est un homme qui a passé dix-huit ans à écrire.
Les 820 lettres écrites de sa main constituent ce que les éditeurs de l’édition critique ont appelé une « autobiographie idéale » — un texte qui se déroule sur dix-huit ans sans être conçu comme un livre, et qui pourtant donne au lecteur, lettre après lettre, une compréhension intime d’une vie d’artiste comme aucun autre peintre n’en a laissée.
Ce que ces lettres révèlent contre le mythe de l’artiste maudit est saisissant. Le Van Gogh des lettres est érudit : il cite par cœur des passages de la Bible, de Zola, de Dickens, de Carlyle. Il est profondément cultivé en peinture : il discute Rembrandt, Hals, Millet, Delacroix, Monticelli avec la précision d’un connaisseur. Il est en dialogue constant avec le monde artistique de son temps. Il écrit superbement, dans trois langues (néerlandais, français, anglais), et certains de ses passages atteignent une véritable littérature.
Il est aussi, et surtout, un peintre qui pense sa peinture en mots avant de la faire. Ses lettres décrivent à Théo les tableaux avant qu’ils ne soient peints — en couleurs, en compositions, en intentions. Il les décrit aussi après, en les justifiant, en les défendant, en les commentant. La peinture de Van Gogh n’est pas un cri muet. C’est une œuvre commentée par son auteur de l’intérieur, jour après jour.
Sur la valeur même de cette correspondance, Vincent écrit en 1888, depuis Arles :
« Il sera peut-être intéressant de garder la correspondance des artistes. »
— Lettre 589, à Théo, Arles, 1888
Il ne savait pas à quel point. C’est précisément cette correspondance, conservée par Théo puis par sa veuve Johanna van Gogh-Bonger, qui a permis la résurrection posthume de l’œuvre. Sans Johanna, qui a publié les lettres dès les années 1900 et organisé les premières expositions, le mythe Van Gogh n’aurait jamais existé.
Le dernier mot revient à Vincent lui-même. Dans la dernière lettre retrouvée sur lui le jour de sa mort, brouillon non envoyé adressé à Théo, il écrit :
« Eh bien mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a fondrée à moitié. »
— Lettre 902, à Théo, Auvers-sur-Oise, 23 juillet 1890
C’est cela, lire Van Gogh dans ses propres mots : ne plus voir un fou qui a peint, mais un homme qui a su, jusqu’au dernier jour, dire exactement ce qu’il faisait.
Pour aller plus loin
Sources primaires citées dans cet article
- Vincent van Gogh, Les Lettres, édition critique complète illustrée, sous la direction de Leo Jansen, Hans Luijten et Nienke Bakker, Van Gogh Museum / Huygens Institute / Actes Sud, Amsterdam-La Haye-Paris, 2009. Six volumes, 2 240 pages, 4 300 illustrations. Édition de référence absolue, traduction française autorisée. Grand Prix Europa Nostra 2010.
- Site officiel du projet : vangoghletters.org — les 902 lettres consultables en ligne, avec apparat critique scientifique.
Etudes modernes de référence
- Jan Hulsker, The New Complete Van Gogh: Paintings, Drawings, Sketches, John Benjamins, Amsterdam, 1996. Catalogue raisonné de référence.
- Jacob Baart de la Faille, L’Œuvre de Vincent van Gogh, catalogue raisonné, 4 volumes, Van Oest, Bruxelles-Paris, 1928.
- Steven Naifeh et Gregory White Smith, Van Gogh: The Life, Random House, 2011 (la biographie qui propose la thèse alternative sur la mort, à lire avec esprit critique).
Pour voir ses oeuvres
- Van Gogh Museum, Amsterdam : la plus grande collection au monde — environ 200 peintures et 500 dessins de Van Gogh, plus l’intégralité des lettres, des estampes japonaises de sa collection personnelle, et un département de recherche scientifique permanent.
- Musée d’Orsay, Paris : La Nuit étoilée (sur le Rhône), La Chambre de Van Gogh à Arles, L’Église d’Auvers-sur-Oise, plusieurs autoportraits.
- Musée Kröller-Müller, Otterlo (Pays-Bas) : la deuxième plus grande collection mondiale, avec notamment une version des Mangeurs de pommes de terre.
- Auvers-sur-Oise : l’auberge Ravoux (où il est mort, visitable), le cimetière où il repose à côté de Théo, et l’église qu’il a peinte en juin 1890.
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