Repose — la nièce de Sargent et la fin d’un monde
John Singer Sargent — le portraitiste de la Belle Époque →Une jeune femme est étendue sur un canapé, le corps abandonné, la tête renversée sur un coussin, les yeux mi-clos. Sa robe de satin clair s’étale en plis lumineux ; un châle aux motifs sombres glisse de ses épaules. Une main pend, l’autre repose sur sa jambe. Tout dans ce tableau dit la langueur, la fatigue heureuse, le temps suspendu d’un après-midi sans obligation.
Sargent a peint ce tableau en 1911 et lui a donné un titre français, Nonchaloir, un mot ancien qui désigne l’insouciance, l’indolence. On le connaît aussi sous le titre anglais de Repose. Le modèle n’est pas une cliente, mais un membre de sa famille : sa nièce Rose-Marie Ormond, à peine sortie de l’adolescence.
C’est l’un des chefs-d’œuvre de la dernière période de Sargent, celle où, délivré des portraits de commande, il peignait pour lui-même. C’est aussi, avec le recul, l’une des images les plus mélancoliques de la peinture d’avant 1914 : celle d’une société qui s’abandonne au repos, à trois ans d’une guerre qui allait l’emporter, et le modèle avec elle.
Un peintre libéré du portrait
Vers 1906, Sargent avait décidé de renoncer presque entièrement aux portraits de commande. Il en avait peint des centaines, et il s’en disait épuisé : les séances interminables, les exigences des modèles, la nécessité de plaire. Il voulait désormais peindre ce qui l’intéressait.
Cette liberté nouvelle se traduisit par une profusion d’aquarelles et de paysages, peints au cours de longs voyages d’été dans les Alpes, en Italie ou en Espagne. Sargent partait avec un petit groupe de proches — sa sœur Violet, ses nièces, des amis peintres — et les faisait poser dans des paysages de montagne, au bord des ruisseaux, à l’ombre des arbres, souvent vêtus de châles et d’étoffes qu’il emportait avec lui.
Repose appartient à cet univers intime. Ce n’est pas un portrait au sens strict : Sargent ne cherche pas à représenter la personnalité de son modèle ou son rang social, mais un état, une atmosphère. Le titre lui-même le dit : le sujet n’est pas Rose-Marie Ormond, c’est la nonchalance.
Le tableau est de format modeste, 63,8 sur 76,2 centimètres, très loin des grandes machines de la décennie précédente. Mais sa maîtrise technique est à son sommet, et c’est peut-être là, dans ces œuvres peintes sans contrainte, que Sargent se montre le plus pleinement lui-même.
Rose-Marie, la muse
Rose-Marie Ormond était la fille de Violet, la sœur cadette de Sargent, et de son mari Francis Ormond. Elle grandit dans l’entourage de son oncle, qui n’avait pas d’enfants et reportait sur ses nièces une affection profonde.
Pendant environ sept ans, de son adolescence à son mariage, Rose-Marie fut l’un des modèles favoris de Sargent. Il la peignit dans les Alpes, au bord d’un torrent dans Le Ruisseau noir, lisant dans l’herbe au col du Simplon, en costume, en robe du soir, en buste. Ses traits fins, sa grâce naturelle, sa capacité à garder la pose avec patience en faisaient un modèle idéal. Ceux qui l’ont connue la décrivaient comme une jeune fille d’un charme exceptionnel.
Dans Repose, elle sort à peine de l’adolescence. Sargent ne la montre pas en jeune fille sage, mais en figure de la langueur, presque adulte, dans une pose abandonnée que l’on n’aurait jamais tolérée dans un portrait mondain. Il y a là une liberté que seule l’intimité familiale permettait.
C’est sans doute aussi pourquoi le tableau garde une telle fraîcheur. Le modèle n’est pas figé par l’enjeu d’un portrait officiel : elle se repose réellement, et le peintre saisit cet instant avec une sorte de tendresse distante.
Une symphonie de satin
Ce qui frappe d’abord dans Repose, c’est la peinture de la robe. Sargent était célèbre pour sa capacité à rendre les étoffes, et ce tableau en est l’une des démonstrations les plus éblouissantes.
La robe de satin, d’une teinte claire et dorée, est construite en larges coups de pinceau qui suivent les plis du tissu. Chaque touche capte un reflet, une ombre, un changement de direction de la lumière. De près, ce ne sont que des traînées de peinture posées avec une rapidité stupéfiante ; à distance, c’est la matière même du satin, son poids, son éclat, sa fluidité.
Le châle, sombre et orné de motifs, apporte un contrepoint de couleur et de texture. Le canapé et le fond, peints dans des tons sourds, laissent toute la lumière se concentrer sur la figure. La composition, en diagonale, accentue l’impression d’abandon : le corps glisse, le regard se perd, rien ne se tient droit.
Ce satin, Sargent l’avait peint des centaines de fois dans ses portraits mondains, pour habiller duchesses et héritières. Ici, la même virtuosité sert un tout autre propos : l’étoffe n’est plus le signe d’un rang social, mais la matière même de l’abandon. Et la lumière, qui semble glisser sur la robe comme sur une eau calme, rappelle les après-midi passés à Giverny auprès de Monet, près de vingt-cinq ans plus tôt.
Un destin tragique
L’histoire de Rose-Marie Ormond donne à ce tableau une résonance que Sargent ne pouvait pas soupçonner en le peignant.
En août 1913, Rose-Marie épousa Robert André-Michel, un jeune historien et archiviste français. Un an plus tard, la guerre éclata. Robert s’engagea et fut tué près de Soissons le 13 octobre 1914, quelques semaines après le début du conflit. Veuve à vingt et un ans, Rose-Marie devint infirmière à Paris, dans un hôpital qui soignait des soldats rendus aveugles par les gaz et les blessures.
Le 29 mars 1918, jour du Vendredi saint, elle se trouvait dans l’église Saint-Gervais, au cœur du Marais, quand un obus tiré par le canon allemand à longue portée surnommé la « grosse Bertha » par les Parisiens frappa l’édifice. La voûte s’effondra sur les fidèles. Près de quatre-vingt-dix personnes périrent, Rose-Marie parmi elles. Elle avait vingt-quatre ans.
Sargent fut profondément affecté par cette mort. Quelques mois plus tard, envoyé sur le front comme artiste de guerre, il peindrait Gassed, la procession des soldats aveuglés par les gaz, ceux-là mêmes que sa nièce avait soignés. Devant Repose, il est difficile de ne pas penser à ce destin : l’image d’une jeune femme au repos, peinte à la veille d’un monde qui allait s’effondrer.
Où voir l’œuvre
Nonchaloir (Repose) est conservée à la National Gallery of Art de Washington, sur le National Mall, où elle est entrée en 1948 grâce au don de Curt H. Reisinger. Elle appartient aux collections d’art américain du bâtiment ouest ; vérifiez avant votre venue qu’elle est exposée, les accrochages pouvant évoluer.
L’entrée de la National Gallery of Art est gratuite, comme celle des musées de la Smithsonian situés sur le Mall. Le musée possède plus de cent soixante œuvres de Sargent, ce qui permet de replacer Repose dans l’ensemble de sa carrière, des portraits de la Belle Époque aux aquarelles de la maturité.
Le format modeste du tableau invite à s’en approcher. À moins d’un mètre, chaque pli de la robe se révèle fait d’un unique coup de pinceau, posé sans repentir.
À Paris, l’église Saint-Gervais-Saint-Protais, dans le 4e arrondissement, conserve le souvenir du bombardement du 29 mars 1918 : un monument commémoratif, inauguré en 1922, y rappelle la mémoire des victimes.
Pour aller plus loin
Documentation institutionnelle
- Nonchaloir (Repose) — National Gallery of Art — la notice de l’œuvre.
- Crédit Photo : National Gallery of Art, Washington
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