Œuvre majeure

Madame X — le scandale de John Singer Sargent

John Singer Sargent — le portraitiste de la Belle Époque →
Date
1883-1884
Technique
Huile sur toile
Dimensions
208,6 × 109,9 cm
Conservation
Metropolitan Museum of Art, New York (galerie 771)

Elle se tient debout, de trois quarts, le visage tourné de profil vers la droite comme si elle refusait de nous regarder. Sa robe de satin noir, très ajustée, dénude les épaules et les bras. Sa peau, poudrée, a la pâleur d’un camée. Une main s’appuie sur un guéridon d’acajou, l’autre retient un pli de sa jupe. Il n’y a rien d’autre dans le tableau : un fond brun et chaud, et cette silhouette noire et blanche qui se découpe comme une lame.

Madame X est le portrait le plus célèbre de John Singer Sargent, et l’un des tableaux les plus admirés du Metropolitan Museum de New York, où il est exposé dans l’aile américaine. Il a pourtant été, à l’origine, un échec retentissant. Présenté au Salon de Paris en 1884, il provoqua un tel scandale qu’il compromit la carrière parisienne de son auteur, et l’incita à partir pour Londres.

Sargent n’en conçut pas de regret. Trente ans plus tard, au moment de céder la toile au Met, il écrivit simplement qu’il la considérait comme la meilleure chose qu’il ait faite.


Une beauté professionnelle

Le modèle s’appelait Virginie Amélie Avegno. Née en 1859 en Louisiane, dans une famille créole de La Nouvelle-Orléans, elle avait gagné la France enfant avec sa mère, après la guerre de Sécession qui avait coûté la vie à son père. Elle épousa un banquier et armateur français, Pierre Gautreau, et devint l’une des figures les plus remarquées de la société parisienne des années 1880.

Madame Gautreau n’était pas seulement belle : elle était une « professional beauty », comme on disait alors, une femme dont l’apparence faisait l’objet d’une attention publique et presque d’un culte. Son profil aigu, son nez droit, son port de tête étaient célèbres. Elle se poudrait d’une teinte lavande qui donnait à sa peau un éclat irréel, et l’on disait qu’elle se teignait les sourcils et les oreilles. Les journaux parlaient de ses toilettes ; les peintres rêvaient de la représenter.

Sargent, alors jeune portraitiste en pleine ascension, fut fasciné. Il ne s’agissait pas d’une commande : c’est lui qui proposa de faire son portrait, par l’intermédiaire d’amis communs, avec l’idée de frapper un grand coup au Salon. Pour un peintre ambitieux, représenter la femme la plus regardée de Paris était une promesse de gloire. Madame Gautreau, de son côté, y voyait l’occasion d’être consacrée par l’un des pinceaux les plus brillants du moment.


Un portrait difficile

La réalisation du tableau fut longue et laborieuse. Le modèle se révéla impatient et peu disposé à poser, et Sargent, de son propre aveu, eut du mal à saisir une beauté qu’il jugeait à la fois fascinante et presque impossible à peindre.

Il multiplia les études. Selon le Metropolitan Museum, Sargent réalisa davantage d’études préparatoires pour ce portrait que pour aucune autre de ses œuvres : croquis au crayon, aquarelles, esquisses à l’huile, où il cherchait la pose, le profil, l’éclairage. L’une d’elles, une version inachevée du portrait, est aujourd’hui conservée à la Tate de Londres ; une autre, plus intime, montre Madame Gautreau portant un toast, et appartient à l’Isabella Stewart Gardner Museum de Boston.

Une partie des séances eut lieu en Bretagne, à Paramé, près de Saint-Malo, dans la propriété où la famille Gautreau passait l’été, en 1883. Sargent y travailla de longues semaines avant d’achever la grande toile à Paris, au début de 1884. Le format choisi, plus de deux mètres de haut pour à peine plus d’un mètre de large, accentue la verticalité de la silhouette et son caractère presque sculptural.


Le Salon de 1884

Le tableau fut présenté au Salon de mai 1884 sous un titre volontairement discret, qui ne nommait pas le modèle. La précaution fut inutile : tout Paris reconnut Madame Gautreau au premier coup d’œil.

Le scandale éclata dès l’ouverture. Les critiques et le public s’en prirent d’abord à la carnation du modèle, que Sargent avait rendue telle qu’elle était, avec son étrange teinte bleutée : on la trouva cadavérique, maladive. On jugea la pose arrogante, la robe indécente. Mais ce qui choqua le plus fut un détail : la bretelle droite de la robe, que Sargent avait peinte glissant sur le bras, comme si elle était sur le point de tomber. Dans le Paris de 1884, ce détail suffisait à suggérer un déshabillé, et à faire du portrait d’une femme du monde une image presque licencieuse.

La mère du modèle vint supplier Sargent de retirer le tableau du Salon, affirmant que sa fille était perdue et que tout Paris se moquait d’elle. Le peintre refusa, en rappelant qu’il avait peint son modèle exactement comme elle s’habillait, et que le règlement du Salon interdisait de retirer une œuvre. Mais après la fermeture, il reprit le tableau et repeignit la bretelle en place, sur l’épaule. L’imagerie infrarouge, utilisée par le Met, permet aujourd’hui de voir la position d’origine sous la couche de peinture.


Pourquoi ce tableau choquait

Avec le recul, le scandale peut sembler disproportionné. Il s’explique pourtant par la manière même dont Sargent a peint son modèle.

Le portrait mondain, à l’époque, avait pour fonction de flatter. On attendait du peintre qu’il idéalise, adoucisse, ennoblisse. Sargent fit l’inverse : il peignit Madame Gautreau avec une franchise presque clinique, en accentuant ce qui faisait sa singularité au lieu de la fondre dans les canons de la beauté. Le profil tranchant, la peau artificielle, la pose tendue, tout concourt à montrer une femme qui se met en scène, qui fait de son corps une œuvre. C’est cette lucidité qui dérangea.

Le dispositif pictural renforce cette impression. La palette se réduit à quelques valeurs : le noir de la robe, le blanc lunaire de la peau, le brun du fond, l’or discret du guéridon et du diadème en croissant de lune, attribut de Diane, posé dans les cheveux. Cette sobriété, héritée de Vélasquez que Sargent avait étudié au Prado, donne au tableau une modernité saisissante. La silhouette se lit comme une forme presque abstraite, une découpe noire sur fond sombre.

Il y avait aussi, dans ce scandale, une part de snobisme. Le peintre et le modèle étaient deux Américains qui avaient réussi à Paris : ce portrait de l’une par l’autre offrait une cible commode à une société parisienne qui ne détestait pas les voir trébucher.


De l’atelier au Met

Après le Salon, les commandes parisiennes se firent plus rares, et Sargent finit par partir pour Londres, où il se fixa définitivement en 1886. Il garda Madame X avec lui. Le tableau resta plus de trente ans dans son atelier londonien, accroché, montré à ses amis, parfois prêté pour des expositions.

En 1916, l’année qui suivit la mort de Virginie Gautreau, Sargent accepta de le vendre au Metropolitan Museum. Il demanda que le nom du modèle ne soit pas utilisé et que l’œuvre soit désignée sous le titre de Madame X, celui-là même sous lequel elle est devenue célèbre. Le tableau entra dans les collections grâce au fonds Arthur Hoppock Hearn.

Le temps a complètement retourné le jugement de 1884. Madame X est aujourd’hui l’image même de l’élégance de la Belle Époque, un tableau reproduit à l’infini et l’un des portraits les plus admirés du Met. En 2025, il a été l’une des pièces centrales de l’exposition Sargent and Paris, consacrée aux années parisiennes du peintre.

Quant à Virginie Gautreau, elle se serait commandé d’autres portraits auprès d’autres peintres, sans jamais retrouver l’éclat de celui-ci. L’histoire a fait d’elle, pour toujours, Madame X.


Où voir l’œuvre

Madame X est conservée au Metropolitan Museum of Art de New York, sur la Cinquième Avenue. Elle est exposée dans l’aile américaine (American Wing), galerie 771, parmi les grands portraits de Sargent et de ses contemporains.

Le tableau mesure 208,6 sur 109,9 centimètres : il est plus grand qu’on ne l’imagine d’après les reproductions, et sa présence dans la salle est saisissante. À plusieurs mètres, la silhouette se lit comme une forme pure, une découpe noire dans la pénombre. Le détail le plus étonnant se trouve pourtant sur les épaules : la peau poudrée y est modelée en quelques passages de pinceau à peine visibles, d’une délicatesse qui contraste avec la dureté du profil.

Pour prolonger la visite, l’aile américaine conserve d’autres portraits de Sargent, dont celui de Mr. et Mrs. I. N. Phelps Stokes et Les Sœurs Wyndham. L’image de Madame X est disponible en haute définition et en libre accès sur le site du musée.


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