Œuvre majeure

Rue à Venise — l’autre Venise de John Singer Sargent

John Singer Sargent — le portraitiste de la Belle Époque →
Date
1882
Technique
Huile sur bois
Dimensions
45,1 x 53,9 cm
Conservation
National Gallery of Art, Washington

Pas de gondole, pas de palais, pas de lagune scintillante. Une ruelle étroite entre deux murs gris, un pavé usé, un ciel invisible. Une jeune femme passe, enveloppée dans un grand châle noir, et jette un regard de côté vers deux hommes adossés dans l’ombre. Le moment est suspendu, ambigu, presque inquiétant. C’est Venise, mais une Venise que les touristes ne voyaient pas.

Rue à Venise, peinte par John Singer Sargent en 1882, appartient à une série de scènes vénitiennes que le jeune peintre réalisa au début des années 1880. À l’époque, Sargent était un portraitiste en pleine ascension à Paris, sur le point de devenir célèbre. Ces petits tableaux, peints pour lui-même, montrent un tout autre visage de son art : un regard sur la ville des humbles, des ouvrières, des passages obscurs.

L’œuvre, aujourd’hui à la National Gallery of Art de Washington, est l’une des plus subtiles de cette série. Elle dit beaucoup de ce que Sargent cherchait à vingt-six ans, avant que la gloire mondaine ne l’absorbe.


Sargent à Venise

Venise n’était pas, pour Sargent, une découverte de voyageur. Né à Florence, élevé en Italie, il connaissait la ville depuis l’enfance, et y revint à plusieurs reprises au cours de sa vie.

Au début des années 1880, il y fit des séjours prolongés, notamment en 1880-1881 et en 1882. C’était une période d’intense activité : ses premiers succès au Salon de Paris lui avaient donné de l’assurance, et il cherchait de nouveaux sujets en dehors du portrait de commande. Venise, avec sa lumière, ses contrastes et sa vie populaire, lui offrait un terrain d’expérimentation idéal.

C’est aussi à Venise, en 1881, qu’il rencontra James McNeill Whistler, l’autre grand peintre américain d’Europe, qui y avait séjourné pour graver ses célèbres vues de la ville. Les deux hommes partageaient un goût pour les harmonies sourdes, les gris, les noirs, et pour une Venise intime plutôt que monumentale.

Sargent fréquentait par ailleurs le milieu des Américains installés à Venise, comme ses cousins Curtis, qui allaient bientôt acquérir le palais Barbaro sur le Grand Canal, l’un des foyers les plus brillants de la colonie anglo-saxonne de la ville. Mais dans ses tableaux de ces années-là, c’est une tout autre Venise qu’il choisit de peindre.


La Venise des ruelles

Les scènes vénitiennes du début des années 1880 tournent résolument le dos à la carte postale. Pas de Grand Canal ensoleillé, pas de basilique Saint-Marc, pas de gondoliers pittoresques. Sargent peint des intérieurs sombres où des ouvrières enfilent des perles de verre, des cours d’immeubles délabrés, des passages étroits où la lumière ne pénètre qu’à peine.

Rue à Venise en est un exemple parfait. La scène se situe dans une ruelle discrète, non loin du Grand Canal. Les murs gris, les façades écaillées, le pavé terne composent un décor sans aucun pittoresque. La palette est presque monochrome : des gris, des bruns, des noirs, avec quelques accents plus clairs sur le visage et les mains de la jeune femme, et sur la jupe qui dépasse sous le châle.

Le personnage central est une jeune Vénitienne du peuple, peut-être l’un des modèles que Sargent employait régulièrement dans ces années-là. Elle marche, saisie en plein mouvement, et son regard glisse vers les deux silhouettes masculines à peine visibles dans l’ombre, à gauche. Le tableau ne dit pas ce qui se joue entre eux. Simple croisement, échange de regards, menace diffuse ? Sargent laisse le spectateur imaginer.

Cette ambiguïté est au cœur de l’œuvre. Ce n’est pas une scène de genre anecdotique, qui raconterait une petite histoire, mais une atmosphère : celle d’une ville réelle, avec ses tensions, ses rencontres furtives et sa pauvreté.


Une peinture de l’instant

Techniquement, Rue à Venise est un petit tableau peint à l’huile sur un panneau de bois. Ce format intime convient à un sujet saisi sur le vif.

La méthode est celle que Sargent avait apprise chez Carolus-Duran, son maître parisien : construire les formes directement au pinceau, par masses de couleur, sans dessin préalable. Les murs sont brossés en larges touches verticales ; le châle noir est une seule masse sombre, animée de quelques reflets ; le visage est modelé en quelques coups de pinceau d’une grande justesse.

La lumière, surtout, est d’une grande subtilité. Elle ne tombe pas directement dans la ruelle : elle vient d’en haut, rebondit sur les murs, s’adoucit en descendant, et n’éclaire franchement que le visage et le bras de la jeune femme. Le châle noir, ce long voile que portaient alors les Vénitiennes du peuple, absorbe le reste. Cette lumière indirecte, tamisée, propre aux calli étroites de Venise, est le véritable sujet du tableau.

Le cadrage, enfin, est d’une modernité frappante. La ruelle file en profondeur, les murs coupent la composition, les personnages sont décentrés. On pense aux photographies de l’époque, et aux audaces de Degas, que Sargent admirait.


Paris, puis l’Amérique

Ces scènes vénitiennes furent présentées à Paris dès 1882, à la galerie Georges Petit, l’une des grandes galeries de la capitale. Pour un public habitué aux vues lumineuses et pittoresques de la ville, ces images sombres avaient de quoi dérouter. Sargent, bientôt absorbé par sa carrière de portraitiste puis par le scandale de Madame X, ne prolongea pas vraiment la série.

Le tableau partit ensuite pour les États-Unis, où il passa par plusieurs collections privées et fut montré dans de grandes expositions, dès 1892 à New York, puis lors des rétrospectives organisées après la mort du peintre, au Museum of Fine Arts de Boston en 1925 et au Metropolitan Museum en 1926.

Avec le recul, ces scènes vénitiennes apparaissent comme l’un des moments les plus libres de l’œuvre de Sargent. Peintes sans commande, sans souci de plaire, elles montrent un peintre qui cherche, expérimente, et qui regarde la réalité avec une curiosité sans complaisance. On y devine déjà l’artiste qui, vingt-cinq ans plus tard, abandonnerait le portrait pour revenir à cette liberté.


Où voir l’œuvre

Rue à Venise est conservée à la National Gallery of Art de Washington, sur le National Mall. Elle fait partie des collections d’art américain du bâtiment ouest, où elle est entrée en 1962 grâce à un don de l’Avalon Foundation.

L’entrée du musée est gratuite. La National Gallery of Art possède plus de cent soixante œuvres de Sargent, dont des portraits, des paysages, des aquarelles et des dessins, ce qui permet de suivre toute sa carrière dans un même lieu. Vérifiez avant votre venue que l’œuvre est bien exposée, les accrochages pouvant évoluer.

Et si vous passez par Venise, cherchez les ruelles qui s’éloignent du Grand Canal vers le Cannaregio : vous y retrouverez, presque intacte, l’atmosphère que Sargent a peinte il y a plus de cent quarante ans.


Pour aller plus loin

Documentation institutionnelle

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