Œuvre majeure

Portrait du pape Innocent X — Vélasquez face au pouvoir

Vélasquez — le peintre des peintres →
Date
1650
Technique
Huile sur toile
Dimensions
141 × 119 cm
Conservation
Galleria Doria Pamphilj, Rome

Un homme massif est assis dans un fauteuil tendu de velours rouge, devant une tenture rouge, vêtu d’une mosette de satin rouge et coiffé d’un camauro rouge. Seuls tranchent le blanc de son rochet et la pâleur de ses mains, dont l’une porte l’anneau pontifical et l’autre tient une feuille pliée. Le visage, couperosé, est tendu, presque soupçonneux ; les petits yeux clairs fixent le spectateur de côté, avec une acuité qui met mal à l’aise. C’est le pape Innocent X, le souverain le plus puissant de la catholicité, tel que Vélasquez le vit à Rome à l’été 1650.

Ce portrait est souvent cité comme l’un des plus grands de toute l’histoire de la peinture. Il a été peint en quelques séances, lors du second séjour italien de Vélasquez, et il fit aussitôt sensation à Rome. Une anecdote tenace prête au pape lui-même cette réaction : « troppo vero », trop vrai. Que la phrase ait été prononcée ou non, elle résume parfaitement l’effet du tableau.

Fait rare pour une œuvre de ce rang, la toile n’a jamais quitté la famille du modèle. Elle est toujours conservée à Rome, dans la galerie Doria Pamphilj, palais des descendants du pape, où elle occupe un cabinet qui lui est réservé, face à un buste du même pontife sculpté par le Bernin.


Rome, 1650 : un peintre espagnol chez le pape

En 1649, Philippe IV envoya Vélasquez en Italie avec une mission précise : acheter des tableaux et des sculptures antiques pour décorer les palais royaux, et engager des peintres de fresques. Le peintre, alors âgé d’une cinquantaine d’années, était au sommet de son art et de sa carrière de courtisan.

À Rome, il trouva un pape installé sur le trône de saint Pierre depuis 1644 : Giovanni Battista Pamphilj, devenu Innocent X. Issu d’une grande famille romaine, il avait plus de soixante-quinze ans, la réputation d’un homme méfiant, colérique et habile, et une proximité politique avec l’Espagne que ce portrait venait en quelque sorte sceller. L’année 1650 était, de plus, une année sainte : Rome était pleine de pèlerins, d’ambassadeurs et d’artistes.

Obtenir la pose d’un pape n’avait rien d’évident. Vélasquez prépara le terrain en peignant d’abord un portrait de son assistant, Juan de Pareja, qui fut exposé au Panthéon en mars 1650 et suscita l’admiration générale. La même année, le peintre fut reçu à l’Académie de Saint-Luc et dans la congrégation des Virtuoses du Panthéon. Sa réputation établie, il put enfin approcher le pontife.

Le portrait fut exécuté rapidement, pendant l’été 1650. Vélasquez réalisa aussi une étude de la tête, aujourd’hui conservée à Londres, à Apsley House, et le tableau fut ensuite reproduit par d’autres mains. Mais c’est la grande toile de la galerie Doria Pamphilj, de 141 sur 119 centimètres, qui est restée la version de référence.


Une symphonie de rouges

Le premier choc du tableau est chromatique. Vélasquez a construit presque toute la toile dans une seule couleur, le rouge, décliné en une infinité de nuances.

Le rouge profond et sourd de la tenture du fond, le rouge velouté du fauteuil, le rouge brillant et changeant du satin de la mosette, le rouge plus éteint du camauro, et jusqu’au rouge sanguin du visage : le peintre fait tenir tout l’espace dans une gamme qui aurait pu être monotone et qui est au contraire d’une richesse inépuisable. Chaque matière — velours, satin, laine, peau — est rendue par une manière différente de poser la même couleur.

Contre ces rouges se détache le blanc du rochet, la tunique de lin plissée qui couvre les genoux du pape. Il est peint en touches larges et rapides, presque brutales de près, qui se recomposent à distance en un drapé lumineux. C’est la touche libre de la maturité de Vélasquez, celle qui faisait dire aux contemporains que ses tableaux semblaient peints de rien.

Cette maîtrise s’inscrit dans une tradition précise. Le portrait de pape assis, de trois quarts, était un genre codifié depuis le Portrait de Jules II de Raphaël et le Portrait de Paul III de Titien, que Vélasquez connaissait et admirait. Il en reprend la formule, mais il en change radicalement l’esprit.


Un visage trop vrai

Car ce qui frappe, au-delà de la couleur, c’est le visage. Et c’est là que Vélasquez s’écarte de toute la tradition du portrait officiel.

Le pape n’est ni idéalisé, ni sacralisé. Vélasquez montre un homme âgé, au teint rougeaud, aux traits lourds, à la barbe clairsemée, au front plissé. Le regard, surtout, est d’une intensité dérangeante : légèrement de biais, méfiant, comme celui d’un homme habitué à jauger ses interlocuteurs et à se défier d’eux. Rien de la bienveillance pastorale ou de la majesté distante qu’on attendrait d’un portrait de souverain pontife.

C’est cette franchise qui a nourri l’anecdote du « troppo vero ». Les historiens doutent qu’elle soit authentique, et le pape, loin d’être offensé, semble avoir apprécié l’œuvre : selon les biographes anciens du peintre, il l’en aurait récompensé. Mais elle traduit l’impression que le tableau produisit dès l’origine, et qu’il produit encore. On a le sentiment de voir non pas une fonction, mais un homme, avec son pouvoir et ses inquiétudes.

Dans sa main gauche, le pape tient une feuille pliée sur laquelle se lit le nom du peintre, à la manière d’une lettre adressée au pontife. C’est la seule signature de Vélasquez sur le tableau, et elle est d’une discrétion remarquable : le peintre se présente comme un solliciteur respectueux, tout en signant le portrait le plus impitoyable de son modèle.


De Rome à Francis Bacon

Le portrait connut un succès immédiat à Rome, où il fut abondamment copié. Mais sa postérité la plus spectaculaire est venue trois siècles plus tard.

Au XIXe siècle, les voyageurs et les peintres qui passaient par Rome venaient le voir comme l’un des chefs-d’œuvre absolus du portrait. Dès le XVIIIe siècle, le peintre anglais Joshua Reynolds l’aurait tenu pour l’un des plus beaux tableaux de la ville. Les peintres réalistes et impressionnistes, qui révéraient Vélasquez, y voyaient la démonstration de ce que la peinture pouvait faire avec des moyens simples.

Au XXe siècle, le tableau devint l’obsession d’un peintre : Francis Bacon. À partir de 1949 et tout au long des années 1950, l’artiste britannique peignit des dizaines de variations — plus de quarante-cinq ont été recensées — dont la plus célèbre, Étude d’après le Portrait du pape Innocent X par Vélasquez, date de 1953. Il y transforme le pape en une figure enfermée dans une cage de lignes, la bouche ouverte sur un cri. Bacon travaillait à partir de reproductions, et l’on raconte qu’il ne voulut jamais aller voir l’original, de peur d’être écrasé par lui.

Les toiles de Bacon étant protégées par le droit d’auteur, nous ne les reproduisons pas. Mais elles ont fait du pape de Vélasquez une image familière à des millions de personnes qui n’ont jamais mis les pieds à Rome, et l’une des icônes de l’angoisse moderne.


Où voir l’œuvre

Le Portrait d’Innocent X est conservé à Rome, à la galerie Doria Pamphilj, installée dans le palais de la famille, sur la via del Corso, à quelques minutes de la piazza Venezia et du Panthéon.

La galerie est l’une des plus belles collections privées d’Europe encore ouvertes au public, et elle appartient toujours aux descendants de la famille Pamphilj. On y parcourt des salons et des galeries aux murs couverts de tableaux, dans un accrochage serré à l’ancienne, avec des œuvres du Caravage, de Titien, de Raphaël ou du Lorrain.

Le portrait d’Innocent X occupe un petit cabinet qui lui est dédié, le cabinet de Vélasquez. Il y fait face au buste en marbre du même pape par le Bernin, réalisé vers la même époque : la confrontation entre le pontife sculpté, plus conventionnel et plus héroïque, et le pontife peint, plus humain et plus inquiétant, est l’un des grands moments d’une visite à Rome.

Avant de venir, vérifiez les horaires et les tarifs sur le site officiel de la galerie. Un conseil : prenez le temps de regarder d’abord le buste, puis le tableau, pour mesurer tout ce qui sépare deux visions du même homme.


Pour aller plus loin

Documentation institutionnelle

À lire aussi sur Hors Cadre

  • Vélasquez — le peintre des peintres — le portrait du peintre, de Séville à la cour de Philippe IV.
  • Titien — le prince des peintres — l’auteur du Portrait de Paul III, modèle du grand portrait pontifical dont Vélasquez renouvela le genre.

— M