Œuvre majeure

Saint Jérôme écrivant — Caravage à son sauveur

Caravage, le peintre qui peignait l'épée à la ceinture →
Date
1605-1606
Technique
Huile sur toile
Dimensions
112 × 157 cm
Conservation
Galerie Borghèse, Rome

Vers la fin de l’année 1605 ou au tout début de 1606, Caravage peint pour le cardinal Scipione Borghèse une toile horizontale d’un mètre cinquante de large : un saint Jérôme penché sur ses Écritures, la main tendue vers son encrier, un crâne posé à côté de lui. La toile rejoint immédiatement la collection privée du cardinal et n’en sortira jamais.

Quatre ans plus tard, en juillet 1610, ce sera ce même Scipione Borghèse qui interviendra auprès de son oncle le pape Paul V pour obtenir la grâce du peintre, en fuite depuis le meurtre de Ranuccio Tomassoni en mai 1606. La grâce arrivera trop tard. Caravage meurt sur la plage de Porto Ercole, fiévreux et seul, avant d’apprendre qu’il avait été pardonné.

Ce Saint Jérôme écrivant, conservé aujourd’hui dans une salle de la Galerie Borghèse à Rome, est l’une des œuvres qui scellent l’alliance entre le peintre maudit et l’homme qui essaiera plus tard de lui sauver la vie. C’est aussi, presque par accident, l’œuvre où Caravage peint son propre bienfaiteur sous les traits d’un saint.

Rome, 1605-1606 — un peintre au sommet, un homme aux abois

À l’automne 1605, Caravage a trente-quatre ans. Il est, depuis cinq ans, le peintre le plus discuté d’Italie. La Vocation de saint Matthieu a fait de lui une célébrité en juillet 1600. Les commandes affluent. La Madone des palefreniers, la Mise au tombeau, la Mort de la Vierge — il accumule en quelques années une production qui définit à elle seule la nouvelle peinture sacrée romaine.

Mais l’homme se débat dans une vie privée chaotique. Les archives romaines de ces années 1605 et 1606 sont remplies de plaintes contre lui : pour port d’armes prohibé, pour blessure faite à un notaire (l’affaire Pasqualone, juillet 1605), pour bagarres de cabaret. Le peintre vit les soirs avec son épée à la ceinture, dort tout habillé, se lève la nuit pour aller jouer au jeu de paume. Plusieurs fois, il échappe à la prison ou à pire grâce à l’intervention de protecteurs puissants.

L’un de ces protecteurs, à cette date, n’est plus seulement le cardinal Francesco Maria del Monte qui l’a hébergé à ses débuts. C’est désormais aussi un homme jeune, ambitieux, mécène insatiable d’art : Scipione Borghèse.

Quelques mois plus tard, en mai 1606, Caravage tuera Ranuccio Tomassoni dans la nuit, près de la basilique San Lorenzo in Lucina, et devra fuir Rome pour ne jamais revenir. Le Saint Jérôme écrivant est peint juste avant cette rupture définitive. Caravage ignore qu’il quitte Rome pour toujours. Mais Scipione Borghèse est déjà, dans son entourage, l’homme dont la protection compte le plus.

Scipione Borghèse, le mécène qui collectionnera Caravage jusqu’à sa mort

En 1605, Scipione Caffarelli vient de subir une transformation radicale. Son oncle maternel, Camillo Borghese, vient d’être élu pape sous le nom de Paul V (mai 1605). Quelques semaines plus tard, le neveu du pape est lui-même créé cardinal et prend le nom de famille de son oncle. À vingt-huit ans, Scipione Borghèse devient l’un des hommes les plus puissants de Rome — sinon de l’Europe. Il dispose des bénéfices ecclésiastiques considérables qui accompagnent la position de cardinal-neveu, et il nourrit une passion dévorante pour la peinture, la sculpture, et l’antique.

Sa collection, qui deviendra celle de l’actuelle Galerie Borghèse, est en train de naître. Il achète, il fait acheter, il fait pression pour acquérir. Il sait reconnaître Caravage. Il possède déjà La Madone des palefreniers (rejetée par Saint-Pierre à cause de ses figures jugées vulgaires, immédiatement rachetée par lui pour quelques scudi).

Les sources du XVIIe siècle sont concordantes. Iacomo Manilli, intendant du cardinal, publie en 1650 un guide de la villa Borghèse qui décrit le Saint Jérôme écrivant parmi les œuvres du palais et l’attribue explicitement à Caravage. Vingt-deux ans plus tard, Bellori confirme dans ses Vies des peintres modernes que l’œuvre fut bien peinte pour Scipione Borghèse. Les historiens d’art contemporains, dont Rossella Vodret, ont émis l’hypothèse forte que le tableau pourrait être un don du peintre au cardinal en remerciement d’un service judiciaire — sans qu’aucun document ne vienne le prouver formellement, mais sans qu’aucun document ne le contredise non plus.

Quatre ans plus tard, en juillet 1610, c’est encore Scipione Borghèse qui interviendra auprès du pape Paul V pour obtenir la grâce de Caravage. La grâce arrivera trop tard — Caravage meurt sur la plage de Porto Ercole avant de l’apprendre. Mais le lien Caravage-Borghèse, dont le Saint Jérôme écrivant est l’un des premiers maillons matériels, traverse les quatre dernières années de la vie du peintre comme un fil rouge.

L’œuvre — un saint, un crâne, deux temps

Le tableau mesure 112 centimètres de haut sur 157 de large. Format horizontal, ce qui est inhabituel pour un sujet de saint en méditation : on attendrait plutôt un format vertical, dressé. Caravage choisit l’horizontale parce que l’horizontale est celle d’un bras tendu — celui du saint, qui traverse toute la toile pour atteindre l’encrier à l’autre bout de la table.

Saint Jérôme est représenté assis à droite, trois quarts de profil, drapé dans un large manteau pourpre. La tête, surmontée d’une discrète auréole dorée, est penchée sur les Écritures. Le saint travaille — il est en train d’écrire la Vulgate, sa traduction de la Bible de l’hébreu et du grec en latin, qui restera pendant quinze siècles la version officielle de l’Église catholique. La main droite tient le calame, prête à plonger dans l’encre. L’index gauche maintient ouverte la page d’un livre — peut-être l’original hébreu, peut-être une traduction grecque antérieure (la Septante), peut-être un commentaire patristique.

Sur la table, à gauche, posé sur un autre livre ouvert : un crâne. C’est le memento mori, l’objet que les peintres mettent dans les natures mortes pour rappeler que toute chose terrestre est vouée à disparaître. Et c’est ici qu’on touche au génie de la composition.

La tête du saint et le crâne sont placés à la même hauteur, en stricte symétrie horizontale. Ils se font face, à l’extrémité de la table, comme deux partenaires d’un même dialogue silencieux. Caravage installe ainsi sur la toile un face-à-face entre la vie qui pense et la mort qui regarde — entre la chair active du vieillard absorbé dans son travail et l’os du crâne qui n’a plus rien à dire mais qui rappelle la fin.

Cette symétrie n’est pas seulement formelle. Elle est philosophique. Saint Jérôme, traducteur du texte qui le sauve, ne lève pas la tête vers le crâne. Il continue d’écrire. Toute l’œuvre est dans ce refus : la mort est là, posée à un mètre, bien visible, mais le saint a quelque chose de plus important à finir. La Vulgate est précisément ce qui survivra à tout cela — au saint, à son corps, à toute mémoire personnelle. La traduction est ce qui rachète la finitude.

À gauche du tableau, un grand drap blanc traverse la table en oblique. Tons froids contre tons chauds. Drap blanc/pourpre cardinalice. Pâleur du linge / chaleur du manteau. Le tableau tient sur cette tension chromatique, simple, magistrale.

Un manteau qui parle au commanditaire

Le manteau pourpre du saint Jérôme n’est pas un détail anodin. Dans l’iconographie traditionnelle, saint Jérôme est représenté avec un manteau rouge ou un chapeau de cardinal — ce qui est historiquement absurde puisque l’institution du cardinalat n’existait pas au IVe siècle, mais ce que la tradition catholique a installé pour signifier sa dignité de Père de l’Église.

Caravage exploite cette convention iconographique. Mais il l’exploite deux fois. Le manteau pourpre est la couleur du cardinalat de Jérôme — et c’est aussi, exactement, la couleur du cardinalat de Scipione Borghèse, le commanditaire. Le tableau, accroché dans les appartements du cardinal, devenait ainsi un compliment visuel codé : Scipione recevait dans sa collection une œuvre où sa propre dignité d’homme d’Église était symboliquement célébrée à travers la figure du saint.

Cette double lecture est typique de la finesse de Caravage. Il ne peint jamais un détail sans qu’il porte plusieurs couches de sens : décoratif, narratif, théologique, et ici politique. Le tableau parle à la dévotion du cardinal et à sa vanité de prince de l’Église.

Le destin du tableau — trois siècles d’erreur d’attribution

Voici un fait que la plupart des articles francophones sur cette œuvre ne mentionnent pas : le tableau est resté presque deux siècles sous une fausse attribution.

Au XVIIe siècle, l’attribution à Caravage n’a fait aucun doute pour personne — Manilli en 1650 et Bellori en 1672 l’attestent dans leurs écrits. Le tableau est dans les collections Borghèse, et tout le monde sait qu’il est de Caravage. L’attribution est officiellement confirmée en 1693 dans un inventaire formel.

Et puis, à partir de 1790, un doute s’installe. La critique d’art commence à suggérer que le tableau ne serait pas de Caravage mais de Jusepe de Ribera, peintre espagnol caravagesque actif à Naples. Pourquoi cette confusion ? Parce que Ribera, formé dans l’orbite de Caravage, peint en effet des saints austères, des vieillards barbus, des compositions dépouillées. Et parce que, surtout, le Saint Jérôme écrivant possède quelques traits — la barbe esquissée, la touche rapide — qui pouvaient être interprétés comme « peu caravagesques » par une critique qui s’attendait à une finition léchée.

Pendant tout le XIXe siècle, dans les inventaires Borghèse, le tableau circule comme un Ribera. Les visiteurs du Grand Tour qui le voient le voient sous ce nom. C’est seulement au tournant du XXe siècle, dans le grand mouvement de réhabilitation du Caravage initié par Roberto Longhi, que l’œuvre est restituée à son auteur véritable. Aujourd’hui, l’attribution à Caravage est unanime et incontestée parmi les spécialistes.

Cette histoire d’attribution dit quelque chose d’important sur la fragilité du regard sur l’art. Un tableau qui change d’auteur change aussi de signification. Le même chef-d’œuvre, pendant deux siècles, a été regardé par des dizaines de milliers de visiteurs comme un Ribera — pas un Caravage. Et ce qu’on voit dépend toujours, en partie, de ce qu’on croit voir.

Comment voir l’œuvre aujourd’hui

Le Saint Jérôme écrivant est conservé dans la Galerie Borghèse, à Rome, dans le palais qui porte le nom de la famille du cardinal Scipione. Il fait partie de l’une des plus belles collections caravagesques au monde — six tableaux du peintre y sont exposés.

Informations pratiques :

  • Adresse : Galleria Borghese, Piazzale Scipione Borghese 5, 00197 Roma, Italie
  • Réservation obligatoire : la Galerie Borghèse fonctionne sur créneaux horaires de deux heures, avec un nombre de visiteurs strictement limité par session. Il faut réserver à l’avance, idéalement plusieurs semaines pour la haute saison
  • Site officiel de réservation : galleriaborghese.beniculturali.it
  • Tarif : autour de 13 € (plus 2 € de frais de réservation obligatoires)
  • Conseil : la salle où est accroché le Saint Jérôme écrivant contient également d’autres Caravage majeurs — David tenant la tête de Goliath, Saint Jean-Baptiste, Garçon à la corbeille de fruits, et bien sûr la Madone des palefreniers. Prévoir au moins quarante-cinq minutes dans cette seule salle

Pour aller plus loin

Sources primaires citées dans cet article

  • Iacomo Manilli, Villa Borghese fuori di Porta Pinciana, Rome, 1650. Premier guide imprimé de la collection du cardinal Scipione Borghèse, et plus ancienne mention documentée du Saint Jérôme écrivant dans cette collection.
  • Giovanni Pietro Bellori, Le Vite de’ pittori, scultori et architetti moderni, Rome, 1672. Première biographie analytique de Caravage, qui confirme l’attribution et la commande Borghèse.

Etudes modernes de référence

  • Rossella Vodret, Caravaggio. L’opera completa, Silvana Editoriale, 2010. Catalogue raisonné moderne de référence.
  • Roberto Longhi, Quesiti caravaggeschi, 1920 — études fondatrices qui ont restitué Caravage à l’histoire de l’art au XXe siècle.

Pour voir l’oeuvre

Galerie Borghèse, Rome : Saint Jérôme écrivant, David tenant la tête de Goliath, Madone des palefreniers, Saint Jean-Baptiste, Garçon à la corbeille de fruits. Réservation obligatoire.

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