Coquelicots — l’œuvre où Monet fait son premier pas vers l’abstraction
Claude Monet — le peintre qui a poursuivi la lumière pendant soixante ans →Sur le site du musée d’Orsay, dans la fiche scientifique consacrée à Coquelicots de Claude Monet, on lit une phrase qui détonne. Le tableau, peint en 1873 dans les environs d’Argenteuil et offert à l’État français en 1906 par Étienne Moreau-Nélaton, est devenu, selon l’institution, l’une des œuvres où « un premier pas vers l’abstraction est franchi ». Cette formulation est rare dans la littérature courante sur l’impressionnisme. Elle n’apparaît dans presque aucun article grand public francophone. Elle vient pourtant du musée même qui conserve l’œuvre.
Cet article prend cette affirmation institutionnelle au sérieux. Que veut dire « un premier pas vers l’abstraction » pour un tableau de 1873, peint cinquante ans avant Mondrian, Malevitch ou Kandinsky ? Que voit-on précisément quand on s’arrête devant Coquelicots au musée d’Orsay et qu’on regarde la toile pour ce qu’elle est, et non pour la « jolie scène impressionniste » que les reproductions ont fini par faire d’elle ?
C’est ce que la fiche officielle du musée et le catalogue raisonné de Daniel Wildenstein permettent de comprendre. Sans projection. Sans interprétation ajoutée. Uniquement les faits matériels et l’analyse de l’institution propriétaire.
Argenteuil, 1873
À l’automne 1871, après son exil londonien forcé par la guerre franco-prussienne, Claude Monet rentre en France et s’installe avec sa famille à Argenteuil, petite ville sur la Seine à dix kilomètres au nord-ouest de Paris. Il y restera sept ans, jusqu’en 1878.
Selon la fiche du musée d’Orsay, ces années d’Argenteuil « correspondent à une période d’épanouissement » pour le peintre. Monet est soutenu commercialement par le marchand Paul Durand-Ruel. Il vit avec sa première femme Camille Doncieux (épousée en 1870) et leur fils Jean Monet, né le 8 août 1867. La famille loue une maison rue Pierre-Guienne, près de la Seine.
C’est à cette époque, dans les paysages immédiats d’Argenteuil — les bords de la Seine, le pont métallique, les régates, les jardins, les champs des environs —, que Monet réalise une grande partie des œuvres qui établiront son style définitivement impressionniste. Coquelicots est peint en 1873, signé et daté « Claude Monet 73 » en bas à gauche.
L’œuvre sera présentée pour la première fois au public un an plus tard, au printemps 1874, dans les ateliers du photographe Nadar à Paris.
Le tableau, ce qu’il montre
Coquelicots est une huile sur toile mesurant 50 centimètres de haut sur 65,3 centimètres de large (dimensions officielles du musée d’Orsay ; avec le cadre, 99 × 84 cm). Format paysage. Signature en bas à gauche.
La composition est divisée par une diagonale qui descend de l’angle supérieur droit vers l’angle inférieur gauche. Cette diagonale sépare la toile en deux zones distinctes, comme le précise la fiche du musée d’Orsay : « l’une dominée par le rouge, l’autre par un vert bleuté ».
Au premier plan, à droite de la composition, une femme tenant une ombrelle verte s’avance dans le champ. Un enfant la précède au plus près du spectateur, à moitié dissimulé dans les hautes herbes, son chapeau de paille à peine visible au-dessus de la végétation.
À l’arrière-plan, plus haut sur la pente, un second couple mère-enfant s’avance également dans le champ. La femme tient elle aussi un chapeau ou une ombrelle ; l’enfant est près d’elle. Les deux groupes — celui du premier plan et celui de l’arrière-plan — sont reliés visuellement par la diagonale de la composition.
La moitié gauche de la toile est constellée de taches rouges : ce sont les coquelicots. Le musée d’Orsay précise que les fleurs sont peintes par « des taches dont le format démesuré, au premier plan, montre la primauté accordée à l’impression visuelle ».
L’horizon, à l’arrière-plan, est fermé par une rangée d’arbres alignée presque horizontalement, qui sépare le champ du ciel. Entre les arbres, sur la gauche, une maison à toit rouge émerge — une demeure à un étage, avec plusieurs fenêtres visibles.
Le ciel, en haut de la toile, occupe environ un tiers de la surface. Il est chargé de gros nuages cumulus blancs sur fond bleu pâle.
Une composition en oblique
La fiche scientifique du musée d’Orsay est explicite sur la structure de l’œuvre : « les deux couples mère et enfant du premier et du deuxième plan ne sont qu’un prétexte à la mise en place d’une oblique qui structure le tableau ».
Cette affirmation est importante parce qu’elle renverse la lecture habituelle du tableau. Selon le musée d’Orsay, les figures humaines ne sont pas le sujet de Coquelicots. Elles sont un dispositif compositionnel — un outil pour structurer l’espace pictural. Le sujet réel du tableau, ce sont les couleurs organisées selon cette diagonale, les taches disposées sur la surface, et la sensation visuelle produite par cette organisation.
Les deux couples mère-enfant fonctionnent ainsi comme deux jalons plantés sur l’oblique : un en haut, un en bas, qui rythment la descente du regard du spectateur depuis l’arrière-plan jusqu’au premier plan, et donnent au tableau sa profondeur et son équilibre.
C’est cette subordination de la figure humaine à la composition pure qui constitue, selon le musée d’Orsay, l’un des éléments du « premier pas vers l’abstraction ».
Deux figures non identifiées formellement
L’identification des deux figures du premier plan a fait l’objet de plusieurs hypothèses dans la littérature critique. La fiche officielle du musée d’Orsay propose la lecture suivante, avec modalisation prudente :
« La jeune femme à l’ombrelle et l’enfant du premier plan sont sans doute Camille, la femme de l’artiste, et leur fils Jean. »
— Musée d’Orsay, fiche officielle de l’œuvre
L’institution dit « sans doute ». Pas « sont ». Cette modalisation est importante : aucun document, aucune lettre de Monet, aucun témoignage contemporain ne confirme formellement l’identification. Elle repose sur :
- La cohérence biographique : en 1873, Monet vit à Argenteuil avec Camille (29 ans à l’époque) et leur fils Jean (6 ans)
- La cohérence iconographique : Monet peint régulièrement Camille au cours de ses années d’Argenteuil, dans des poses et des cadres similaires (notamment Femme à l’ombrelle – Madame Monet et son fils peint en 1875, conservé à la National Gallery of Art de Washington)
- L’absence d’autres candidates plausibles : il n’existe pas d’autre femme et enfant régulièrement présents dans l’entourage immédiat de Monet en 1873
Mais la deuxième paire de figures, celle de l’arrière-plan, reste un mystère iconographique non résolu. Plusieurs lectures coexistent dans la littérature critique :
- Lecture 1 : les mêmes personnes (Camille et Jean) sont représentées deux fois, à deux moments différents de la promenade — un procédé pictural qui rappellerait le motif médiéval de la figure répétée dans des compositions narratives
- Lecture 2 : il s’agit de personnes distinctes, peut-être d’autres figures de l’entourage des Monet à Argenteuil
Le musée ne tranche pas. La fiche officielle évoque les deux couples sans préciser leur identité respective. C’est cette ambiguïté que l’œuvre conserve aujourd’hui — pas un secret à percer, mais une indétermination assumée par l’institution même qui conserve la toile.
« Un premier pas vers l’abstraction »
C’est ici que la fiche scientifique du musée d’Orsay énonce l’affirmation centrale qui donne son titre à cet article :
« Un premier pas vers l’abstraction est franchi. »
— Musée d’Orsay, fiche officielle de Coquelicots
L’institution explique cette formule par trois traits picturaux identifiables dans la toile :
Trait n° 1 — La dilution des contours. Selon la fiche, « Monet dilue les contours » dans cette œuvre. Concrètement, les figures, les arbres, les maisons, les nuages ne sont plus délimités par des lignes définies. Chaque forme se fond progressivement dans la couleur qui l’entoure, par une succession de touches rapides qui suggèrent plutôt qu’elles ne décrivent. Cette manière de peindre, en 1873, rompt explicitement avec la tradition académique du contour dessiné qui dominait alors le Salon parisien.
Trait n° 2 — Les coquelicots comme « taches démesurées ». Le musée d’Orsay souligne que les coquelicots du premier plan sont peints en « taches dont le format démesuré […] montre la primauté accordée à l’impression visuelle ». Concrètement, certaines taches rouges sont disproportionnées par rapport à la taille réelle d’une fleur de coquelicot vue depuis la distance représentée. Monet ne peint pas les fleurs telles qu’elles sont, mais telles que l’œil les perçoit — c’est-à-dire agrandies, vibrantes, dominantes dans le champ visuel parce qu’elles sont lumineuses et contrastées avec le vert qui les entoure.
Trait n° 3 — La construction par taches juxtaposées. Au lieu de modeler les volumes par dégradés de tons, Monet juxtapose des touches de couleur pure qui, mises côte à côte, produisent l’effet visuel global. Cette technique — qui sera théorisée plus tard par Seurat et le néo-impressionnisme — est ici en germe. Le musée d’Orsay la nomme une « rythmique colorée ».
Ces trois traits — dilution des contours, taches démesurées, construction par juxtaposition — sont, selon l’institution, les prémices de ce qui deviendra, cinquante ans plus tard, l’abstraction pure. Coquelicots n’est pas un tableau abstrait. C’est une toile figurative, qui représente clairement un champ, des fleurs, des personnages. Mais c’est une œuvre où l’autonomie de la couleur et de la touche par rapport au sujet représenté commence à s’affirmer.
C’est cette autonomie naissante que le musée d’Orsay appelle « un premier pas vers l’abstraction ».
De Nadar à Orsay
Coquelicots est présenté pour la première fois au public lors de la première exposition impressionniste, dans les ateliers du photographe Nadar au 35 boulevard des Capucines à Paris, du 15 avril au 15 mai 1874. L’œuvre est inscrite au catalogue sous le n° 95, intitulée simplement Coquelicots.
Cette même exposition, c’est aussi celle où Claude Monet présente, sous le n° 98, sa marine du Havre intitulée Impression, soleil levant. Les deux œuvres sont exposées ensemble dans la même salle. La toile qui donnera son nom à un mouvement entier et celle qui marquera un premier pas vers l’abstraction sont, ce printemps-là, accrochées à quelques mètres l’une de l’autre. Le détail est rarement souligné dans les articles grand public.
Après la fermeture de l’exposition en mai 1874, Coquelicots entre dans plusieurs collections privées successives. La toile passe notamment par le marchand Paul Durand-Ruel, principal soutien commercial des impressionnistes, qui l’aurait acquise dans les années 1870-1880.
Au tournant du XXᵉ siècle, l’œuvre entre en possession d’Étienne Moreau-Nélaton (1859-1927), peintre lui-même, collectionneur de premier plan, et l’un des grands biographes français du XIXᵉ siècle — c’est lui qui publiera en 1921 la grande monographie de référence sur Jean-François Millet (Millet raconté par lui-même, 3 volumes).
En 1906, Moreau-Nélaton fait don à l’État français de l’ensemble de sa collection, dont Coquelicots. La donation comprend des centaines d’œuvres : des Manet, des Corot, des Delacroix, des Daubigny, et plusieurs Monet de la période d’Argenteuil. Coquelicots est successivement présenté :
- Au musée du Louvre (à partir de 1906)
- Au musée des Arts décoratifs
- Au musée du Jeu de Paume (jusqu’en 1986)
- Au musée d’Orsay depuis l’ouverture du musée le 9 décembre 1986
Le tableau est exposé en permanence au musée d’Orsay depuis cette date.
Comment voir l’œuvre aujourd’hui
Coquelicots est conservé au Musée d’Orsay à Paris, dans la galerie impressionniste du 5ᵉ étage où sont rassemblées les principales œuvres de Monet de la période 1870-1890. Conditions pratiques :
- Adresse : 1 rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris
- Métro : Solférino (ligne 12) ou RER C (Musée d’Orsay)
- Réservation conseillée : créneaux limités, billets en ligne sur le site officiel
- Tarif : autour de 16 € pour l’entrée générale, gratuit pour les moins de 26 ans résidents UE, gratuit le premier dimanche de chaque mois
- Galerie : 5ᵉ étage, espace dédié à Monet et aux impressionnistes
- Conseil pratique : la galerie contient également La Pie (1868-1869), Régates à Argenteuil (1872) et plusieurs autres œuvres de la période. Prévoir au moins une heure dans cet espace
À voir dans la même journée au musée d’Orsay : Camille sur son lit de mort (1879), peint par Monet six ans après Coquelicots. La même Camille Doncieux, mère du même Jean, morte à 32 ans. Pour qui veut mesurer la rapidité avec laquelle la vie d’un peintre peut basculer, voir les deux œuvres dans la même heure est une expérience saisissante.
Pour aller plus loin
Sources institutionnelles citées
- Musée d’Orsay, fiche officielle de Coquelicots. Source principale de l’analyse présentée dans cet article.
- Daniel Wildenstein, Claude Monet : Biographie et catalogue raisonné, 5 volumes, La Bibliothèque des arts, Lausanne/Paris, 1974-1991. Édition de référence absolue.
Etudes modernes de référence
- Sylvie Patin, Monet, musée d’Orsay / Skira / Flammarion, Paris, 2011.
- Guy Cogeval (sous la direction de), Le Musée d’Orsay à 360 degrés, Skira / Flammarion / Musée d’Orsay, Paris, 2013.
A découvrir également sur Hors Cadre
- Claude Monet — le peintre qui a poursuivi la lumière pendant soixante ans — portrait du peintre.
- Impression, soleil levant — le tableau qui a baptisé un siècle par dérision — l’autre œuvre majeure de Monet exposée à la même exposition Nadar de 1874.
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