Camille Pissarro — le maître discret qui a formé toute une génération
Pontoise, été 1872. Dans la campagne du Vexin français, à trente kilomètres au nord-ouest de Paris, deux peintres sortent peindre ensemble dans les coteaux. Le plus âgé a quarante-deux ans, une barbe noire fournie, l’œil clair. Il s’appelle Camille Pissarro. Le plus jeune a trente-trois ans, des cheveux longs en bataille, l’allure d’un provincial maladroit. Il s’appelle Paul Cézanne, vient juste de quitter Aix-en-Provence, et ne sait pas encore qu’il deviendra l’un des fondateurs de toute la peinture moderne.
Pendant dix ans, à partir de cet été 1872, les deux hommes peindront côte à côte dans les bois de l’Hermitage, sur les rives de l’Oise, dans les fermes de Pontoise et d’Auvers-sur-Oise. C’est dans cette compagnie que Cézanne abandonnera ses noirs romantiques et apprendra à voir la lumière. Trente ans plus tard, près de la mort, Cézanne dira de son ami : « Quant au vieux Pissarro, ce fut un père pour moi. Un homme à consulter, et quelque chose comme le bon Dieu. »
Cette scène — un peintre expérimenté qui forme un peintre plus jeune en partageant sa vie quotidienne, sa technique, ses convictions — est probablement la plus belle relation pédagogique de toute la peinture occidentale moderne. Et Cézanne n’est qu’un disciple parmi quatre autres. Au cours de sa vie, Camille Pissarro formera également Paul Gauguin, qu’il sortira de sa carrière de courtier en bourse pour le faire peintre ; Georges Seurat, dont il adoptera le pointillisme à cinquante-cinq ans avant de l’abandonner ; Vincent van Gogh, à qui il expliquera la lumière à Paris en 1886-1887 et qu’il enverra plus tard chez le Dr Gachet à Auvers-sur-Oise.
Cet article raconte la vie de ce maître discret, sans qui l’histoire de la peinture moderne aurait été radicalement différente.
Né dans les Antilles danoises
Jacob Abraham Camille Pissarro naît le 10 juillet 1830 à Charlotte-Amalie, capitale de l’île de Saint-Thomas, alors possession danoise située dans les Caraïbes (aujourd’hui dans les îles Vierges des États-Unis). Cette naissance lui confère la nationalité danoise, qu’il conservera toute sa vie — fait peu connu pour un peintre qu’on rattache toujours à l’école française.
Son père, Frédéric Pissarro (1802-1865), est un juif séfarade d’origine portugaise né à Bordeaux. La famille Pissarro est issue d’une lignée de marranes — juifs séfarades convertis de force au catholicisme en Espagne et au Portugal aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, mais qui ont continué à pratiquer le judaïsme en secret. L’arrière-grand-père de Camille, Pierre Rodrigues Álvares Pissarro, avait quitté Bragance au Portugal en 1769 pour fuir l’Inquisition. Sa mère, Rachel Manzana-Pomié, est d’origine dominicaine, également d’ascendance juive.
La famille tient une florissante quincaillerie portuaire à Charlotte-Amalie. Camille grandit dans ce milieu de marchands, dans une île tropicale où se croisent toutes les langues du commerce caribéen.
À douze ans, en 1842, il est envoyé en pension à Passy, en banlieue parisienne, à la Pension Savary. Il y reste cinq ans, jusqu’en 1847. Cette éducation française dans son adolescence sera décisive : Pissarro parlera et écrira le français sans accent, lira les classiques, deviendra culturellement français — tout en restant juridiquement danois.
À dix-sept ans, il retourne à Saint-Thomas pour travailler dans le commerce familial. Mais il dessine en cachette. En 1852, à vingt-deux ans, il quitte tout pour suivre le peintre danois Fritz Melbye au Venezuela, où il passe deux ans à peindre des scènes tropicales. C’est sa première véritable formation artistique.
En 1855, Pissarro a vingt-cinq ans. Il prend une décision irréversible : il quitte Saint-Thomas pour s’installer définitivement à Paris et devenir peintre. Ses parents acceptent à contrecœur de lui verser une pension. Il ne reviendra jamais aux Antilles.
Devenir peintre à Paris
À Paris, Pissarro étudie dans plusieurs institutions libérales : l’École des Beaux-Arts brièvement, l’Académie suisse (atelier ouvert où n’importe qui peut venir dessiner d’après modèle vivant moyennant une cotisation modique), et l’atelier d’Anton Melbye, frère de Fritz. Mais sa formation décisive vient de deux paysagistes plus âgés dont il fréquente l’atelier : Camille Corot (1796-1875) et Charles-François Daubigny (1817-1878).
Corot est, à l’époque, le plus grand paysagiste français vivant. Il a accepté Pissarro comme élève, et celui-ci se présente dans les catalogues du Salon de 1864 et 1865 comme « élève de Corot ». Cette filiation est essentielle : Pissarro hérite de Corot l’amour des paysages français paysans, la palette argentée, la peinture en plein air, et surtout une certaine conception morale du métier de peintre — la sincérité avant la virtuosité.
C’est aussi à l’Académie suisse, en 1859, qu’il rencontre Claude Monet, plus jeune de dix ans. Les deux peintres deviennent amis pour la vie. Quelques années plus tard, à l’atelier de Charles Gleyre, Monet rencontrera Renoir, Sisley et Bazille. Pissarro, lui, fréquente le café Guerbois et la Nouvelle-Athènes, où se retrouvent les futurs impressionnistes et de jeunes critiques d’art.
En 1860, Pissarro rencontre Julie Vellay (1838-1926), jeune fille d’un viticulteur bourguignon, employée comme servante chez ses parents qui résident à Paris depuis 1855. Ils vivent en concubinage à partir de 1860. Le mariage n’aura lieu qu’en 1871, à Londres, après dix ans de vie commune et plusieurs enfants. Ils auront huit enfants au total (dont cinq atteindront l’âge adulte), tous formés à la peinture par leur père.
Pontoise, l’atelier vivant
À partir de 1866, Pissarro s’installe par intermittence à Pontoise, petite ville sur l’Oise à trente kilomètres au nord-ouest de Paris. Il s’y fixe définitivement à partir de 1872, et y restera jusqu’en 1882 — soit dix années consécutives dans le même paysage rural du Vexin français. C’est la grande période de sa peinture paysanne.
Le choix de Pontoise n’est pas anodin. Selon Christophe Duvivier, conservateur du musée Camille-Pissarro de Pontoise, Pissarro choisit ce lieu précisément parce qu’aucun autre peintre ne s’y est encore associé. Il veut éviter d’être perçu comme le disciple d’un autre paysagiste. Il veut son propre lieu, qu’il va peindre comme personne avant lui n’a peint un terroir français.
À Pontoise, Pissarro développe ce qui deviendra sa manière personnelle : palette plus claire que celle de Corot, peinture en plein air systématique, sujets ruraux (paysans aux champs, fermes, vergers, jardins potagers), composition souvent construite géométriquement plutôt que pittoresque. Il peint inlassablement les mêmes motifs sous des conditions de lumière différentes — méthode qui annonce les futures séries de Monet de quinze ans.
Mais l’été 1870, la guerre franco-prussienne éclate. Pissarro doit fuir avec sa famille. Il se réfugie d’abord chez son ami le peintre Ludovic Piette à Montfoucault, en Mayenne, puis s’exile à Londres de décembre 1870 à juin 1871. À Londres, il retrouve Monet, lui aussi exilé, et fait la connaissance du marchand d’art Paul Durand-Ruel qui deviendra le grand soutien commercial de tous les impressionnistes.
À son retour en France en mai 1871, Pissarro découvre que son atelier de Louveciennes, où il vivait depuis 1869 avant la guerre, a été pillé par les troupes prussiennes. Sur les environ 1 500 toiles qu’il y avait laissées, il n’en retrouve que quarante. Quatorze cents tableaux perdus. C’est l’un des plus grands désastres documentés de toute l’histoire de la peinture occidentale.
Pissarro reprend le travail. Il s’installe à nouveau à Pontoise en 1872. Et c’est cette année-là qu’arrive un jeune peintre maladroit venu d’Aix-en-Provence : Paul Cézanne.
Le père de Cézanne
Paul Cézanne (1839-1906) avait neuf ans de moins que Pissarro. Quand il arrive à Pontoise en 1872, il a trente-trois ans, vit avec Hortense Fiquet (qui sera la mère de son fils Paul), et peint depuis dix ans une peinture romantique et sombre — scènes érotiques, allégories tourmentées, paysages aux noirs profonds inspirés de Daumier et Manet. Il a été refusé maintes fois au Salon.
Pissarro l’invite à peindre avec lui. Pendant dix ans, de 1872 à 1882, les deux hommes vont peindre côte à côte dans la campagne de Pontoise et d’Auvers-sur-Oise. Selon le témoignage de Lucien Pissarro, fils aîné du peintre, « Cézanne parcourait à pied plusieurs kilomètres pour rejoindre mon père sur ses motifs à Pontoise. » Pissarro l’introduit à la palette claire, lui montre comment peindre en plein air, l’initie à la technique de la touche divisée qui caractérise déjà l’impressionnisme naissant.
L’influence est réciproque, et Pissarro le souligne sans cesse. Dans une lettre célèbre à son fils Lucien datée du 22 novembre 1895, alors que Cézanne commence à être reconnu et que Pissarro veut rétablir la vérité sur leur relation, il écrit :
« Cézanne a subi mon influence à Pontoise et moi la sienne. Nous étions toujours ensemble ! »
— Camille Pissarro à son fils Lucien, lettre du 22 novembre 1895
Cette formulation est capitale. Pissarro ne se présente pas comme le maître. Il dit « nous étions toujours ensemble ». Influence réciproque, présence partagée — c’est sa conception de la pédagogie : pas dominante, pas autoritaire, par compagnonnage.
Cézanne, lui, gardera de cette époque une reconnaissance absolue. Peu avant sa mort en 1906, dans des propos rapportés par Émile Bernard et Ambroise Vollard dans leurs souvenirs publiés à sa mort, Cézanne dit de celui qu’il appelait « l’humble et colossal Pissarro » :
« Quant au vieux Pissarro, ce fut un père pour moi. Un homme à consulter, et quelque chose comme le bon Dieu. »
— Paul Cézanne sur Camille Pissarro, propos rapportés peu avant sa mort en 1906
Ce qu’il faut comprendre dans cette formule : Cézanne, qui avait perdu son propre père Louis-Auguste en 1886 (un banquier d’Aix-en-Provence dur et froid avec lequel les relations avaient toujours été conflictuelles), reconnaît en Pissarro le père qu’il aurait voulu avoir. Un homme bienveillant, écoutant, conseillant — « quelque chose comme le bon Dieu ». C’est probablement le plus bel hommage qu’un peintre majeur ait jamais rendu à un autre peintre dans toute l’histoire de la peinture occidentale.
Gauguin, Seurat, Van Gogh — la pédagogie continue
Cézanne n’est pas le seul. Pissarro va former, directement ou indirectement, plusieurs autres figures majeures de la peinture moderne.
Paul Gauguin (1848-1903) rencontre Pissarro en 1874. À cette date, Gauguin est courtier en bourse chez Bertin, agent de change parisien — il a une carrière prometteuse dans la finance. Il peint en amateur le week-end. Pissarro, qui voit son talent, l’encourage à devenir peintre professionnel. À partir de 1879, Gauguin commence à peindre sérieusement à côté de son travail. En 1882, il quitte définitivement la finance pour se consacrer à la peinture. Pissarro lui présente Cézanne, Degas, les marchands. C’est Pissarro qui sort Gauguin de la bourse pour en faire un peintre.
Georges Seurat (1859-1891) entre dans le cercle des impressionnistes au milieu des années 1880. Sa technique pointilliste, élaborée à partir des théories scientifiques de la couleur de Chevreul et Rood, est révolutionnaire. Pissarro, qui a alors cinquante-cinq ans et trente ans de carrière derrière lui, fait quelque chose d’extraordinaire pour un peintre établi : il se convertit à la technique de Seurat, son cadet de vingt-neuf ans. À la huitième exposition impressionniste de 1886, Pissarro expose ses propres toiles pointillistes aux côtés de Seurat — ce qui provoque la rupture avec Monet, Renoir et Degas, opposés au néo-impressionnisme. Pissarro abandonnera le pointillisme vers 1890, le jugeant « trop artificiel ». Mais son adoption temporaire dit beaucoup de son ouverture d’esprit : à un âge où la plupart des peintres se figent dans leur manière, Pissarro continue d’apprendre.
Vincent van Gogh rencontre Pissarro à Paris en 1886-1887, pendant le séjour parisien de Vincent chez son frère Théo. Pissarro a alors 56 ans, Van Gogh 33 ans. Selon le témoignage de Lucien Pissarro, son père explique à Van Gogh « les diverses manières de trouver et d’exprimer la lumière et la couleur ». C’est dans cette période parisienne, au contact des impressionnistes et notamment de Pissarro, que la palette de Van Gogh passe des bruns hollandais aux jaunes et bleus éclatants qu’on lui connaîtra à Arles. En 1890, quand Théo cherche un médecin pour son frère qui sort de l’asile de Saint-Rémy, c’est Pissarro qui recommande le Dr Paul Gachet à Auvers-sur-Oise. Vincent passera ses derniers mois sous la surveillance de ce médecin proposé par Pissarro, et y peindra ses dernières œuvres.
Quatre figures majeures de la peinture moderne — Cézanne, Gauguin, Seurat, Van Gogh — toutes liées d’une manière ou d’une autre à Pissarro. C’est sans précédent dans l’histoire de la peinture occidentale.
Le seul des huit expositions
Entre 1874 et 1886, les peintres impressionnistes organisent huit expositions collectives indépendantes des Salons officiels. Pissarro est le seul peintre à avoir exposé aux huit expositions, sans exception. Monet en a manqué une, Renoir trois, Degas une, Sisley deux, Cézanne six. Pissarro : zéro.
Cette présence systématique n’est pas anodine. Elle révèle la fonction de pilier que Pissarro a tenue dans le mouvement impressionniste tout au long de son existence comme groupe constitué. C’est lui qui, en pratique :
- Médiait les conflits entre Degas (conservateur, classiciste) et Monet (avant-gardiste, coloriste)
- Recrutait les nouveaux participants (il fait entrer Cézanne en 1874, Gauguin en 1879, Seurat en 1886)
- Défendait l’inclusion des peintres jeunes contre les réticences des anciens
- Maintenait la cohésion théorique malgré les divergences esthétiques
À la huitième exposition de 1886, Pissarro impose les pointillistes Seurat et Signac dans le programme, provoquant le départ de Monet, Renoir, Caillebotte et Sisley. Cette rupture marque la fin des expositions impressionnistes en tant que groupe. Sans Pissarro, l’impressionnisme aurait probablement éclaté dix ans plus tôt. Avec lui, le mouvement a tenu douze ans.
Éragny et les derniers paysages
En avril 1884, Pissarro quitte Osny (où il s’était brièvement installé après Pontoise) pour s’établir à Éragny-sur-Epte, dans l’Oise. Le village, situé à soixante-douze kilomètres au nord de Paris, compte alors quatre cent soixante-sept habitants. Pissarro y loue une grande maison avec jardin et prés pour mille francs par an. Il y restera jusqu’à sa mort, vingt ans plus tard.
Détail savoureux et peu connu : l’Epte, rivière qui traverse le jardin de Pissarro à Éragny, est aussi celle qui traverse le jardin d’eau de Claude Monet à Giverny — situé à seulement quelques kilomètres en aval. Les deux peintres, amis depuis 1859, vivent donc leurs trois dernières décennies sur la même rivière, à un quart d’heure de voiture l’un de l’autre.
À partir de la fin des années 1880, Pissarro est atteint d’une maladie oculaire chronique (dacryocystite avec inflammations récurrentes du sac lacrymal droit) qui l’empêche progressivement de peindre en plein air. La poussière, le vent, le pollen aggravent ses crises. Vers 1893, il ne peut plus peindre dehors qu’occasionnellement, et dans des conditions strictement contrôlées.
Cette contrainte physique va paradoxalement engendrer l’une des dernières grandes périodes de la peinture européenne du XIXᵉ siècle. Privé du plein air rural, Pissarro loue des chambres d’hôtel dans les villes — à Paris, à Rouen, à Dieppe, au Havre — et peint depuis ses fenêtres. Il découvre alors la peinture urbaine vue d’en haut, à un moment où la modernité parisienne (haussmannienne, électrique, automobile) atteint son apogée.
Les séries des boulevards parisiens datent de cette période : Boulevard Montmartre (treize toiles en 1897), Avenue de l’Opéra, Place du Théâtre Français, Jardin des Tuileries. Ces toiles, peintes depuis les chambres d’hôtel Garnier, du Louvre ou de Russie, sont parmi les plus reproduites de toute son œuvre. Pissarro y montre Paris vu d’un peu en hauteur — angle qu’aucun de ses contemporains n’avait systématiquement adopté.
L’anarchiste paisible
Camille Pissarro est, depuis sa jeunesse, anarchiste convaincu. Ses idées politiques sont influencées par Proudhon d’abord, puis par les théoriciens libertaires de la fin du XIXᵉ siècle : Pierre Kropotkine, Jean Grave, Élisée Reclus. Il est l’ami du romancier Octave Mirbeau, autre anarchiste notoire.
Cette conviction politique n’est pas anecdotique chez Pissarro. Elle structure sa vision du peintre comme artisan, sa préférence pour les sujets paysans, sa critique implicite des hiérarchies de l’art académique. Pissarro illustre les revues anarchistes (notamment Les Temps nouveaux de Jean Grave). Il dessine en 1889 une série appelée Les Turpitudes sociales, un recueil de vingt-huit dessins envoyé à ses nièces londoniennes, qui dénonce les inégalités, l’exploitation des ouvriers, la spéculation financière. Ces dessins sont d’une violence politique remarquable pour un peintre de cette génération.
Pourtant, Pissarro n’est pas un militant. Il refuse les actes violents. Pendant la vague d’attentats anarchistes des années 1892-1894 (Ravachol, Auguste Vaillant, Émile Henry, Caserio), Pissarro condamne les attentats tout en maintenant sa fidélité aux idéaux libertaires. Il est suspect aux yeux de la police républicaine — son courrier est surveillé — et il doit même se réfugier brièvement en Belgique en 1894 quand les lois scélérates sont votées contre les anarchistes.
À Éragny, Pissarro forme ses cinq fils dans les principes anarchistes. Lucien (1863-1944), l’aîné, deviendra peintre et collaborera avec William Morris en Angleterre. Georges (1871-1961), Félix (1874-1897, mort jeune), Ludovic-Rodolphe (1878-1952) et Paul-Émile (1884-1972) seront tous peintres. La famille Pissarro à Éragny est une petite communauté éducative anarchiste, où l’on cultive son jardin, où l’on peint, où l’on lit Kropotkine et Tolstoï. C’est l’incarnation pratique de ce que Pissarro a toujours défendu : l’autonomie créatrice par le travail manuel.
La mort à Paris
À l’automne 1903, Pissarro a soixante-treize ans. Il vient de peindre une série au Havre pendant l’été. Il rentre à Paris en novembre, fatigué mais voulant peindre la Seine et le pont d’Austerlitz depuis un local du boulevard Morland qu’il a loué. Il y prend froid en aménageant les lieux.
Un abcès de la prostate se déclare. Les médecins veulent opérer. Mais Pissarro, qui croit aux médecines douces et à l’homéopathie depuis toujours, refuse l’opération. L’abcès se transforme en septicémie. Pissarro meurt le 13 novembre 1903 au 1 boulevard Morland, dans le 4ᵉ arrondissement, en présence de sa femme Julie.
Il a peint, selon le catalogue raisonné publié en 2005 par Joachim Pissarro et Claire Durand-Ruel Snollaerts (Wildenstein Institute), environ 1 500 peintures à l’huile, plus 200 gouaches et un nombre considérable de gravures, lithographies, dessins. Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise, division 7, avec sa famille.
Cézanne, son disciple devenu maître à son tour, lui survivra trois ans à peine — il mourra en 1906. L’élan pédagogique de Pissarro continuera de produire des effets pendant un siècle : Cézanne formera Picasso et Braque, Gauguin formera les Nabis, Seurat ouvrira la voie au néo-impressionnisme puis au cubisme. La généalogie de la peinture moderne occidentale remonte, à travers ses quatre disciples majeurs, à un homme discret peignant dans la campagne du Vexin.
Comment voir ses œuvres
Les principales collections de Pissarro sont réparties entre la France (musée d’Orsay, musée Marmottan, musée de Pontoise), les États-Unis (Metropolitan Museum, Museum of Fine Arts de Boston, Art Institute de Chicago), le Royaume-Uni (Ashmolean Museum d’Oxford qui détient la plus grande collection mondiale grâce au legs de Lucien Pissarro et de sa famille), et de nombreuses collections privées dispersées dans le monde.
- Musée d’Orsay, Paris — collection française de référence. Conserve notamment Toits rouges, coin de village, hiver (1877), La Bergère (1881), Femme dans un clos (1887, période pointilliste), et plusieurs paysages de Pontoise.
- Musée Marmottan Monet, Paris — a organisé en 2017 l’exposition de référence Pissarro, le premier des impressionnistes. Quelques œuvres conservées dans la collection permanente.
- Musée Camille-Pissarro, Pontoise — petit musée dédié, dans la ville même où Pissarro a peint pendant dix ans. Adresse : 17 rue du Château, 95300 Pontoise. À combiner avec une promenade sur les motifs peints par Pissarro dans la ville (parcours fléché par l’office de tourisme).
- Musée Tavet-Delacour, Pontoise — collection complémentaire sur Pissarro et sa famille (dont les œuvres des fils Pissarro).
- À l’étranger :
- Ashmolean Museum, Oxford — la plus grande collection mondiale, grâce aux legs successifs de Lucien Pissarro et de sa fille Orovida. Plus de 1 000 œuvres dont peintures, dessins, gravures et archives familiales.
- Metropolitan Museum of Art, New York — collection majeure de paysages de Pontoise et de portraits.
- Art Institute of Chicago — plusieurs Pissarro de la période pointilliste et urbaine.
Pour aller plus loin
Sources primaires citées
- Janine Bailly-Herzberg (sous la direction de), Correspondance de Camille Pissarro, 5 volumes, PUF / Éditions du Valhermeil, Paris, 1980-1991. Édition critique de référence absolue en français des lettres de Pissarro, avec apparat scientifique complet.
- John Rewald (sous la direction de), Camille Pissarro, Lettres à son fils Lucien, Albin Michel, Paris, 1950 (édition originale anglaise : Mamaroneck, NY, 1943 ; rééd. revue et augmentée 1972).
- Lettre de Camille Pissarro à Lucien Pissarro du 22 novembre 1895 sur sa relation avec Cézanne.
- Propos de Paul Cézanne sur Pissarro, rapportés par Émile Bernard et Ambroise Vollard dans leurs souvenirs publiés à la mort de Cézanne en 1906.
Etudes modernes de référence
- Joachim Pissarro et Claire Durand-Ruel Snollaerts, Pissarro : Catalogue critique des peintures, 3 volumes, Wildenstein Institute / Skira, 2005. Catalogue raisonné de référence absolue.
- Richard Brettell et Joachim Pissarro, Pissarro and Pontoise: The Painter in a Landscape, Yale University Press, 1990.
- John Rewald, Camille Pissarro, Thames & Hudson, Londres, 1963 (rééd. multiples).
- Pissarro, le premier des impressionnistes, catalogue de l’exposition du musée Marmottan Monet, 2017, dirigée par Claire Durand-Ruel Snollaerts et Christophe Duvivier.
Documentation institutionnelle
- Musée d’Orsay, Paris — collection française majeure.
- Musée Marmottan Monet, Paris — institution co-organisatrice de l’exposition 2017.
A découvrir également sur Hors Cadre
- Claude Monet — le peintre qui a poursuivi la lumière pendant soixante ans — ami de Pissarro depuis 1859, exilés ensemble à Londres en 1870-1871.
- Vincent van Gogh — l’artiste qui a écrit autant qu’il a peint — formé à la lumière par Pissarro à Paris en 1886-1887.
- Jean-François Millet — le peintre des paysans — modèle revendiqué par Pissarro pour la peinture paysanne.
- Boulevard Montmartre, matinée d’hiver — comment la maladie oculaire de Pissarro a inventé sa peinture urbaine
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