Œuvre majeure

Le Bal du moulin de la Galette — l’icône de l’impressionnisme heureux

Pierre-Auguste Renoir — la modernité heureuse →
Date
1876
Technique
Huile sur toile
Dimensions
131 × 175 cm
Conservation
Musée d'Orsay, Paris

Montmartre, printemps 1876. Un peintre français de trente-cinq ans loue un petit atelier au 78 rue Cortot, sur les pentes de la Butte. Cette adresse n’est pas choisie au hasard. Elle se trouve à trois minutes à pied d’une des guinguettes les plus fréquentées du nord de Paris — le moulin de la Galette. Le peintre s’appelle Pierre-Auguste Renoir. Il a un projet ambitieux : peindre, en plein air, directement sur place, dimanche après dimanche pendant tout un été, une scène monumentale de bal dans cette guinguette populaire.

Le format choisi est colossal pour une scène de plein air : 131 centimètres de hauteur sur 175 centimètres de largeur. Trois fois plus grand qu’une toile de chevalet classique. Pour transporter une telle toile depuis l’atelier de la rue Cortot jusqu’à la guinguette, chaque dimanche, Renoir est aidé par ses amisFranc-Lamy, Norbert Goeneutte, Georges Rivière, Edmond Renoir (son frère). Ils portent la toile à plusieurs, dégagent un espace sur les bords de la piste de danse, installent le chevalet sur les marches d’un escalier de bois. Renoir peint directement, devant le motif vivant, dans une technique radicale de plein air jamais pratiquée auparavant sur un tel format.

L’œuvre est achevée à l’automne 1876. Présentée à la 3ᵉ exposition impressionniste d’avril 1877 au 6 rue Le Peletier, elle reçoit un accueil critique mitigé — la dissolution des formes dans les touches vibrantes déconcerte le public. Mais elle est immédiatement remarquée par Gustave Caillebotte, peintre impressionniste et riche héritier parisien, qui achète le tableau en 1879. Caillebotte conserve l’œuvre dans sa collection privée pendant quinze ans. À sa mort en 1894, son testament lègue la toile à l’État français — donation finalement acceptée en 1896.

Aujourd’hui conservé au musée d’Orsay, le Bal du moulin de la Galette est, factuellement, l’une des images les plus reproduites de toute l’histoire de la peinture occidentale. Image emblématique de l’impressionnisme, de la modernité parisienne joyeuse, du bonheur populaire des années 1870. Cet article raconte la genèse précise de cette œuvre — la technique radicale du plein air sur grand format, l’identification des modèles (tous amis de Renoir, aucun professionnel), la composition complexe en trois plans articulés autour de la lumière tamisée, la provenance longue depuis Caillebotte jusqu’à Orsay en passant par le Luxembourg et le Louvre, et le statut iconique de l’œuvre au cœur de l’exposition rétrospective Renoir et l’amour. La modernité heureuse présentée au musée d’Orsay jusqu’au 19 juillet 2026.


Le moulin de la Galette — la dernière guinguette de la Butte

Pour comprendre l’œuvre, il faut comprendre le lieu. Le moulin de la Galette n’est pas un lieu fictif ou symbolique — c’est une guinguette réelle située sur la Butte Montmartre, encore visible aujourd’hui (transformée en Musée de Montmartre depuis 1960).

Histoire du moulin : la Butte Montmartre comptait, au début du XIXᵉ siècle, plusieurs dizaines de moulins à vent servant à moudre le blé des plaines parisiennes. Au milieu du XIXᵉ siècle, l’industrialisation rend obsolètes ces moulins traditionnels. La plupart sont détruits. Deux subsistent : le Moulin Radet (encore visible aujourd’hui rue Lepic) et le Moulin Blute-Fin (au sommet de la Butte). Une famille de meuniers, les Debray, achète les deux moulins survivants dans les années 1830-1860 et les transforme progressivement en guinguette de plein air — restaurant à ciel ouvert, piste de danse, kiosque à musique.

Le nom « Galette » vient des galettes de seigle que la famille Debray vendait initialement aux visiteurs — pains plats cuits sur place et accompagnant le vin léger servi aux danseurs.

Atmosphère : tous les dimanches après-midi, à partir de 15 heures, la guinguette du moulin de la Galette accueille une foule socialement mixte :

  • Ouvriers et midinettes (apprenties couturières) du 9ᵉ arrondissement
  • Petits-bourgeois parisiens venus s’encanailler
  • Peintres, étudiants, bohèmes de toute la rive droite parisienne
  • Canotiers des bords de Seine venus de Chatou et Argenteuil
  • Étrangers de passage à Paris

Le bal dure jusqu’à minuit. Éclairage au gaz en soirée — globes lumineux suspendus aux arbres et aux poteaux, visibles dans le tableau de Renoir à gauche au fond, sous l’estrade des musiciens.

Mixité sociale et liberté : la guinguette du moulin de la Galette est, dans le Paris des années 1870, l’un des rares lieuxtoutes les classes sociales se côtoient sans hiérarchie formelle. On y danse la polka, la valse, le quadrille. Les femmes peuvent y venir sans chaperon — liberté inhabituelle dans le Paris bourgeois de l’époque. Renoir, fils d’ouvrier devenu peintre, se sent chez lui dans cette mixité sociale. C’est l’ambiance même qu’il veut peindre.


Le tableau, ce qu’il montre

Le Bal du moulin de la Galette est une huile sur toile mesurant 131 × 175 centimètresformat paysage, large, presque cinémascope avant la lettre. Cette largeur permet à Renoir de déployer une composition complexe mêlant dizaines de personnages dans un espace continu.

La composition s’organise selon une perspective surélevée — Renoir a peint la scène depuis les marches d’un escalier de bois qui surplombait la piste de danse. Ce point de vue plongeant lui permet de voir simultanément :

  • La piste de danse au premier plan gauche
  • Les tables des consommateurs au premier plan droite
  • La foule des arrière-plans
  • L’estrade des musiciens au fond gauche, avec ses lampadaires à gaz

Le tableau se construit selon trois plans articulés :

Plan 1 — Arrière-plan : effet de foule indistincte. Une multitude de personnages s’enchevêtre, suggérée par touches rapides sans dessin précis. Couples qui dansent. Hommes qui boivent. Femmes qui rient. Aucun individu n’est précisément reconnaissable. C’est la densité humaine qui compte.

Plan 2 — Mi-distance gauche : duos de danseurs en mouvement. Un couple au centre — homme de profil, chapeau melon noir, costume sombre, bras enserrant la taille de sa partenaire. Sa partenaire — robe rose à ruban — danse face à lui, regard tourné vers le peintre (donc vers le spectateur). Ce couple central semble avoir suspendu sa polka pour regarder le peintre — moment suspendu entre le mouvement et l’attention.

Plan 3 — Premier plan droite : groupe d’une dizaine de personnes attablées autour d’une table de café. Plusieurs portent un canotier. Sur la table, des verres contenant probablement de la grenadine ou de la bière légère. Ce groupe est identifiable — ce sont les amis personnels de Renoir.

La lumière est, en réalité, le véritable sujet du tableau. Renoir capte la lumière tamisée par les feuilles des acacias qui plantent la cour. Les rayons solaires filtrent à travers le feuillage et constellent le sol, les vêtements, les visages de taches lumineuses mobiles — appelées « sun spots » dans la critique anglo-saxonne, « macules solaires » en français.

Ces taches de lumière sont peintes en touches juxtaposées de roses pâles, orange, jaunes citron sur fond bleu-mauve général. Effet optique : le tableau vibre à l’œil, comme si la lumière bougeait réellement sur la toile. C’est toute l’invention impressionniste condensée dans une œuvre majeure.

Comme le résume la fiche officielle du musée d’Orsay :

« L’étude de la foule en mouvement dans une lumière à la fois naturelle et artificielle est traitée par des touches vibrantes et colorées. Le sentiment d’une certaine dissolution des formes fut l’une des causes des réactions négatives des critiques de l’époque. »

— Musée d’Orsay, fiche officielle de l’œuvre


Une foule d’amis et de modèles — qui est qui ?

L’une des particularités du Bal du moulin de la Galette est que Renoir n’a employé aucun modèle professionnel pour cette œuvre. Tous les personnages identifiables sont des amis personnels du peintre — d’autres artistes, des critiques d’art, et de jeunes ouvrières montmartroises qu’il rémunérait pour poser.

Cette information précieuse vient des souvenirs de Georges Rivière, critique d’art et ami intime de Renoir, qui a publié en 1921 un livre de mémoires intitulé Renoir et ses amis (Editions Floury). Rivière y identifie plusieurs des protagonistes du tableau, plus de quarante ans après sa réalisation.

Au centre du tableau :

  • Henriette Anna Lebœuf, dite Margot (1856-1879) — jeune femme de 20 ans au moment de la pose. Modèle préférée de Renoir à l’époque. Mort prématurément trois ans plus tard, à 23 ans, probablement de typhoïde. Sa disparition prématurée affligera durablement Renoir.
  • Le couple central qui regarde le peintre — homme à chapeau melon dansant avec une jeune femme en robe rose. Identités précises non documentées par Rivière.

Au premier plan droite (le groupe attablé, autour de la table) :

  • Georges Rivière lui-même (1855-1943), critique d’art, canotier sur la tête, stylo à la main. À l’époque du tableau il a 21 ans et publie ses premières critiques d’art dans la revue L’Impressionniste.
  • Pierre-Franc Lamy (1855-1919), peintre ami de Renoir et de Rivière. Cofondateur avec Goeneutte et Rivière de la revue éphémère L’Impressionniste qui défendait le mouvement.
  • Norbert Goeneutte (1854-1894), peintre et graveur, ami du même cercle. Mort prématurément à 39 ans d’une tuberculose.
  • Estelle Lebœuf, sœur cadette d’Henriette Lebœuf alias Margot. Pose au centre du groupe attablé avec une robe à rayures bleues et roses. Selon Rivière, c’est elle qui figure au premier plan, assise, dans une conversation animée.

Jeanne Samary (1857-1890), actrice de la Comédie-Française qui était la modèle préférée de Renoir à cette époque, n’apparaît pas dans le tableau principal — selon Rivière, elle avait alors 16 ans et entretenait à l’époque une liaison avec un garçon du quartier, et refusa de poser. Sa sœur Estelle Samary posa à sa place (à ne pas confondre avec Estelle Lebœuf). Jeanne Samary apparaît dans une autre œuvre majeure de Renoir peinte au même moment : La Balançoire (1876, musée d’Orsay) — œuvre également léguée par Caillebotte et conservée dans la même galerie aujourd’hui.

Edmond Renoir (1849-1944), frère cadet de Pierre-Auguste, journaliste au quotidien La Presse. Il a aidé Pierre-Auguste à transporter la toile entre l’atelier rue Cortot et la guinguette. Identité confirmée par les souvenirs de Rivière.

Détail vestimentaire : Renoir avait l’habitude de distribuer à ses modèles un chapeau de paille à large ruban rouge appelé « timbale » — chapeau à la mode parisienne des années 1870. Le bonnet en paille au ruban rouge visible en haut à droite du tableau est un exemple de cette timbale Renoir. Le peintre l’apportait avec lui aux séances de pose, prêté à différents modèles selon les besoins de la composition.

Synthèse : Le Bal du moulin de la Galette est, en grande partie, un autoportrait collectif du cercle artistique de Renoir en 1876 — bohème montmartroise, modèles ouvrières, journalistes, peintres amis. Le tableau n’est pas une scène neutre observée — c’est une mise en scène de l’entourage personnel du peintre.


Renoir peint sur place — la technique radicale du plein air

L’élément le plus radical de la création du Bal du moulin de la Galette est la méthode de travail adoptée par Renoir : peindre sur place, devant le motif vivant, directement à la guinguette, sur un format colossal de 131 × 175 cm.

Aucune toile de cette taille n’avait, en 1876, été peinte entièrement en plein air. Les grands formats étaient traditionnellement réservés à la peinture d’atelier — où l’artiste reconstituait à partir d’études des scènes complexes en conditions contrôlées (lumière artificielle, modèles posés, temps long de réalisation).

Renoir change cette tradition. Voici la technique précise qu’il adopte, documentée par les souvenirs de Georges Rivière (1921) et par les témoignages de Pierre-Franc Lamy et Norbert Goeneutte :

1. Atelier au plus près du motif. Renoir loue, spécifiquement pour ce projet, un petit atelier au 78 rue Cortot à Montmartre, à trois minutes à pied de la guinguette. Cet atelier est le plus modeste qu’il ait jamais occupé — une seule pièce, faible luminosité, mobilier sommaire. Mais sa proximité avec le moulin de la Galette est l’élément déterminant de son choix. Renoir peut transporter sa toile depuis l’atelier jusqu’à la guinguette en quelques minutes.

2. Transport collectif de la toile. Une toile de 131 × 175 cm sur châssis bois pèse environ 8 à 12 kilos. Renoir seul ne peut pas la transporter — d’autant qu’il faut aussi porter le chevalet, la palette, les pinceaux, le diluant. Selon Rivière, chaque dimanche, trois ou quatre amis de Renoir l’aident à transporter le matériel depuis l’atelier rue Cortot jusqu’à la guinguette. Norbert Goeneutte, Franc-Lamy, Edmond Renoir, Georges Rivière lui-même se relaient pour cette tâche logistique.

3. Installation sur les marches d’un escalier. À la guinguette, Renoir installe son chevalet sur un escalier en bois qui surplombe la piste de danse. Cette position élevée lui donne le point de vue plongeant caractéristique du tableau. Elle l’éloigne suffisamment des danseurs pour qu’il puisse observer la scène globale sans être dérangé.

4. Études préparatoires. Avant d’attaquer le grand tableau, Renoir réalise plusieurs études préparatoires : deux esquisses d’ensemble à l’huile (format réduit, environ 60 × 80 cm — l’une est conservée au Ordrupgaard Museum de Copenhague, l’autre au musée du Petit Palais à Paris). Plus une dizaine d’études partielles sur des groupes ou des figures isolées — études aujourd’hui dispersées dans plusieurs collections internationales.

5. Travail dominical sur plusieurs mois. Le dimanche après-midi est le moment fort de la guinguette — la foule maximale, l’atmosphère pleine, la lumière estivale. Renoir revient chaque dimanche entre mai et septembre 1876 pour continuer la toile. Selon Rivière, environ vingt à vingt-cinq séances sont nécessaires pour achever l’œuvre.

6. Tube de peinture industriel. L’invention récente (vers 1841 par John Goffe Rand, popularisée commercialement dans les années 1860-70) du tube métallique pour la peinture à l’huile rend cette pratique en plein air matériellement possible. Avant le tube de peinture, les peintres devaient préparer leur palette en atelier et transporter la peinture dans des vessies de porc étanches mais fragiles. Le tube métallique permet de transporter facilement des quantités importantes de peinture prête à l’emploi — révolution technique qui rend l’impressionnisme en plein air pratiquement faisable.

Cette méthode radicale est, factuellement, sans précédent dans l’histoire de la peinture occidentale. Aucun peintre avant Renoir n’avait peint un format de 131 × 175 cm entièrement en plein air. Monet, Pissarro, Sisley peignaient en plein air mais sur des formats modestes (rarement plus de 80 × 100 cm). Le Bal du moulin de la Galette est, à cet égard, le manifeste pratique de l’impressionnisme.


Avril 1877 — la troisième exposition impressionniste

Le tableau est présenté pour la première fois au public lors de la 3ᵉ exposition impressionniste, organisée du 4 au 30 avril 1877 au 6 rue Le Peletier dans le IXᵉ arrondissement de Paris. Renoir y présente 21 œuvres — c’est le plus gros contingent individuel de l’exposition.

Aux côtés du Bal du moulin de la Galette, Renoir expose La Balançoire (également 1876, musée d’Orsay), plusieurs portraits féminins, et des scènes de la vie parisienne contemporaine. C’est la dernière exposition impressionniste à laquelle Renoir participe avec autant d’œuvres — par la suite, sa participation au mouvement deviendra plus épisodique.

L’accueil critique est mitigé, parfois franchement hostile :

  • Plusieurs critiques saluent l’ambition du format et la réussite atmosphérique — le tableau « transmet la vie » d’une guinguette montmartroise
  • D’autres rejettent la dissolution des formes dans les touches vibrantes« on ne distingue plus les visages », « la peinture devient flou impressionniste »
  • Les critiques académiques dénoncent le sujet bas — peindre une guinguette populaire est jugé indigne d’un grand format historiquement réservé aux scènes héroïques ou religieuses

Comme l’a noté plus tard l’historien John Rewald dans son ouvrage de référence Histoire de l’impressionnisme (1946), le Bal du moulin de la Galette fut salué par les partisans du mouvement comme « le premier chef-d’œuvre de l’impressionnisme », mais incompris par la critique majoritaire de 1877.

Économiquement, l’exposition est un demi-échec. Peu d’œuvres se vendent. Pas d’acquisition par les musées. Mais le tableau attire l’attention d’un collectionneur crucial : Gustave Caillebotte, lui-même peintre impressionniste exposant à la même exposition, et riche héritier d’une famille de textile parisien.

Vers 1879 (selon les sources convergentes), Caillebotte achète Le Bal du moulin de la Galette directement à Renoir, pour une somme estimée à environ 1 500 à 2 000 francs. Acte d’amitié autant que d’investissement : Caillebotte savait que Renoir traversait à l’époque des difficultés financières, et il constituait sa collection privée notamment pour soutenir financièrement ses amis impressionnistes.

Détail historique précieux : la même année 1879, Gustave Caillebotte se peint lui-même dans Portrait de l’artiste au chevalet (collection privée, Suisse). Sur cette toile, on voit Caillebotte en train de peindre — et derrière lui, suspendu au mur de son atelier, se trouve Le Bal du moulin de la Galette de Renoir. Premier indice visuel confirmant que Caillebotte possédait l’œuvre depuis 1879.


De Caillebotte au musée d’Orsay — l’histoire d’un legs contesté

1879-1894 : Le Bal du moulin de la Galette reste dans la collection privée de Gustave Caillebotte à Paris. Aucune nouvelle exposition publique majeure pendant cette période. Le tableau reste caché du grand public, visible uniquement par les amis intimes du collectionneur.

21 février 1894 : Gustave Caillebotte meurt brutalement à 45 ans, dans sa propriété de Petit-Gennevilliers, des suites d’une congestion pulmonaire survenue alors qu’il jardinait. Son testament, rédigé en 1876 et codicilles ultérieurs, lègue sa collection d’œuvres impressionnistes (67 œuvres au total) à l’État français, sous condition d’exposition intégrale au musée du Luxembourg ou au Louvre.

Pierre-Auguste Renoir est désigné comme exécuteur testamentaire de la donation Caillebotte. Il doit négocier avec l’administration des musées française pour obtenir l’acceptation effective du legs.

Négociations difficiles (1894-1896). L’administration française hésite. Les conservateurs du Louvre considèrent l’impressionnisme comme trop récent, trop contesté, trop peu canonique pour mériter une entrée officielle dans les collections nationales. Plusieurs académiciens s’opposent publiquement à l’acceptation de la donation. Jean-Léon Gérôme (ancien professeur de Mary Cassatt à Paris) déclare publiquement que « la France n’a nul besoin de ces ordures » — phrase qui restera comme emblématique de la résistance académique à l’impressionnisme.

Après deux ans de négociations, l’État français n’accepte qu’une partie du legs — 38 œuvres sur 67. Le Bal du moulin de la Galette est accepté.

1896 : entrée officielle au musée du Luxembourg à Paris, musée des artistes vivants de l’époque. Le tableau y est exposé en permanence pendant 33 ans.

1929 : transfert au Louvre dans la galerie du Jeu de Paume (qui abritait alors les collections impressionnistes du Louvre).

1947 : le tableau est exposé au Jeu de Paume des Tuileries, devenu musée de l’Impressionnisme indépendant.

1986 : ouverture du musée d’Orsay. Le Bal du moulin de la Galette y est transféré depuis le Jeu de Paume. Il y est exposé en permanence depuis cette date, inventorié sous le numéro RF 2739.

Symboliquement : le tableau rejeté par les critiques académiques en 1877 et partiellement accepté à contrecœur par l’administration française en 1896 est devenu, un siècle plus tard, l’une des images les plus reproduites du musée d’Orsay et l’emblème de la modernité parisienne heureuse.


La deuxième version — un mystère et un record mondial

Un fait peu connu : il existe une deuxième version du Bal du moulin de la Galette, plus petite (78 × 114 cm), peinte également par Renoir, et qui a connu une destinée tout aussi extraordinaire que la version Orsay.

Cette version réduite a été probablement peinte par Renoir comme étude préparatoire ou comme réplique post-exposition — la chronologie exacte reste débattue entre historiens d’art. Certains estiment qu’elle précède la grande version (étude pour préparer le grand format), d’autres qu’elle la suit (réplique réalisée sur demande d’un collectionneur après le succès relatif de l’exposition de 1877).

Provenance documentée :

  • Années 1880-1929 : la version réduite passe par plusieurs collections privées européennes
  • Vers 1929 : achat par John Hay Whitney (1904-1982), magnat américain et diplomate (futur ambassadeur des États-Unis au Royaume-Uni 1957-1961). Whitney constitue l’une des plus grandes collections privées d’impressionnisme aux États-Unis
  • 1982 : mort de John Hay Whitney. La collection passe à sa veuve Betsey Cushing Whitney
  • 17 mai 1990 : la version réduite du Bal du moulin de la Galette est mise aux enchères chez Sotheby’s New York. Acheteur : Ryōei Saitō, magnat japonais du papier (1916-1996), propriétaire de la firme Daishōwa Paper

Prix d’adjudication : 78,1 millions de dollars — le deuxième prix le plus élevé jamais payé pour une œuvre d’art à cette date (le record absolu venait d’être établi quelques jours plus tôt par Portrait du docteur Gachet de Van Gogh, vendu 82,5 millions de dollars au même Ryōei Saitō).

Saitō déclare à la presse de l’époque qu’il « souhaite être incinéré avec ces deux œuvres » à sa mort — déclaration qui scandalise le monde de l’art. Il sera vivement contesté publiquement et rétracte plus tard cette déclaration.

1996 : mort de Ryōei Saitō. Les deux tableaux (Renoir et Van Gogh) disparaissent du circuit public. Leur sort actuel reste partiellement mystérieux :

  • Le Bal du moulin de la Galette est aujourd’hui considéré comme étant dans une collection privée en Suisse (selon plusieurs sources confidentielles)
  • Aucune exposition publique depuis 1990
  • Aucune photographie récente disponible

Cette version privée est identique à la version Orsay dans sa composition générale, mais traitée dans une manière plus fluide (touches plus libres, contours moins marqués). On ignore officiellement laquelle des deux est l’œuvre exposée à la 3ᵉ exposition impressionniste de 1877 — le catalogue d’exposition de l’époque ne précise pas les dimensions de l’œuvre présentée. Le consensus académique privilégie la version Orsay comme œuvre originale principale, mais le doute reste possible.


Postérité — l’icône universelle de l’impressionnisme

Au XXᵉ et XXIᵉ siècles, Le Bal du moulin de la Galette est devenu l’image la plus reproduite de l’impressionnisme, rivalisant seulement avec Les Nymphéas de Monet et Impression, soleil levant du même Monet.

Quelques lignées d’influence et de reprises documentées :

Picasso, 1955 : Bal du moulin de la Galette, réinterprétation cubiste de l’œuvre par Picasso, conservée à la collection particulière à Paris. Hommage explicite au tableau de Renoir, traité dans le langage cubiste tardif de Picasso.

Toulouse-Lautrec : ses scènes de cabaret des années 1890 (Moulin Rouge, Au Salon de la rue des Moulins) prolongent directement la tradition inaugurée par Renoir — guinguette populaire, modèles non professionnels, lumière artificielle, mixité sociale parisienne.

Cinéma français :

  • Jean Renoir, fils du peintre, réalise en 1955 le film French Cancan (avec Jean Gabin et Maria Felix) — film inspiré explicitement par les tableaux paternels du Moulin de la Galette et des bals de Montmartre
  • Vincente Minnelli, Un Américain à Paris (1951) — séquence de ballet finale dans un décor inspiré directement du Bal du moulin de la Galette

Publicité, mode, design : reproduction massive dans la culture populaire mondiale depuis les années 1950. Cartes postales, posters, mugs, t-shirts, écharpes, agendas, papiers peints. L’image fait partie de l’iconographie globale au même titre que La Joconde ou La Nuit étoilée.

Bilan iconographique : Renoir a inventé en 1876, sans le savoir, l’image-type du bonheur parisien. Image récupérée, détournée, reproduite par toute la culture occidentale du XXᵉ siècle. Au point que pour beaucoup, Paris = moulin de la Galette = Bal du moulin de la Galette = Renoir. Identification visuelle complète entre un lieu, une œuvre, et un artiste.


Comment voir l’œuvre aujourd’hui

Le Bal du moulin de la Galette est conservé au musée d’Orsay à Paris. Conditions pratiques :

  • Adresse : 1 rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris
  • Métro : Solférino (ligne 12) ou RER C (Musée d’Orsay)
  • Galerie : actuellement intégré à l’exposition rétrospective Renoir et l’amour. La modernité heureuse (1865-1885) jusqu’au 19 juillet 2026. Après le 19 juillet 2026, le tableau retournera à son emplacement permanent dans la galerie des Impressionnistes, niveau médian.
  • Numéro d’inventaire : RF 2739 (legs Gustave Caillebotte 1894, accepté 1896)
  • Tarifs et horaires complets : voir l’article Musée d’Orsay — que voir, horaires, billets sur Hors Cadre

À voir dans la même galerie :

  • La Balançoire (1876, Renoir) — œuvre sœur du Bal du moulin de la Galette, peinte dans le jardin de la rue Cortot la même année, également par legs Caillebotte. Jeanne Samary (qui refusa de poser pour le Bal) y figure
  • Jeunes filles au piano (1892, Renoir) — œuvre de la période classique mature
  • Gabrielle à la rose (1911, Renoir) — Renoir tardif, polyarthrite déclarée
  • Les Grandes Baigneuses (Les Nymphes) (1918-1919, Renoir) — œuvre testamentaire

Pour voir la deuxième version du Bal du moulin de la Galette :

Comme indiqué ci-dessus, la version réduite (78 × 114 cm) est actuellement dans une collection privée non identifiée (probablement en Suisse) depuis 1990. Non exposée publiquement. Aucune perspective de prêt à un musée à ce jour.

Pour visiter le lieu historique :

Le Musée de Montmartre (12 rue Cortot, 18ᵉ arrondissement, Paris) — installé dans les anciens bâtiments du moulin de la Galette et des jardins immédiatement voisins de l’atelier où Renoir a peint l’œuvre. Pèlerinage essentiel pour les amateurs. Plus précisément, l’atelier du 78 rue Cortot où Renoir a travaillé est aujourd’hui intégré au Musée de Montmartre.


Pour aller plus loin

Sources institutionnelles citées

Sources primaires citées

  • Georges Rivière, Renoir et ses amis, Floury, Paris, 1921. Source primaire essentielle sur le tableau et l’identification des modèles.
  • Pierre-Auguste Renoir, propos rapportés par son fils Jean Renoir dans Renoir, mon père, Paris, 1962.

Études modernes de référence

  • John Rewald, Histoire de l’impressionnisme, Albin Michel, Paris, 1946 (édition française). Ouvrage de référence sur le mouvement impressionniste.
  • Anne Distel, Renoir, un peintre, une vie, une œuvre, Hazan, Paris, 2009.
  • Guy-Patrice Dauberville, Michel Dauberville, Renoir : catalogue raisonné des tableaux, pastels, dessins et aquarelles, 5 volumes, Bernheim-Jeune, Paris, 2007-2014. Catalogue raisonné de référence.
  • John House, Renoir au XXᵉ siècle, catalogue de l’exposition Renoir et la tradition, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 2009.

Documentation institutionnelle

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