Artiste

Pierre-Auguste Renoir — la modernité heureuse

1841, Limoges — 1919, Cagnes-sur-Mer
Impressionnisme
Parcours
1841
Naissance à Limoges dans une famille ouvrière
1854
Apprenti peintre sur porcelaine chez Lévy à Paris
1862
École des Beaux-Arts, atelier Gleyre, rencontre Monet
1869
La Grenouillère avec Monet, naissance picturale de l'impressionnisme
1874
Première exposition impressionniste, La Loge
1876
Le Bal du moulin de la Galette
1881
Voyage en Italie, tournant ingresque
1890
Mariage avec Aline Charigot
1894
Naissance de Jean Renoir, futur cinéaste
1908
Installation aux Collettes à Cagnes-sur-Mer
1919
Mort à Cagnes-sur-Mer à 78 ans

Montmartre, dimanche après-midi, été 1876. Un peintre français de trente-cinq ans, originaire de Limoges, fils d’un tailleur et d’une couturière, installe son chevalet sur les pentes de la butte. Devant lui, à quelques mètres, le moulin de la Galette — guinguette populaire où les ouvriers, les midinettes, les peintres bohèmes et les petits-bourgeois parisiens viennent danser sous les arbres chaque dimanche. La lumière filtre à travers les feuilles d’acacia, tachant les visages et les robes claires de rondelles de soleil mouvantes. Les violons des musiciens accompagnent la foule joyeuse. Pierre-Auguste Renoir observe, esquisse, peint.

L’œuvre qu’il achèvera l’année suivante — Le Bal du moulin de la Galette, 131 × 175 centimètres, présentée à la 3ᵉ exposition impressionniste de 1877 — deviendra, factuellement, l’une des images les plus reproduites de toute l’histoire de la peinture occidentale. Symbole du bonheur parisien, de la modernité festive, de l’impressionnisme heureux. Image qui résume toute la sensibilité particulière de Renoir dans le groupe impressionniste : là où Manet peint le scandale, Degas peint la solitude, Pissarro peint le travail, Renoir peint la joie.

Pierre-Auguste Renoir est le seul peintre impressionniste d’origine ouvrière. Né le 25 février 1841 à Limoges, mort le 3 décembre 1919 à Cagnes-sur-Mer, il a traversé en 78 années plusieurs vies artistiques : apprenti peintre sur porcelaine dès 13 ans, étudiant aux Beaux-Arts, impressionniste des premiers temps, classique ingresque des années 1880, maître coloriste tardif des années 1900-1910. Quatre mille tableaux environ. Quatre des huit expositions impressionnistes. Polyarthrite déformante qui l’oblige, dans ses dernières années, à peindre avec un pinceau attaché à la main. Trois enfants dont Jean Renoir, qui deviendra l’un des plus grands cinéastes du XXᵉ siècle.

Cet article raconte la trajectoire singulière de ce fils d’ouvrier qui choisit le bonheur comme sujet d’art moderne — décision sans précédent dans la peinture française du XIXᵉ siècle, et paradoxalement la plus radicale du mouvement impressionniste. Il raconte aussi l’ascension sociale extraordinaire de Renoir, son mariage tardif avec Aline Charigot, son clan familial (Pierre acteur, Jean cinéaste, Claude céramiste), et l’exposition rétrospective Renoir et l’amour. La modernité heureuse actuellement présentée au musée d’Orsay jusqu’au 19 juillet 2026 — qui réinscrit ce peintre au cœur de l’actualité artistique parisienne.


Limoges 1841 — l’enfance ouvrière

Pierre-Auguste Renoir naît le 25 février 1841 à Limoges, dans la Haute-Vienne, capitale française de la porcelaine depuis le XVIIIᵉ siècle. Sa famille appartient à la classe ouvrière artisanale de la ville. Son père, Léonard Renoir (1799-1874), est tailleur — métier modeste, exercé à domicile dans des conditions matérielles précaires. Sa mère, Marguerite Merlet (1807-1896), est couturière, complétant les maigres revenus familiaux par des travaux d’aiguille à façon.

Pierre-Auguste est le sixième d’une fratrie de sept enfants — situation typique des familles ouvrières françaises du XIXᵉ siècle où la mortalité infantile était élevée et les descendances nombreuses assuraient la survie économique de la famille par le travail collectif.

1845 : la famille Renoir quitte Limoges pour s’installer à Paris. Les conditions économiques locales se détériorent dans la première moitié du XIXᵉ siècle, et les familles ouvrières émigrent massivement vers la capitale où l’industrialisation offre davantage d’opportunités d’emploi. Les Renoir s’installent dans le quartier du Louvre, rue d’Argenteuil, à deux pas des Tuileries — proximité géographique avec le Louvre qui sera déterminante dans l’orientation artistique du jeune Auguste.

1854 : à treize ans, Pierre-Auguste Renoir entre comme apprenti chez la manufacture de porcelaine Lévy frères, rue du Temple. Il y apprend la peinture sur porcelaine — technique extrêmement délicate consistant à appliquer des motifs floraux, ornementaux ou figuratifs sur des assiettes, tasses, vases destinés à la consommation bourgeoise.

Cette formation à la peinture sur porcelaine est, factuellement, déterminante pour le reste de la carrière de Renoir. Elle lui apprend :

  • La précision de la touche sur surface lisse et fragile
  • La gestion des couleurs vives qui résistent au feu de cuisson
  • Le goût des motifs floraux et décoratifs qui ne quittera jamais son œuvre
  • La discipline industrielle du travail quotidien rémunéré à la pièce

Pendant quatre ans, Renoir gagne sa vie en décorant des services de porcelaine. Il complète ses revenus en peignant des éventails et des stores chez d’autres artisans parisiens. À 17 ans, il a déjà gagné suffisamment d’économies pour envisager une formation artistique sérieuse.

1858 : la manufacture Lévy frères introduit l’impression mécanique pour la décoration de masse. Les peintres sur porcelaine sont progressivement licenciés — métier artisanal rendu obsolète par l’industrialisation. Renoir perd son emploi.

Cette expérience précoce du chômage technologique — perdre son métier à cause d’une machine — laissera une trace durable chez Renoir. Toute sa vie, il valorisera le travail manuel, l’artisanat, la dextérité acquise par la pratique répétée. Il refusera l’industrialisation de la peinture (les reproductions photographiques, les catalogues mécaniques) et défendra la valeur unique du tableau peint à la main.


1862-1864 — l’atelier Gleyre et la rencontre fondatrice

Avril 1862 : Pierre-Auguste Renoir, à 21 ans, réussit le concours d’entrée à l’École des Beaux-Arts de Paris. Pour un fils d’ouvrier, c’est un exploit social. L’École est traditionnellement le passage obligé des fils de bourgeois dotés d’une formation classique solide (latin, grec, histoire de l’art). Renoir a rattrapé son retard culturel par la fréquentation des musées parisiens — Louvre principalement, où il copie les maîtres anciens depuis son adolescence.

Renoir s’inscrit dans l’atelier de Charles Gleyre (1806-1874), peintre suisse installé à Paris, héritier du néoclassicisme français et enseignant respecté des Beaux-Arts. Gleyre dirige un atelier privé libre — système typique de l’époque où des élèves rémunèrent un maître expérimenté pour leur formation pratique, indépendamment des cours officiels de l’École.

C’est dans cet atelier Gleyre que Renoir fait les rencontres les plus déterminantes de sa vie artistique :

  • Claude Monet (1840-1926) — d’un an son aîné, peintre passionné de plein air, déjà familier de la peinture devant le motif
  • Frédéric Bazille (1841-1870) — fils de notable montpelliérain, mécène généreux du groupe naissant, soutien financier des plus pauvres dont Renoir
  • Alfred Sisley (1839-1899) — Britannique installé à Paris, paysagiste sensible, futur fidèle du mouvement impressionniste

Les quatre amis vont peindre ensemble à partir de 1863-1864, d’abord à Paris, puis dans les environs : Chailly-en-Bière en forêt de Fontainebleau (paysages d’arbres et de sous-bois), La Grenouillère sur les bords de Seine près de Bougival (scènes de bain et de canotage), Argenteuil chez Monet à partir de 1872.

Le principe qui les unit : peindre en plein air, sur le motif, rapidement, en saisissant l’instant lumineux. Cette pratique n’est pas une invention de leur génération — Constable, Boudin, Corot, les peintres de Barbizon l’avaient déjà adoptée. Mais Monet, Renoir, Sisley et Bazille la systématisent, la radicalisent, et la transforment en programme esthétique complet : toute la peinture doit être faite en plein air, devant le motif, dans l’instant.

1869 : à La Grenouillère, près de Bougival, Monet et Renoir peignent côte à côte la même scène — les baigneurs et baigneuses de la guinguette flottante sur la Seine. Deux versions sont conservées : La Grenouillère de Monet (Metropolitan Museum, New York) et La Grenouillère de Renoir (musée des Beaux-Arts de Stockholm). C’est, selon de nombreux historiens, le moment de naissance de l’impressionnisme comme technique picturale aboutie : touches juxtaposées de couleurs pures, dissolution du dessin dans la lumière, capture rapide d’une atmosphère plutôt que d’une forme.


Salon, expositions impressionnistes et années difficiles (1865-1875)

1864 : Renoir est accepté pour la première fois au Salon de Paris avec une œuvre académiqueLa Esmeralda, sujet tiré de Victor Hugo (Notre-Dame de Paris). Premier succès officiel. Mais Renoir détruit l’œuvre lui-même peu après, mécontent de son traitement trop académique.

1865-1870 : Renoir expose épisodiquement au Salon, alternant acceptations et refus. Sa situation matérielle reste précaire. Il vit dans des conditions modestes, partage parfois son atelier avec Bazille, Monet ou Sisley qui le soutiennent financièrement quand le besoin se fait sentir.

1870-1871 : la guerre franco-prussienne interrompt brutalement le développement du groupe. Renoir est mobilisé dans les cuirassiers et stationné à Bordeaux et Tarbes — il ne verra pas le combat direct. Mais son ami Frédéric Bazille est tué à la bataille de Beaune-la-Rolande, le 28 novembre 1870, à 29 ans. C’est, pour Renoir et pour tout le groupe impressionniste naissant, le premier deuil majeur.

Avril 1874 : Renoir participe à la première exposition impressionniste organisée au 35 boulevard des Capucines, dans l’ancien atelier du photographe Nadar. Trente artistes y exposent, dont Monet, Pissarro, Sisley, Degas, Cézanne, Berthe Morisot. Renoir y présente six œuvres, dont la fameuse Loge (1874, Courtauld Gallery, Londres) — portrait d’une bourgeoise au théâtre, modèle Nini Lopez et son frère Edmond Renoir.

L’accueil critique de l’exposition est désastreux. Le critique Louis Leroy invente, dans Le Charivari, le terme « impressionniste » comme moquerie à partir du titre du tableau de Monet Impression, soleil levant. Personne n’avait imaginé que ce nom moqueur deviendrait, factuellement, le nom officiel d’un des mouvements artistiques majeurs de l’histoire occidentale.

Avril 1876 : 2ᵉ exposition impressionniste, au 11 rue Le Peletier. Renoir y présente 15 œuvres.

Avril 1877 : 3ᵉ exposition impressionniste, 6 rue Le Peletier. Renoir y présente 21 œuvres, dont Le Bal du moulin de la Galette (musée d’Orsay) — œuvre signature absolue de toute sa carrière.

1882 : 7ᵉ exposition impressionniste. Dernière participation de Renoir au groupe. À partir de cette date, il n’expose plus avec les impressionnistes — début du tournant ingresque qui le séparera progressivement du mouvement.

Pour résumer : Renoir participe à quatre des huit expositions impressionnistes1874, 1876, 1877, 1882. Moins assidu que Pissarro (8 sur 8), Degas (7 sur 8) ou Berthe Morisot (7 sur 8), mais plus présent que Monet (qui a abandonné le groupe en 1880).


1881 — l’Italie, Raphaël et le tournant ingresque

À l’automne 1881, Renoir, qui a quarante ans et commence à connaître un certain succès commercial (le marchand Paul Durand-Ruel soutient activement les impressionnistes), part en Italie pour un voyage d’études de plusieurs mois. Il visite Venise, Florence, Rome, Naples, Pompéi, Palerme, Capri.

À Rome, Renoir voit pour la première fois les fresques de Raphaël au Vatican — Les Loges de Raphaël, La Chambre de la Signature, La Galatée. Le choc esthétique est profond. Selon ses propres mots rapportés bien plus tard à son fils Jean Renoir :

« J’ai vu Raphaël à Rome. C’est vraiment très beau et j’aurais dû le voir plus tôt. C’est plein de savoir et de sagesse. »

— Pierre-Auguste Renoir à son fils Jean Renoir, années 1900

À Pompéi, Renoir découvre les fresques antiques — couleurs vives, dessin précis, compositions classiques. À Venise, il étudie Tiepolo et Véronèse. Toute son admiration se déplace vers la grande tradition classique européenne — celle des maîtres de la Renaissance italienne.

Retour à Paris début 1882. Renoir rentre transformé. Il rejette progressivement la manière impressionniste des années 1870 — touche libre, dissolution des contours, dominante atmosphérique. Il revient au dessin précis, aux contours fermes, aux compositions construites, à la palette austère.

Cette rupture stylistique s’étend sur environ sept années, de 1881 à 1888. La période est appelée par les historiens d’art « période ingresque », « période aigre », ou plus simplement « la crise de Renoir ». Œuvres emblématiques :

  • Les Grandes Baigneuses (1884-1887, Philadelphia Museum of Art) — composition néo-classique de trois nus féminins dans un paysage, dessin précis rappelant Raphaël et Ingres
  • Jeunes filles au piano (1892, musée d’Orsay) — œuvre plus tardive où le classicisme renoirien atteint sa maturité apaisée
  • La Promenade (1885-1886, Saint Louis Art Museum) — synthèse classique-impressionniste

Réception critique mitigée. Les anciens compagnons impressionnistes sont déconcertés voire hostiles : Pissarro, Monet, Sisley comprennent mal cette régression apparente vers le classicisme. Plusieurs collectionneurs se détournent. Mais Renoir persiste. Il considère le tournant ingresque comme une étape nécessaire dans sa maturation artistique.

À partir des années 1890, Renoir opère une synthèse entre le classicisme retrouvé et l’impressionnisme initial — c’est ce qu’on appelle la « période nacrée », marquée par des touches plus larges, des couleurs irisées, des chairs féminines traitées avec une luminosité particulière. Cette synthèse mature caractérisera tout le dernier tiers de son œuvre.


1890 — Aline Charigot et la fondation du clan Renoir

À l’automne 1880, Renoir, à 39 ans, organise un déjeuner avec ses amis sur la terrasse de la Maison Fournaise, restaurant flottant de Chatou sur la Seine. Parmi les convives, une jeune femme de 21 ans, Aline Charigot (1859-1915), couturière originaire d’Essoyes (Aube) — petit village viticole de la Champagne où Aline est née. Aline est la compagne de Renoir depuis quelques années — leur relation est discrète, conforme aux conventions sociales de l’époque.

Renoir représente Aline dans Le Déjeuner des canotiers (1880-1881, Phillips Collection, Washington) — l’œuvre la plus célèbre de cette période. Aline est assise à gauche du tableau, vêtue d’une robe à motifs floraux, chapeau de paille orné de fleurs, portant son petit chien, Bob. Visage rond, épaules rondes, gestes maternels. Aline est la mère, la bonne, la paysanne, la modernité bourgeoise heureuse — tout ce que Renoir aime peindre.

Aline et Pierre-Auguste vivent ensemble depuis environ 1879 sans être mariés. Cette union libre est acceptable dans le milieu artistique parisien des années 1880, mais scandaleuse dans le village natal d’Aline.

1885 : naissance du premier enfant, Pierre Renoir — fils non reconnu officiellement (Aline et Pierre-Auguste ne sont pas mariés). Pierre passera son enfance dans des conditions précaires entre Paris et Essoyes.

14 avril 1890 : Pierre-Auguste Renoir, 49 ans, épouse officiellement Aline Charigot, 30 ans, à la mairie du IXᵉ arrondissement de Paris. Le mariage tardif légitime à la fois le fils Pierre (alors âgé de 5 ans) et régularise la situation matrimoniale du peintre devenu célèbre.

1894 : naissance du second fils, Jean Renoir (1894-1979). Jean deviendra l’un des plus grands cinéastes du XXᵉ siècle — réalisateur de La Grande Illusion (1937), La Règle du jeu (1939), La Bête humaine (1938). Influence durable du père sur le fils : Jean Renoir conservera toute sa vie un respect profond pour l’œuvre paternelle et publiera en 1962 un livre-mémoire de référence, Renoir, mon père, qui reste l’une des principales sources biographiques sur le peintre.

1901 : naissance du troisième fils, Claude Renoir dit « Coco » (1901-1969). Claude deviendra céramiste et producteur de cinéma — travaillera avec son frère Jean sur plusieurs films.

Le clan Renoir — Pierre acteur, Jean cinéaste, Claude céramiste-producteur — est, factuellement, l’une des dynasties artistiques les plus influentes de l’histoire culturelle française du XXᵉ siècle. Tous trois honorent, à leur manière, l’héritage du patriarche peintre.


1908-1919 — Cagnes-sur-Mer, la polyarthrite et la peinture héroïque

À partir des années 1890, Renoir commence à souffrir de douleurs articulaires progressives. Le diagnostic médical moderne identifie rétrospectivement une polyarthrite rhumatoïde — maladie auto-immune déformante qui affecte progressivement les articulations des mains, pieds, épaules.

1898 : Renoir achète une propriété de campagne au village de Magagnosc près de Grasse, Côte d’Azur. Le climat chaud et sec soulage ses douleurs. Il y séjourne plusieurs mois par an entre 1898 et 1907.

1907 : Renoir achète le domaine des Collettes à Cagnes-sur-Mer, propriété de 12 hectares plantée d’oliviers centenaires. Il y fait construire une maison-atelier spécialement conçue pour ses besoins de peintre malade.

À partir de 1908, Renoir s’installe définitivement à Cagnes-sur-Mer. Soixante-sept ans. Polyarthrite avancée. Ses mains se déforment progressivement. Les doigts se tordent, les articulations enflent. Mais Renoir continue à peindreavec acharnement.

Selon les témoignages d’Albert André (peintre ami) et Jeanne Baudot (autre amie peintre) qui ont séjourné à Cagnes dans les années 1910 :

  • Renoir se fait transporter à son chevalet par ses gardes-malades (Marguerite et Gabrielle Renard, Gabrielle étant aussi un modèle fréquent)
  • Ses pinceaux sont glissés entre ses doigts crispés, parfois attachés à la main avec une bande de tissu
  • Il peint plusieurs heures par jour, assis dans un fauteuil-bureau équipé d’un système de roulettes
  • Sa palette, devenue plus réduite (vermillon, blanc, jaune de chrome, vert véronèse, bleu cobalt), produit néanmoins des œuvres lumineuses

Cette peinture héroïque des dernières années — Renoir refuse d’arrêter de peindre malgré la douleur quotidienne — produit des chefs-d’œuvre tardifs : Gabrielle à la rose (1911, musée d’Orsay), Les Grandes Baigneuses dites Les Nymphes (1918-1919, musée d’Orsay — œuvre testamentaire), Portrait d’Ambroise Vollard en torero (1917, Nippon Television Network Corporation, Tokyo).

À la fin de sa vie, Renoir se tourne également vers la sculpture. Ne pouvant plus manier les outils lui-même, il dicte ses modelages à un jeune sculpteur catalan, Richard Guino (1890-1973), envoyé par son ami Aristide Maillol. Guino exécute matériellement sous la direction verbale et gestuelle de Renoir. Le résultat : une douzaine de sculptures signées « Renoir » — dont le célèbre Vénus victrieuse (1914, plusieurs musées dont Orsay).

3 décembre 1919 : Pierre-Auguste Renoir meurt à Cagnes-sur-Mer d’une pneumonie, à 78 ans. Sa dernière phrase, rapportée par son entourage, aurait été : « Je crois que je commence à y comprendre quelque chose. » — phrase de l’artiste éternel qui se considère, jusqu’au bout, comme un apprenti.

Il est enterré à Essoyes, le village natal d’Aline dans la Champagne. Aline elle-même est morte quatre ans plus tôt (1915), pendant la Première Guerre mondiale, alors que ses deux fils Pierre et Jean étaient mobilisés au front.


Postérité — le legs Caillebotte et la consécration

L’entrée massive de Renoir dans les collections nationales françaises date d’un événement précis : le legs Gustave Caillebotte.

Gustave Caillebotte (1848-1894), peintre impressionniste et riche héritier d’une famille textile parisienne, avait constitué pendant les années 1870-1890 une collection privée d’œuvres impressionnistes, achetées directement à ses amis pour les soutenir financièrement. Au moment de sa mort en février 1894, à 45 ans, sa collection comprenait :

  • 16 Monet
  • 18 Pissarro
  • 9 Sisley
  • 7 Degas
  • 4 Manet
  • 3 Cézanne
  • 2 Berthe Morisot
  • 8 Renoir — dont Le Bal du moulin de la Galette, La Balançoire, Portrait de Madame Charpentier et ses enfants (esquisse), Étude de torse

Soit au total 67 œuvres impressionnistes, parmi les plus importantes du mouvement.

Caillebotte avait stipulé par testament que sa collection devait être léguée à l’État français sous condition d’être exposée intégralement au Louvre ou au musée du Luxembourg (musée des artistes contemporains à l’époque). Pierre-Auguste Renoir avait été désigné comme exécuteur testamentaire de Caillebotte.

L’État français hésite. Les conservateurs du Louvre considèrent que l’impressionnisme est encore trop récent et trop contesté pour entrer dans les collections nationales prestigieuses. Trois années de négociations difficiles s’engagent entre Renoir et l’administration. L’État ne acceptera finalement qu’une partie du legs — 38 œuvres sur 67 — en 1896, deux ans après la mort de Caillebotte.

Le Bal du moulin de la Galette entre alors dans les collections nationales françaises. Il est d’abord exposé au musée du Luxembourg (musée des artistes vivants), puis transféré au Louvre en 1929, enfin transféré au musée d’Orsay en 1986 lors de l’ouverture du nouveau musée.

Au XXᵉ siècle, la cote de Renoir explose. Plusieurs records historiques :

  • 1990 : Au Moulin de la Galette (version privée de format réduit, 78 × 114 cm) est vendu 78,1 millions de dollars à un collectionneur japonais lors d’une vente Sotheby’srecord absolu pour une œuvre d’art à l’époque (battu seulement par Van Gogh quelques mois plus tôt)
  • 2010 : Le Bal du Moulin de la Galette (version Orsay) est régulièrement prêté à des expositions internationales majeures à Tokyo, Séoul, New York

Aujourd’hui, Pierre-Auguste Renoir est définitivement reconnu comme l’un des cinq ou six peintres impressionnistes majeurs, à égalité avec Monet, Manet, Degas, Pissarro, Cézanne. Son influence est massive — particulièrement sur la peinture américaine du tournant du siècle (Sargent, Chase), sur Pierre Bonnard et Pierre Vuillard (les Nabis), et sur toute la peinture figurative du XXᵉ siècle revendiquant le plaisir esthétique comme valeur artistique.


2026 — Renoir et l’amour. La modernité heureuse au musée d’Orsay

Au moment de la rédaction de cet article (printemps-été 2026), le musée d’Orsay consacre à Pierre-Auguste Renoir une grande exposition rétrospective intitulée Renoir et l’amour. La modernité heureuse (1865-1885), présentée du 17 mars au 19 juillet 2026.

L’exposition rassemble plus de 100 œuvres prêtées par les principaux musées internationaux détenteurs de Renoir : National Gallery of Art Washington, Metropolitan Museum of Art New York, Phillips Collection Washington (où est conservé Le Déjeuner des canotiers), National Gallery Londres, Courtauld Gallery Londres, Kunsthaus Zurich, et plusieurs collections privées internationales.

Le fil thématique de l’exposition est le traitement renoirien de l’amour, du plaisir et de la modernité urbaine heureuse dans les vingt premières années de sa carrière (1865-1885). Sont exposés :

  • Les scènes de bal et de guinguette (Bal du moulin de la Galette, La Balançoire, Bal à Bougival)
  • Les portraits de modèles (La Loge, Portrait d’Aline Charigot, série Gabrielle)
  • Les scènes intimes (déjeuners, lectures, conversations)
  • Les paysages de plein air des bords de Seine

Une exposition parallèleRenoir dessinateur — est présentée au même moment, du 17 mars au 5 juillet 2026. Première exposition entièrement consacrée aux dessins, croquis, études et aquarelles de Renoir. Une centaine d’œuvres sur papier y sont présentées.

Réservation horodatée obligatoire sur le site du musée. Affluence très forte depuis l’ouverture en mars — l’exposition est considérée comme l’un des événements culturels parisiens majeurs du printemps-été 2026.


Comment voir ses œuvres

À Paris

Musée d’Orsay — la plus grande collection mondiale de Renoir. Plus de 80 œuvres : peintures, pastels, dessins, sculptures. Œuvres majeures à voir absolument :

  • Le Bal du moulin de la Galette (1876) — legs Caillebotte
  • La Balançoire (1876) — legs Caillebotte
  • Jeunes filles au piano (1892)
  • Gabrielle à la rose (1911) — Renoir tardif
  • Les Grandes Baigneuses (Les Nymphes) (1918-1919) — œuvre testamentaire
  • Portrait de Madame Charpentier et ses enfants (1878, esquisse)
  • Plusieurs sculptures tardives (collaboration Richard Guino)

Musée de l’Orangerie, Tuileries — quelques œuvres dans la collection Walter-Guillaume, dont Yvonne et Christine Lerolle au piano (1897-1898) et plusieurs portraits féminins.

Aux États-Unis

Phillips Collection, Washington — détient Le Déjeuner des canotiers (1880-1881), considéré comme l’autre chef-d’œuvre absolu de Renoir avec Le Bal du moulin de la Galette.

Metropolitan Museum of Art, New York — collection importante, dont Madame Charpentier et ses enfants (1878).

National Gallery of Art, Washington — plusieurs œuvres majeures.

Art Institute of Chicago — collection importante.

Au Royaume-Uni

National Gallery, LondresLes Parapluies (1881-1885) et plusieurs œuvres importantes.

Courtauld Gallery, LondresLa Loge (1874), première œuvre majeure de Renoir.

Sur la Côte d’Azur

Musée Renoir, Cagnes-sur-Mer — installé dans la maison-atelier des Collettes où Renoir a vécu et travaillé de 1908 à 1919. Plusieurs sculptures originales, outils de l’atelier, mobilier d’époque. Lieu de pèlerinage pour les amateurs.


Pour aller plus loin

Sources institutionnelles citées

Sources primaires citées

  • Pierre-Auguste Renoir, propos rapportés par son fils Jean Renoir dans Renoir, mon père, Paris, 1962.
  • Ambroise Vollard, Renoir, peintre du bonheur, entretiens recueillis, 1918.

Études modernes de référence

  • Jean Renoir, Renoir, mon père, Hachette, Paris, 1962. Source primaire et biographie de référence par le fils du peintre, cinéaste majeur.
  • John House, Renoir au XXᵉ siècle, catalogue de l’exposition Renoir et la tradition, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 2009.
  • Guy-Patrice Dauberville, Michel Dauberville, Renoir : catalogue raisonné des tableaux, pastels, dessins et aquarelles, 5 volumes, Bernheim-Jeune, Paris, 2007-2014. Catalogue raisonné de référence.
  • Anne Distel, Renoir, un peintre, une vie, une œuvre, Hazan, Paris, 2009.
  • Elda Fezzi, Jacqueline Henry, Tout l’œuvre peint de Renoir : période impressionniste, 1869-1883, Flammarion, Paris, 1985.

Documentation institutionnelle

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