Artiste

Berthe Morisot — la peintre qui a habité la peinture de Manet

1841, Bourges — 1895, Paris
Impressionnisme
Parcours
1841
Naissance à Bourges
1860
Formation chez Camille Corot
1864
Premier Salon officiel
1868
Rencontre avec Édouard Manet au Louvre
1874
Mariage avec Eugène Manet & première exposition impressionniste
1878
Naissance de sa fille Julie
1895
Mort à Paris

Paris, 15 avril 1874, ancien atelier du photographe Nadar, 35 boulevard des Capucines. L’exposition collective qui s’ouvre aujourd’hui restera dans l’histoire comme la première exposition impressionniste. Trente artistes y présentent leurs œuvres en marge du Salon officiel. Parmi eux, Claude Monet, Auguste Renoir, Camille Pissarro, Edgar Degas, Alfred Sisley, Paul Cézanne. Et une seule femme : Berthe Morisot, trente-trois ans, qui présente neuf œuvres dont Le Berceau.

Aujourd’hui, plus de cent cinquante ans plus tard, le grand public connaît Morisot — mais en grande partie à travers les onze portraits qu’Édouard Manet a peints d’elle entre 1868 et 1874. Le Balcon, Berthe Morisot au bouquet de violettes, Berthe Morisot à l’éventail. Le visage de Morisot est devenu l’un des visages les plus célèbres de la peinture française du XIXᵉ siècle. Mais son œuvre à elle — ses 416 peintures, 191 pastels, 238 aquarelles documentés par le catalogue Bataille-Wildenstein de 1961 — reste largement méconnue du grand public francophone.

Cet article inverse la perspective. Ce n’est pas un portrait de la femme qui a posé pour Manet. C’est le portrait de la peintre Morisot — élève de Corot, exposée au Salon dès 1864, seule femme du groupe fondateur de l’impressionnisme, amie de Mallarmé, hôtesse d’un salon parisien où se rencontraient chaque jeudi Monet, Renoir, Degas et Pissarro. Une artiste majeure du XIXᵉ siècle que l’histoire de l’art a longtemps réduite à un visage peint par un autre.


Bourges 1841 — l’enfance d’une bourgeoise cultivée

Berthe Marie Pauline Morisot naît le 14 janvier 1841 à Bourges, dans le Cher. Sa famille appartient à la bourgeoisie administrative française. Son père, Edme-Tiburce Morisot (1806-1874), est alors préfet du Cher — il finira sa carrière comme conseiller référendaire à la Cour des comptes. Sa mère, Marie-Cornélie Thomas (1819-1876), est issue d’une famille de trésoriers payeurs généraux.

Détail biographique souvent évoqué : Berthe est arrière-petite-nièce du peintre Jean-Honoré Fragonard (1732-1806) par sa mère. Le lien est généalogique réel, mais sans descendance artistique directe — Berthe n’a pas connu son aïeul mort trente-cinq ans avant sa naissance. Le musée Marmottan Monet a néanmoins consacré en 2023 une exposition (Berthe Morisot et l’art du XVIIIᵉ siècle) à l’influence de l’art du XVIIIᵉ — Watteau, Boucher, Fragonard, Perronneau — sur la peinture de Morisot.

Berthe est la troisième de quatre enfants : ses sœurs aînées Yves (1838-1893) et Edma (1839-1921), et son frère cadet Tiburce (1848-1909). Les trois sœurs Morisot entretiendront toute leur vie des liens étroits. Edma, plus particulièrement, sera la confidente de Berthe — elle pratiquera aussi la peinture pendant les années 1860, exposera au Salon, puis abandonnera la peinture en 1869 à son mariage avec l’officier de marine Adolphe Pontillon.

En 1852, quand Berthe a onze ans, la famille s’installe définitivement à Paris, dans le quartier de Passy (XVIᵉ arrondissement actuel). Ce quartier élégant restera celui de Berthe toute sa vie — elle y vivra, peindra, recevra son salon hebdomadaire, et y sera inhumée au cimetière de Passy.


La formation — Chocarne, Guichard, Corot

À seize ans, en 1857, Berthe et sa sœur Edma commencent les cours de dessin sous la direction de Geoffroy-Alphonse Chocarne (1797-1859), peintre néo-classique de l’école de David. Formation traditionnelle, austère, centrée sur la copie d’après les maîtres anciens.

Les trois sœurs Morisot — Yves, Edma et Berthe — passent rapidement chez Joseph Guichard (1806-1880), peintre lyonnais formé chez Ingres et Delacroix. Guichard reconnaît immédiatement le talent exceptionnel de Berthe et Edma. En 1857, il écrit à leur mère cette lettre célèbre :

« Dans le milieu de grande bourgeoisie où vous vivez, ce sera une révolution, je dirais presque une catastrophe. Êtes-vous sûre de ne jamais maudire le jour où l’art, entré dans votre maison aussi respectable et paisible, est devenu le seul arbitre du sort de deux de vos enfants ? »

— Joseph Guichard, lettre à Marie-Cornélie Morisot, 1857

Marie-Cornélie accepte. Berthe et Edma poursuivent leur formation. En 1859-1860, les sœurs s’installent en plein air à Ville-d’Avray auprès de Camille Corot (1796-1875), maître incontesté du paysage français du milieu du XIXᵉ siècle. Corot leur enseigne la peinture en plein air, le rendu de la lumière, l’observation directe du motif. Cette formation détermine la manière de Berthe pour toute sa vie : palette claire, touche libre, lumière comme sujet réel.

Berthe copie au Louvre entre 1858 et 1864 — Veronese, Rubens, Titien. C’est dans ces salles du Louvre, en train de copier une œuvre de Rubens, qu’elle fera la rencontre déterminante de sa vie en 1868.


1864-1867 — les premiers Salons

Berthe a vingt-trois ans quand elle envoie ses deux premiers tableaux au Salon officiel de 1864. Les deux œuvres — Vieux chemin à Auvers et Souvenir des bords de l’Oise — sont acceptées par le jury. Elle est listée dans le livret comme « élève de Joseph Guichard et Achille-François Oudinot ». Premier succès officiel.

Berthe expose régulièrement au Salon entre 1864 et 1873 — sept Salons consécutifs. Ses œuvres présentées dans cette première période sont essentiellement des paysages dans la manière de Corot, peints à Auvers-sur-Oise (où sa famille passe les étés à partir de 1863) et dans les environs parisiens.

Cette première période est celle d’une peintre confirmée du Salon officiel — pas d’une rebelle ni d’une marginale. Berthe Morisot suit la voie tracée. Elle est respectée par ses pairs masculins, notamment par Henri Fantin-Latour (1836-1904) qu’elle a rencontré au Louvre vers 1861-1862 en train de copier les maîtres anciens.

Fantin-Latour est l’ami fidèle qui ouvre à Berthe le réseau des peintres parisiens d’avant-garde. C’est lui qui, en 1868, l’introduira auprès d’Édouard Manet — rencontre qui changera sa vie artistique.


1868 — la rencontre avec Manet au Louvre

C’est Henri Fantin-Latour qui présente Berthe Morisot à Édouard Manet au cours du printemps 1868, dans une salle du musée du Louvre.

Berthe est en train de copier Les Pèlerins d’Emmaüs de Pierre Paul Rubens (1577-1640). Fantin-Latour passe devant la salle avec Manet, repère Berthe, fait les présentations.

Berthe a vingt-sept ans, Manet en a trente-six. Elle est célibataire, lui est marié depuis 1863 à Suzanne Leenhoff. La rencontre est immédiatement déterminante — non pas amoureuse (les commentateurs ont longtemps brodé sur leur relation, mais rien dans les correspondances ne suggère une liaison), mais artistique et intellectuelle.

Manet introduit Berthe dans son cercle artistique parisien. Elle commence à fréquenter le café Guerbois (avenue de Clichy), lieu de rendez-vous des futurs impressionnistes — Monet, Renoir, Pissarro, Bazille, Degas, Zola. Elle assiste aux conversations passionnées sur la peinture moderne. Elle rencontre la génération qui va changer la peinture française.

Cette rencontre marque aussi le début de la série des portraits. Dès l’été 1868, Manet propose à Berthe de poser pour une toile qu’il veut exposer au Salon de 1869 : ce sera Le Balcon.


Les onze portraits par Manet

Entre 1868 et 1874, Édouard Manet peint onze portraits de Berthe Morisot. Onze tableaux qui sont devenus des œuvres majeures de la peinture française du XIXᵉ siècle.

Le Balcon (1868-1869, musée d’Orsay) est le premier. Berthe est assise à l’avant-plan, vêtue de blanc, regard intense vers le spectateur. Derrière elle, Fanny Claus (violoniste, modèle) et Antoine Guillemet (peintre paysagiste). Le tableau est présenté au Salon officiel de 1869 et choque par la présence frontale et silencieuse de Berthe.

Berthe Morisot au bouquet de violettes (1872, musée d’Orsay) est probablement le portrait le plus célèbre. Berthe est représentée en buste, vêtue de noir, chapeau noir à plumes, un bouquet de violettes glissé dans le col de sa robe. Le regard est intense, presque mélancolique. Manet utilise une palette restreinte, dominée par les noirs profonds. Hommage à Vélasquez — peintre que Manet vénérait — autant qu’à son modèle.

Berthe Morisot à l’éventail (1874, musée des Beaux-Arts de Lille) montre Berthe assise, légèrement penchée, éventail noir entrouvert dans la main. Le visage est plus reposé. Manet peint sa belle-sœur — car le mariage avec Eugène Manet a eu lieu en décembre 1874.

Les huit autres portraits sont des études plus intimes : Berthe Morisot étendue (1873), Berthe Morisot allongée (1873, collection particulière), Berthe Morisot au chapeau noir et au voile (1872), et plusieurs petits portraits ou esquisses.

Cette série est aussi terminée brutalement en 1874 — l’année du mariage. Aucun portrait de Berthe par Édouard n’a été peint après son union avec Eugène. Plusieurs hypothèses circulent : changement de statut familial (Berthe devenue belle-sœur), respect du nouveau mariage, ou simple évolution naturelle des thèmes de Manet. Les correspondances de l’époque ne donnent pas de réponse claire.


Décembre 1874 — le mariage avec Eugène Manet

Eugène Manet (1833-1892) est le frère cadet d’Édouard. Né le 21 novembre 1833, deuxième fils du juge Auguste Manet et de Marie-Eugénie Désirée Fournier. Eugène a deux ans de plus que Berthe. Lui aussi a fait des études de droit. Lui aussi peint — mais sans la passion ni le talent de son frère aîné. Il publiera un roman en 1889 (Victimes), témoignage d’une vie consacrée davantage à l’écriture et au soutien de sa femme qu’à la peinture.

Berthe et Eugène se rencontrent par l’intermédiaire d’Édouard dans les années 1872-1873. Eugène est amoureux fou de Berthe presque dès leur rencontre. Berthe hésite — elle a trente-trois ans, âge avancé pour un premier mariage à l’époque, et elle vient de subir le deuil de son père (mort en 1874).

Le mariage est célébré le 22 décembre 1874 à la mairie de Passy puis à l’église Notre-Dame-de-Grâce. Cérémonie simple, en présence de la famille. Édouard Manet est témoin.

Eugène apporte au couple un soutien total à la carrière de Berthe. Il ne la freine en rien — au contraire, il l’encourage activement à poursuivre la peinture. Selon les correspondances de l’époque, Eugène consacrait une part importante de son temps à organiser la vie matérielle du foyer pour que Berthe puisse peindre librement. Il a même participé à la rédaction des correspondances commerciales avec les marchands d’art.

Cette union peu conventionnelle pour l’époque — un mari qui s’efface activement pour soutenir la carrière de sa femme artiste — explique en grande partie pourquoi Berthe Morisot a pu maintenir une production picturale intensive tout au long de ses dix-huit années de mariage.

Janvier 1875 : le couple part en voyage de noces en Angleterre, dans l’Île de Wight. Berthe peint là-bas Eugène Manet à l’Île de Wight (1875, musée Marmottan Monet) — l’un de ses portraits les plus célèbres, et symétrie historique exceptionnelle : Édouard Manet a peint onze portraits de Berthe, Berthe peint Eugène.


Avril 1874 — la première exposition impressionniste

Quatre mois avant son mariage avec Eugène, en avril 1874, Berthe Morisot prend une décision capitale pour son destin artistique. Elle accepte de participer à la « Société anonyme coopérative d’artistes peintres, sculpteurs, graveurs » — appellation officielle de ce qui deviendra dans l’histoire la première exposition impressionniste.

L’exposition s’ouvre le 15 avril 1874 dans l’ancien atelier du photographe Nadar au 35 boulevard des Capucines. 165 œuvres sont présentées par 30 artistes, dont Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, Degas, Cézanne, Boudin — et Berthe Morisot, la seule femme parmi les fondateurs.

Berthe expose neuf œuvres, dont :

  • Le Berceau (1872, musée d’Orsay) — sa sœur Edma veillant sa fille Blanche née quelques mois plus tôt
  • La Lecture (1873, musée d’Orsay) — autre portrait d’Edma
  • Le Port de Cherbourg (1871, musée Marmottan Monet)
  • Cache-cache (1873, collection privée)

L’exposition est un demi-échec critique — c’est de Monet et de sa toile Impression, soleil levant qu’est tiré le qualificatif moqueur « impressionnistes » par le critique Louis Leroy dans Le Charivari du 25 avril 1874. Mais la presse reçoit Berthe avec un respect inhabituel. Plusieurs critiques distinguent ses œuvres pour leur sensibilité et leur maîtrise.

Pour Berthe, ce choix de quitter le Salon officiel pour exposer en marge avec les jeunes impressionnistes — alors qu’elle était une exposante régulière et acceptée du Salon depuis 1864 — est un acte de courage. Elle abandonne la sécurité institutionnelle pour rejoindre un mouvement aux contours encore flous, dirigé par des jeunes hommes peu connus du grand public.


Sept expositions sur huit — l’engagement total

À partir de 1874, Berthe Morisot s’engage totalement dans le mouvement impressionniste. Elle participe à sept des huit expositions officielles du groupe.

Sept expositions sur huit. Seule absence en 1879, après la naissance de sa fille Julie Manet le 14 novembre 1878.

Cette fidélité au mouvement impressionniste est d’autant plus remarquable que plusieurs membres fondateurs se sont retirés ou ont raté plusieurs expositions :

  • Édouard Manet : zéro participation aux huit expositions (préférait le Salon officiel)
  • Claude Monet : a manqué 1879 et 1881
  • Pierre-Auguste Renoir : a manqué 1879, 1881, 1882
  • Paul Cézanne : a participé seulement à 1874 et 1877

Berthe Morisot et Camille Pissarro sont les deux artistes les plus fidèles au mouvement. Pissarro a participé aux huit expositions sans exception ; Berthe à sept sur huit.

En 1881, le critique Gustave Geffroy consacre dans La Justice du 19 avril un long article élogieux à l’exposition impressionniste, particulièrement attentif aux œuvres de Berthe Morisot :

« Mme Berthe Morizot [sic] est sans doute la seule de tous les exposants qui ait le souci, et la pratique, de cette légèreté de touche qui fait que la peinture devient évocation d’instants. »

— Gustave Geffroy, La Justice*, 19 avril 1881*

Cette fidélité fait d’elle, factuellement, une cofondatrice à part entière du mouvement impressionniste — pas une compagne de route.


Une vie de salons et de jeudis

À partir des années 1880, dans son appartement de la rue de Villejust (aujourd’hui rue Paul-Valéry, XVIᵉ arrondissement), Berthe Morisot et Eugène Manet organisent un salon hebdomadaire qui se tient chaque jeudi.

Selon les correspondances et les souvenirs de l’époque, on y rencontrait régulièrement :

  • Edgar Degas — le plus ombrageux du groupe, mais fidèle aux jeudis de Berthe
  • Pierre-Auguste Renoir — le plus sociable, qui peindra plus tard plusieurs portraits de Julie Manet
  • Claude Monet — venu de Giverny lors de ses voyages parisiens
  • Camille Pissarro — collègue impressionniste de longue date
  • Gustave Caillebotte — peintre et mécène discret du groupe
  • Stéphane Mallarmé — qui devient l’ami le plus intime de Berthe à partir du milieu des années 1870

Stéphane Mallarmé (1842-1898) joue un rôle particulier dans la vie de Berthe Morisot. Poète symboliste à l’écriture cryptique, traducteur d’Edgar Allan Poe, professeur d’anglais au lycée Fontanes, Mallarmé devient l’admirateur littéraire principal de la peinture de Berthe. Il écrit sur elle, lui dédie des textes, et — au moment de sa mort en 1895 — sera son exécuteur testamentaire pour la disposition de son œuvre.

Le salon des jeudis se prolonge pendant quinze ans (1880-1895), interrompu seulement par les voyages d’été (Vétheuil, Mézy, Cimiez) et par la mort d’Eugène en 1892.


Eugène, Julie, et la vie familiale

14 novembre 1878 : naissance de Julie Manet, fille unique de Berthe et Eugène, à Paris. Berthe a alors trente-sept ans. Elle vivra sa maternité avec passion, et Julie deviendra un sujet de peinture récurrent pendant toute la fin de la carrière de Morisot — des dizaines de portraits documentés, à tous les âges de l’enfance et de l’adolescence.

Avril 1892 : mort d’Eugène Manet des suites d’une longue maladie. Berthe a cinquante-et-un ans. Elle est dévastée. Eugène avait été son partenaire artistique autant que son mari pendant dix-huit années. Berthe se replie alors sur Julie, qui a treize ans, et sur sa peinture.

Trois années suivent, marquées par une intensification de la production picturale. Elle peint de nombreux portraits de Julie adolescente, des paysages à Mézy (Yvelines) où elle a acheté une maison de campagne, et organise une grande exposition personnelle chez Boussod-Valadon en mai-juin 1892 — sa première rétrospective de son vivant.

Hiver 1894-1895 : Julie tombe gravement malade de la grippe. Berthe la veille pendant des semaines. Julie guérit. Mais Berthe à son tour contracte la maladie, qui dégénère en congestion pulmonaire.

Berthe Morisot meurt le 2 mars 1895 à Paris, rue de Villejust, dans son appartement, à cinquante-quatre ans. Sa fille Julie a seize ans. Elle est immédiatement recueillie par Stéphane Mallarmé et par le frère Tiburce Morisot — sa famille proche s’occupe de l’orphelinat.

Berthe est inhumée au cimetière de Passy, dans le caveau de la famille Manet, aux côtés d’Édouard et d’Eugène Manet — les deux frères qui ont accompagné sa vie artistique et sentimentale.


La postérité — oubliée puis redécouverte

Un an après la mort de Berthe, en mars 1896, ses amis impressionnistes les plus prochesClaude Monet, Auguste Renoir, Edgar Degas et Stéphane Mallarmé — organisent à la Galerie Boussod, Valadon & Cie une grande exposition rétrospective de son œuvre. 300 œuvres sont rassemblées. Mallarmé signe la préface du catalogue, dans un texte court mais essentiel :

« Cette grande artiste, cette femme, vécut sa destinée magnifique dans la peinture, à l’écart, pour mieux peindre, et derrière sa peinture, mais peinte aussi par son entourage entier. »

— Stéphane Mallarmé, préface du catalogue de l’exposition Boussod, Valadon & Cie, mars 1896

Cette première rétrospective marque la reconnaissance institutionnelle de Berthe Morisot dans le cercle artistique. Mais au-delà de ce cercle restreint, l’œuvre tombe dans un relatif oubli pendant le XXᵉ siècle.

Plusieurs facteurs expliquent ce passage à l’arrière-plan :

— La dispersion de l’œuvre dans des collections privées familiales — notamment celle de sa fille Julie, qui épousera en 1900 le peintre Ernest Rouart (1874-1942) et conservera précieusement la collection.

— L’absence d’œuvres en grands musées publics pendant des décennies. Le musée Marmottan Monet, qui détient aujourd’hui environ 80 œuvres de Berthe (la plus grande collection mondiale), n’a reçu son legs principal qu’en 1993 avec le legs Annie Rouart (petite-fille de Berthe).

— Le statut de femme dans une histoire de l’art largement écrite par des hommes pendant la majeure partie du XXᵉ siècle.

La redécouverte commence à la fin du XXᵉ siècle :

  • 1941 : exposition rétrospective au musée de l’Orangerie, préface de Paul Valéry — texte fondateur de la reconnaissance institutionnelle française
  • 1987-1988 : grande exposition itinérante États-Unis (Washington National Gallery, Fort Worth, South Hadley)
  • 2002 : exposition rétrospective Lille-Martigny (Palais des Beaux-Arts de Lille + Fondation Gianadda)
  • 2019 : exposition rétrospective au musée d’Orsay Berthe Morisot, femme impressionniste
  • 2023 : exposition Marmottan Monet Berthe Morisot et l’art du XVIIIᵉ siècle

Aujourd’hui, Berthe Morisot est définitivement reconnue comme l’une des figures majeures du mouvement impressionniste — à égalité avec Monet, Renoir, Pissarro et Degas.


Comment voir ses œuvres

  • Musée Marmottan Monet, Paris — la collection de référence mondiale. Environ 80 œuvres de Berthe Morisot grâce aux legs successifs des descendants : legs Eugène et Victorine Donop de Monchy 1940, legs Annie Rouart 1993 (petite-fille de Berthe). Conserve l’Autoportrait (1885), Eugène Manet à l’Île de Wight (1875), Femme à l’éventail (1875), Le Port de Cherbourg (1871), des dizaines de portraits de Julie et de paysages.
  • Musée d’Orsay, Paris — conserve notamment Le Berceau (1872), La Chasse aux papillons (1874), Jeune femme se poudrant (1877), Le Jardin à Bougival (1884).
  • National Gallery of Art, Washington — riche collection, notamment La Sœur de l’artiste à une fenêtre (1869).
  • Musée des Beaux-Arts de Lille — conserve Berthe Morisot à l’éventail d’Édouard Manet (1874) — portrait de Berthe par son beau-frère.
  • Art Institute of Chicago, Metropolitan Museum of Art New York — plusieurs œuvres majeures.
  • Pour voir l’œuvre complète documentée : le catalogue raisonné Bataille-Wildenstein de 1961 (416 peintures, 191 pastels, 238 aquarelles) reste la référence absolue.

Pour aller plus loin

Sources institutionnelles citées

  • Marie-Louise Bataille et Georges Wildenstein, Berthe Morisot : catalogue raisonné des peintures, pastels et aquarelles, introduction de Denis Rouart, Paris, Les Beaux-Arts, 1961. Catalogue raisonné de référence absolue.
  • Musée Marmottan Monet, fiches officielles. Institution détentrice de la plus grande collection mondiale.
  • Musée d’Orsay, fiches officielles.
  • Berthe Morisot et l’art du XVIIIᵉ siècle, catalogue de l’exposition du musée Marmottan Monet, 2023.
  • Berthe Morisot, femme impressionniste, catalogue de l’exposition du musée d’Orsay, 2019.

Sources primaires citées

  • Joseph Guichard, lettre à Marie-Cornélie Morisot, 1857.
  • Gustave Geffroy, article sur l’exposition impressionniste, La Justice, 19 avril 1881.
  • Stéphane Mallarmé, préface du catalogue de l’exposition rétrospective Boussod, Valadon & Cie, mars 1896.

Études modernes de référence

  • Anne Higonnet, Berthe Morisot, Adam Biro, Paris, 1989. Biographie de référence.
  • Jean-Dominique Rey, Berthe Morisot : 1841-1895, Éditions Hazan, Paris, 2012.
  • Charles F. Stuckey, William P. Scott et Suzanne G. Lindsay, Berthe Morisot, Impressionist, Hudson Hills Press, 1987.

Sources et journaux familiaux

  • Julie Manet, Journal (1893-1899), Klincksieck, Paris, 1979. Journal intime de la fille de Berthe Morisot.

Documentation institutionnelle

À lire aussi sur Hors Cadre

— M