Artiste

Winslow Homer — le peintre de l’Amérique et de la mer

1836, Boston — 1910, Prouts Neck (Scarborough), Maine
Réalisme américain
Parcours
1836
Naissance à Boston le 24 février
vers 1855
Apprentissage chez le lithographe John H. Bufford, à Boston
1859
Installation à New York comme illustrateur
1861
Envoyé sur le front de Virginie par Harper's Weekly
1865
Élu à la National Academy of Design
1866
Prisoners from the Front
1866-1867
Dix mois en France ; deux tableaux à l'Exposition universelle
1872
Snap the Whip
1873-1876
Breezing Up (A Fair Wind)
1881-1882
Séjour à Cullercoats, en Angleterre
1883
Installation à Prouts Neck, dans le Maine
1899
The Gulf Stream (repris jusqu'en 1906)
1909
Right and Left
1910
Mort à Prouts Neck le 29 septembre

Sur le sentier qui longeait les rochers de Prouts Neck, dans le Maine, un écriteau peint à la main mettait en garde les promeneurs : « Snakes Snakes Mice! » — des serpents, des souris. Derrière, dans une ancienne remise transformée en atelier face à l’Atlantique, vivait un homme qui n’ouvrait pas sa porte, arpentait la plage à reculons en plissant les yeux vers le ciel, et dont la devise, selon un ami, tenait en quatre mots : « Mind your own business! », mêlez-vous de vos affaires. Cet homme, Winslow Homer, est souvent considéré comme le plus grand peintre américain du XIXe siècle.

Né à Boston en 1836, mort dans le Maine en 1910, Homer a traversé toute la seconde moitié du siècle américain. Il a dessiné la guerre de Sécession pour la presse illustrée, peint l’enfance rurale de l’Amérique d’après-guerre, les écoles de campagne et les jeux de plein air, puis, dans la dernière partie de sa vie, la mer et ceux qui l’affrontent. Autodidacte presque complet, il n’appartint à aucune école et ne fit de concession à aucune mode.

À la différence de Sargent ou de Mary Cassatt, ses contemporains installés en Europe, Homer a fait l’essentiel de sa carrière aux États-Unis. Il ne passa qu’une dizaine de mois à Paris, et moins de deux ans en Angleterre. C’est ce qui fait de lui, aux yeux des Américains, le peintre national par excellence : celui qui a donné une image à l’Amérique sans passer par l’Europe.


Boston, l’apprentissage de l’image

Winslow Homer naquit à Boston le 24 février 1836, dans une famille de commerçants de la Nouvelle-Angleterre. Il grandit à Cambridge, alors encore un gros bourg à demi rural, où il passa une enfance au grand air dont on retrouvera l’écho dans toute son œuvre.

Sa mère, Henrietta Benson Homer, peignait des aquarelles de fleurs avec un talent remarqué, et fut sa première maîtresse. Le jeune Winslow dessinait sans cesse. Son père, commerçant entreprenant mais souvent malchanceux, comprit que ce don pouvait devenir un métier, et le plaça, à la fin de son adolescence, en apprentissage chez un lithographe de Boston, John H. Bufford.

Le travail y était fastidieux : reproduire des partitions de musique, des portraits officiels, des images commerciales. Homer le détestait, mais il y apprit l’essentiel de son métier de dessinateur : la rapidité, la précision du trait, l’efficacité d’une image destinée à être reproduite. À sa majorité, il s’établit à son compte comme illustrateur indépendant et commença à fournir des dessins aux journaux illustrés, alors en plein essor.

En 1859, il s’installa à New York, capitale de la presse américaine. Il y suivit brièvement des cours de dessin, prit quelques leçons de peinture à l’huile au printemps 1861, et ce fut à peu près toute sa formation académique. Le reste, Homer l’apprit seul, en regardant.


La guerre de Sécession

En octobre 1861, quelques mois après le début de la guerre, l’hebdomadaire Harper’s Weekly envoya Homer sur le front de Virginie comme artiste reporter. Pendant les années suivantes, il fit plusieurs séjours auprès de l’armée de l’Union, dessinant ce que les photographies de l’époque, aux temps de pose trop longs, ne pouvaient pas saisir.

Mais Homer ne fut pas un dessinateur de batailles. Ce qui l’intéressait, c’était la vie quotidienne des soldats : l’attente, l’ennui, les corvées, les repas, la lettre écrite au bivouac, le jeu de cartes, la musique du soir. Ses gravures, reproduites à des centaines de milliers d’exemplaires, firent connaître son nom à travers tout le pays.

C’est aussi pendant la guerre, vers 1863, qu’il commença à peindre à l’huile. Ses premiers tableaux reprennent les sujets de ses dessins, avec une gravité nouvelle. Home, Sweet Home, aujourd’hui à la National Gallery of Art, montre deux soldats dans un camp, écoutant au loin une fanfare jouer la chanson qui donne son titre au tableau : une image de la nostalgie, sans un seul combat. En 1866, Prisoners from the Front, aujourd’hui au Metropolitan Museum, le révéla comme peintre : un officier de l’Union face à trois prisonniers confédérés, chaque visage portant une manière différente de vivre la défaite.

Le tableau fit sensation. Déjà élu à la National Academy of Design en 1865, Homer était désormais reconnu comme l’un des peintres les plus prometteurs de sa génération.


Dix mois à Paris

À la fin de 1866, Homer partit pour la France. Deux de ses tableaux de la guerre de Sécession, dont Prisoners from the Front, devaient être présentés à l’Exposition universelle de 1867, à Paris. Il resta une dizaine de mois en France, entre la capitale et la campagne.

On sait peu de chose de ce séjour, et Homer, homme notoirement secret, n’en a presque rien raconté. Il visita l’Exposition, peignit quelques paysages de campagne, et vit sans doute de près la peinture française de son temps. On a souvent rapproché ses œuvres des années suivantes de celles des peintres de Barbizon, ou de la jeune peinture de plein air qui allait donner l’impressionnisme : même goût pour la lumière naturelle, même refus de l’anecdote, même attention aux scènes de la vie rurale.

Les historiens restent prudents sur cette influence. Homer n’a jamais parlé d’un maître, et sa manière était déjà affirmée avant le voyage. Mais une chose est sûre : après Paris, sa palette s’éclaircit, ses compositions se simplifient, et la lumière de plein air devient l’un de ses grands sujets.

Ce séjour fut son seul contact prolongé avec la France. Contrairement à tant d’artistes américains de sa génération, Homer ne chercha jamais à faire carrière en Europe. Il rentra à New York, et c’est en Amérique qu’il construisit son œuvre.


L’Amérique d’après-guerre

Les années 1870 furent celles d’une Amérique qui se reconstruisait, et Homer en devint le peintre. Il délaissa les sujets militaires pour l’enfance, la campagne, les loisirs : des garçons qui jouent à la sortie de l’école dans Snap the Whip (1872), des institutrices dans des écoles de bois, des femmes qui se promènent au bord de la mer, des enfants dans les champs.

Ces tableaux, lumineux et sans emphase, montrent une Amérique rurale et paisible, comme si la guerre avait ouvert la voie à un nouveau départ. Breezing Up (A Fair Wind), peint entre 1873 et 1876, en est l’image la plus célèbre : un jeune homme et trois garçons dans un petit voilier qui file au vent, sous un ciel immense. La National Gallery of Art, qui le conserve, y voit l’écho possible d’un changement d’humeur du pays après la guerre.

La critique, elle, restait partagée. En 1875, le jeune Henry James, alors critique et romancier débutant, écrivit que Homer était « presque barbarement simple » et, à ses yeux, « horriblement laid », avant d’admettre qu’il y avait pourtant chez lui « quelque chose que l’on aime ». Le mot résume bien l’effet que produisait alors cette peinture directe, sans grâce convenue, qui déroutait autant qu’elle séduisait.

Homer ne peignait pourtant pas une Amérique idéale. Au milieu des années 1870, il retourna au moins une fois en Virginie pour représenter la vie des anciens esclaves après l’Émancipation, avec une dignité et une absence de caricature rares dans la peinture américaine de l’époque.

C’est aussi la décennie où il se mit sérieusement à l’aquarelle, technique qu’il allait porter à un niveau rarement atteint. Il abandonna peu à peu l’illustration, à laquelle il renonça définitivement vers 1875, pour se consacrer entièrement à la peinture.


Cullercoats et Prouts Neck, la rencontre avec la mer

En 1881, Homer partit pour l’Angleterre et s’installa à Cullercoats, un village de pêcheurs sur la côte de la mer du Nord, près de Newcastle. Il y resta jusqu’en novembre 1882. Ce séjour transforma son art.

À Cullercoats, il découvrit une mer dure, grise, dangereuse, et une communauté qui en vivait et en mourait. Il peignit surtout les femmes de pêcheurs, robustes et graves, qui attendaient le retour des barques, réparaient les filets, portaient les paniers de poisson. Ses tableaux et ses aquarelles prirent une gravité nouvelle : la lutte de l’homme contre les éléments devint son sujet.

De retour aux États-Unis, Homer s’installa en 1883 à Prouts Neck, une petite péninsule rocheuse de la côte du Maine, à une quinzaine de kilomètres de Portland, où sa famille possédait des terrains. Il y transforma une ancienne remise en atelier, face à l’Atlantique, et y vécut jusqu’à sa mort, de plus en plus solitaire.

C’est là que naquirent ses grandes marines. Dans les années 1880, il peignit encore des scènes de sauvetage et de pêche, où des hommes affrontent la tempête. Puis, à partir de 1890 environ, il se concentra sur la mer elle-même : des vagues qui se brisent sur les rochers, des embruns, des ciels d’orage, presque sans figure humaine. Northeaster, aujourd’hui au Metropolitan Museum, en est l’un des chefs-d’œuvre.


Les dernières années

Homer passa ses dernières décennies entre Prouts Neck et des voyages d’hiver ou d’été : dans les Adirondacks et au Canada, où il pêchait et chassait, en Floride, aux Bahamas, aux Bermudes. De ces voyages, il rapporta des aquarelles éclatantes de lumière tropicale, qui comptent parmi les plus belles de l’art américain. Il en mesurait lui-même l’importance : « À l’avenir, je vivrai de mes aquarelles », prédit-il un jour à un ami.

Il peignit aussi quelques toiles ambitieuses, d’une audace parfois déconcertante. The Gulf Stream, commencé en 1899 et repris jusqu’en 1906, montre un marin noir seul sur une barque démâtée, au milieu des requins : une image de la solitude et du danger qui a suscité, dès son exposition, des lectures très diverses. Right and Left, peint en 1909, saisit deux canards au moment où ils sont abattus en plein vol, dans un cadrage d’une modernité étonnante.

Homer ne se maria jamais et vécut ses dernières années dans un isolement presque complet, refusant les visites et les interviews. Prouts Neck était, disait-il, la seule vie où on lui permettait de s’occuper de ses propres affaires. Il mourut dans son atelier de Prouts Neck le 29 septembre 1910, à soixante-quatorze ans, laissant une toile inachevée sur son chevalet. Il fut enterré au cimetière de Mount Auburn, à Cambridge.


Le peintre national

De son vivant déjà, Homer était reconnu comme un maître. Mais sa gloire n’a cessé de grandir après sa mort, au point de faire de lui une figure centrale de l’identité culturelle américaine.

Ce qui le distingue, c’est d’abord sa liberté. Presque sans formation académique, sans maître revendiqué, il a construit une peinture directe, robuste, sans sentimentalisme, qui doit autant à son œil de dessinateur de presse qu’à sa fréquentation de la nature. Sa manière ne ressemble à celle d’aucun Européen, et c’est précisément ce qui en a fait, aux yeux des Américains, l’expression d’un art national.

Ses sujets ont aussi joué leur rôle. La guerre de Sécession, l’enfance rurale, la mer, la chasse et la pêche, l’affrontement avec la nature : Homer a peint les grands récits fondateurs de l’Amérique, sans jamais les transformer en propagande. Ses tableaux restent ouverts, souvent ambigus, et c’est ce qui leur donne leur force durable.

Aujourd’hui, ses œuvres se trouvent dans tous les grands musées des États-Unis, et ses aquarelles sont considérées comme l’un des sommets de l’histoire de cette technique. Peu de peintres ont autant façonné la manière dont un pays se voit lui-même.


Où voir ses œuvres

L’œuvre de Homer est presque entièrement conservée aux États-Unis.

À New York et Washington

Le Metropolitan Museum possède un ensemble majeur, dont The Gulf Stream, Northeaster et Prisoners from the Front, ainsi que de nombreuses aquarelles. La National Gallery of Art de Washington conserve Breezing Up (A Fair Wind), Right and Left, Home, Sweet Home et des dizaines d’œuvres sur papier.

Ailleurs aux États-Unis

Le Museum of Fine Arts de Boston, l’Art Institute of Chicago, le Philadelphia Museum of Art et le Portland Museum of Art, dans le Maine, présentent aussi des œuvres importantes. Ce dernier gère l’atelier de Prouts Neck, ouvert à la visite sur réservation.


Pour aller plus loin

Documentation institutionnelle

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