Eugène Manet à l’Île de Wight — le portrait du mari par la peintre
Berthe Morisot — la peintre qui a habité la peinture de Manet →Cowes, Île de Wight, Angleterre, mars 1875. Trois mois après son mariage avec Eugène Manet célébré à Paris le 22 décembre 1874, Berthe Morisot poursuit avec son nouveau mari le voyage de noces entamé en France. Le couple s’installe dans le sitting room de l’hôtel Globe Cottage à Cowes, petite ville portuaire de l’Île de Wight. Berthe a apporté son matériel de peinture. Elle a trente-quatre ans. Elle est mariée depuis quatre-vingt-dix-sept jours.
C’est dans cette pièce d’hôtel anglais, face à une fenêtre qui donne sur le port, qu’elle peint le premier portrait qu’elle consacre à son mari. Eugène se tient debout, de profil, légèrement courbé, accoudé au rebord d’une fenêtre voilée de mousseline. Il regarde au-dehors — un jardin, deux femmes élégantes en blanc qui passent, des bateaux alignés au quai du port. Berthe le peint de l’intérieur de la pièce, par derrière, à demi caché par une transparence de rideaux et de voilages.
Ce petit tableau — 38 × 46 centimètres seulement — opère une inversion silencieuse du dispositif habituel de la peinture occidentale du XIXᵉ siècle. Édouard Manet, frère d’Eugène et beau-frère de Berthe, avait peint onze portraits de Berthe entre 1868 et 1874. La femme avait été le sujet, le modèle, la posée. Quelques semaines après son mariage, Berthe inverse le rôle. C’est elle qui peint. Eugène est le modèle. Et il ne pose même pas vraiment : il regarde dehors, distraitement, sans poser, sans même être conscient — selon les sources biographiques — d’être en train d’être peint.
Cet article raconte le contexte de cette œuvre charnière du cluster Morisot, le voyage de noces de mars 1875 à Cowes, la composition singulière du tableau, la place exceptionnelle d’Eugène Manet dans l’œuvre de sa femme (il est le seul homme que Berthe peindra avec intensité dans toute sa carrière), et le parcours muséographique de la toile — restée plus d’un siècle dans la famille avant de rejoindre les collections du musée Marmottan Monet en 1993.
22 décembre 1874 — un mariage dans la famille Manet
Le 22 décembre 1874, à 33 ans, Berthe Morisot épouse Eugène Manet à la mairie de Passy puis à l’église Notre-Dame-de-Grâce-de-Passy, dans le XVIᵉ arrondissement de Paris. Cérémonie simple, en présence de la famille. Édouard Manet est témoin du mariage.
Eugène Manet (1833-1892) est le frère cadet d’Édouard. Né le 21 novembre 1833, deuxième fils du juge Auguste Manet et de Marie-Eugénie Désirée Fournier. Il a deux ans de plus que Berthe. Lui aussi a fait des études de droit. Lui aussi peint, mais sans la passion ni le talent de son frère aîné. Il publiera en 1889 un roman titré Victimes — témoignage d’une vie consacrée davantage à l’écriture, à la pensée politique républicaine, et au soutien de la carrière de sa femme qu’à la pratique artistique personnelle.
Le mariage clôt une période délicate dans la vie de Berthe. Quelques mois plus tôt, en janvier 1874, son père Edme-Tiburce Morisot était mort à 67 ans. Berthe avait passé l’année en demi-deuil, et avait pourtant accepté en avril 1874 la décision capitale de participer à la première exposition impressionniste chez Nadar — contre l’avis d’Édouard Manet et de Pierre Puvis de Chavannes.
Selon la notice officielle du musée Marmottan Monet, « tous deux issus d’un milieu bourgeois, Berthe et son mari sont à l’abri des soucis matériels, ce qui leur permet de se consacrer pleinement à leur passion pour les arts ». C’est une union de classe autant que d’amour, mais elle se révèlera profondément inhabituelle par sa nature.
Eugène apporte au couple un soutien total à la carrière artistique de Berthe. Il ne la freine en rien — au contraire, il l’encourage activement à poursuivre la peinture après le mariage. Berthe continue d’exposer sous son nom de jeune fille « Berthe Morisot », et non « Madame Manet » comme les conventions sociales l’auraient voulu. Cette décision, soutenue par Eugène, est en soi un acte d’affirmation professionnelle.
Mars 1875 — le voyage de noces à Cowes
Le couple part en voyage de noces au début de 1875. Direction : l’Angleterre. Plus précisément, le sud de l’Angleterre — Londres d’abord, puis l’Île de Wight, station balnéaire élégante située au large de la côte sud anglaise dans le comté du Hampshire.
L’Île de Wight était au XIXᵉ siècle une destination prisée de la bourgeoisie anglaise et continentale — la reine Victoria y avait sa résidence d’été, Osborne House, depuis 1845. Cowes, la principale ville du nord de l’île, abrite alors l’un des plus prestigieux yacht-clubs d’Europe (le Royal Yacht Squadron, fondé en 1815). C’est un lieu de villégiature élégant et calme, propice à la fois aux promenades en bord de mer et à la pratique de la peinture en plein air.
Berthe et Eugène s’installent au Globe Cottage Hotel à Cowes, hôtel donnant sur le port. Berthe ne perd pas de temps. Elle a apporté son matériel de peinture — chevalet, toiles, palettes, tubes d’huile, pinceaux. Pendant les quelques semaines que dure leur séjour à Cowes (l’exacte durée n’est pas documentée précisément, mais elle se compte en semaines, pas en mois), Berthe peint plusieurs œuvres :
- Eugène Manet à l’Île de Wight (1875, musée Marmottan Monet) — celle qu’on étudie ici
- Vue du Solent (1875, collection particulière) — vue du détroit séparant l’Île de Wight de la côte sud anglaise
- La Jetée à Cowes (1875, Richmond, Virginia Museum of Fine Arts)
- Vue de petite ville anglaise (1875, collection particulière)
- Plusieurs études de paysages et scènes de port
Cette production intensive pendant un voyage de noces est elle-même remarquable. Beaucoup d’épouses bourgeoises du XIXᵉ siècle considéraient le voyage de noces comme une période de repos. Berthe en fait un atelier en plein air. Cette décision révèle le caractère de Berthe Morisot — la peinture est sa vocation première, pas un loisir conjugal.
Dans une lettre à sa sœur Edma écrite depuis Cowes en mars 1875, Berthe confie :
« Eugène est mille fois mieux qu’à Paris. Et puis je trouve qu’il est bien gentil pour moi. Il me laisse faire ce que je veux, mais j’ai des moments où l’isolement absolu auquel je suis condamnée me décourage. »
— Berthe Morisot, lettre à sa sœur Edma, Cowes, mars 1875
Le passage est doublement révélateur : il témoigne du soutien d’Eugène à sa pratique artistique (« il me laisse faire ce que je veux ») mais aussi du sentiment d’isolement qu’elle ressent dans cette pratique solitaire — sentiment qui parcourt ses correspondances de jeunesse, et que la naissance de sa fille Julie en 1878 modifiera profondément.
Le tableau, ce qu’il montre
Eugène Manet à l’Île de Wight est une huile sur toile mesurant 38 × 46 centimètres. Petit format, intime, deux fois plus petit que Le Berceau (56 × 46 cm) peint trois ans plus tôt. C’est un format d’atelier — facile à transporter en voyage. Berthe l’a probablement peint en quelques séances rapprochées dans le sitting room de l’hôtel.
La composition se construit autour d’une diagonale et d’une fenêtre qui structurent toute la toile.
Au premier plan à gauche, Eugène Manet se tient debout, de trois quarts dos et de profil. Il est vêtu d’un costume sombre (probable veste de jour, tenue bourgeoise voyage), chapeau noir posé sur la tête. Il regarde par la fenêtre, accoudé légèrement au rebord. Sa silhouette est voûtée, presque méditative — il n’a pas la posture droite des portraits officiels du XIXᵉ siècle. Il est observé dans l’intimité de son habitude, pas en pose.
Au centre de la toile, la fenêtre du sitting room ouvre largement sur l’extérieur. Le rebord de la fenêtre porte des vases avec des fleurs rouges — selon plusieurs commentateurs, « de menues taches de fleurs rouges qui réchauffent la composition ». Au-dessus du rebord, une transparence de voilage filtre la lumière du jour anglaise.
Au-delà de la fenêtre, le jardin de l’hôtel descend vers la mer. Deux femmes élégantes vêtues de blanc — silhouettes vues de dos — passent dans le jardin. Au fond, sur le port, plusieurs bateaux sont alignés le long du quai. La mer prend l’arrière-plan en bleu-gris.
La palette est typique des œuvres de Berthe Morisot : gris clairs, blancs cassés, bleus doux, touches de rouge pour les fleurs. Pas de noirs profonds (contrairement aux portraits de Berthe par Édouard Manet). Pas de contrastes marqués. La lumière est douce, voilée, comme tamisée par la mousseline des rideaux.
La composition est asymétrique. Eugène est rejeté à gauche du cadre. La fenêtre occupe le centre. Le jardin et le port occupent la moitié droite. Cette construction décale le sujet humain au bord de la toile pour faire entrer le paysage extérieur dans le tableau. Selon Women’s Art Tours, « ce jeu entre l’intérieur et l’extérieur, ainsi que le rôle du regard, sont caractéristiques de sa production artistique ».
C’est probablement l’élément le plus remarquable de l’œuvre : deux regards se croisent dans le tableau — celui d’Eugène vers l’extérieur (les femmes, le port, le voyage), et celui de Berthe, derrière Eugène, qui le regarde lui en train de regarder. Le spectateur est invité à regarder Berthe regarder Eugène regarder. Triple emboîtement de regards qui structure toute la sophistication de l’œuvre.
Les regards croisés — Eugène regarde dehors, Berthe regarde Eugène
L’analyse des regards dans Eugène Manet à l’Île de Wight éclaire la position singulière de Berthe Morisot dans la peinture impressionniste.
Le regard d’Eugène est tourné vers l’extérieur — vers le jardin, vers les femmes en blanc, vers le port, vers les bateaux. Ce regard masculin classique vers le monde extérieur est une convention picturale du XIXᵉ siècle : l’homme regarde au-dehors, vers la mer, vers l’avenir, vers le monde social. C’est la posture des grands portraits masculins romantiques.
Le regard de Berthe, en tant que peintre, est tourné vers Eugène. Mais Berthe est dans la pièce, à l’intérieur. Elle peint depuis l’intimité du sitting room — elle ne sort pas peindre le port, comme Monet sortait peindre la Seine à Argenteuil. Elle reste à l’intérieur, et fait du regard de l’homme dehors son sujet pictural.
Selon plusieurs interprétations contemporaines, ce dispositif révèle une réalité sociale précise : en 1875, une femme bourgeoise ne pouvait pas peindre seule en plein air en Angleterre, dans un port étranger, parmi des marins et des inconnus. Berthe peint depuis l’intérieur autorisé — la chambre d’hôtel — ce qu’elle ne peut pas atteindre directement : l’extérieur libre du monde masculin.
L’œuvre devient alors une méditation sur la liberté de regard : qui peut regarder quoi, depuis quel lieu, dans quelle position sociale ? Eugène, en tant qu’homme bourgeois marié, peut regarder librement les jeunes femmes qui passent dans le jardin. Berthe, en tant que peintre femme, regarde Eugène regarder ces femmes — geste qui contient à la fois la conscience aiguë de sa propre limite sociale, et la transformation de cette limite en matière picturale.
Cette double conscience du regard est l’une des contributions les plus originales de Berthe Morisot à la peinture impressionniste. Plusieurs articles biographiques contemporains relèvent cette dimension comme caractéristique de l’œuvre. Mais — fidèles à ton angle éditorial sur Berthe — il faut souligner que cette lecture ne fait pas du tableau un manifeste. Berthe ne dénonce pas. Elle observe et compose. C’est l’œil rigoureux d’une peintre qui prend acte de sa position et la transforme en composition.
Eugène, le seul homme dans l’œuvre de Berthe
Eugène Manet à l’Île de Wight est le premier portrait que Berthe Morisot consacre à son mari. Ce ne sera pas le dernier — mais Eugène reste, selon plusieurs sources institutionnelles, le seul homme qu’elle peindra avec une intensité réelle dans toute son œuvre.
Les œuvres de Berthe consacrées à Eugène se comptent sur une main :
— Eugène Manet à l’Île de Wight (1875, musée Marmottan Monet) — celle étudiée ici — Eugène Manet et sa fille à Bougival (1881, musée Marmottan Monet) — Eugène jouant avec Julie dans le jardin de leur résidence d’été à Bougival — Eugène Manet et sa fille au jardin (vers 1883, collection particulière) — Quelques études et croquis dispersés dans les collections particulières
Comparée aux dizaines de portraits de sa sœur Edma, aux centaines de portraits de sa fille Julie, ou même aux paysages et natures mortes, la place d’Eugène dans l’œuvre de Berthe est modeste mais centrale. Modeste en quantité — quatre ou cinq œuvres principales. Centrale en signification — Eugène est le seul homme que Berthe regarde en peintre.
Cette rareté masculine dans son œuvre s’explique probablement par les conventions sociales de l’époque. Une femme bourgeoise du XIXᵉ siècle ne pouvait pas demander à un homme inconnu de poser pour elle — la promiscuité sociale que cela impliquait était inacceptable. Berthe ne peignait donc des hommes que dans le cercle familial autorisé : son mari, plus tard son neveu. Aucun modèle masculin professionnel dans toute sa carrière.
Cette limitation est en elle-même un fait historique. Elle dit quelque chose de la condition matérielle de la pratique picturale féminine au XIXᵉ siècle — non pas en dénonçant cette condition, mais en la constatant rigoureusement.
Autres œuvres du voyage de Wight
Le séjour à Cowes en mars 1875 est l’une des périodes les plus productives de la jeune carrière mariée de Berthe. En quelques semaines, elle peint plusieurs œuvres importantes.
Vue du Solent (1875, collection particulière) : vue du détroit du Solent qui sépare l’Île de Wight de la côte sud anglaise. Marine impressionniste classique — eau, ciel, voiliers à l’horizon. Très différent du portrait d’Eugène : pas de figure humaine, lumière maritime, palette claire.
La Jetée à Cowes (1875, Richmond, Virginia Museum of Fine Arts) : scène de port. Touches rapides, écume, mâts, ciel changeant. Berthe expérimente la peinture en plein air dans la tradition de Corot et de Boudin — mais peinte probablement depuis le rebord d’une fenêtre ou depuis un kiosque protégé, et non en plein extérieur libre.
Bateaux à l’Île de Wight (1875, plusieurs versions, collections particulières) : variations sur le motif des bateaux alignés au port, déjà esquissé en arrière-plan dans Eugène Manet à l’Île de Wight.
Ces œuvres anglaises de 1875 montrent la diversité des sujets que Berthe traite pendant son séjour : marines, scènes de port, paysages, portraits intimes. Elles montrent aussi la rapidité d’exécution qui devient sa marque — touches franches, palette claire, fonds ouverts. C’est dans ces œuvres anglaises que se précise la manière propre de Berthe Morisot, distinguée à la fois de celle de son maître Corot et de celle de ses amis Monet, Renoir et Sisley.
Le voyage de noces sera rétrospectivement le moment fondateur de la maturité artistique de Berthe. Elle revient à Paris au printemps 1875 transformée — non pas par son mariage (qui est un cadre stable) mais par les semaines anglaises où elle a peint sans interruption.
Eugène, partenaire artistique et politique
Au-delà de son rôle de modèle, Eugène Manet joue dans la vie artistique de Berthe un rôle bien plus actif que ne le faisaient la plupart des maris d’artistes de l’époque.
Eugène organise la vie matérielle du couple pour que Berthe puisse peindre. Il s’occupe des questions domestiques (gestion des employés, courses, déplacements) qui auraient sinon incombé à Berthe. Il rédige une partie de la correspondance commerciale avec les marchands d’art — Paul Durand-Ruel notamment, qui devient le marchand principal du couple à partir des années 1880. Selon plusieurs sources biographiques, Eugène est plus à l’aise dans les négociations financières que Berthe, qui préfère se consacrer à son atelier.
Eugène participe à la défense politique des impressionnistes. Quand le critique Albert Wolff publie en 1876 dans Le Figaro sa fameuse attaque contre l’exposition impressionniste (incluant l’attaque sexiste contre Berthe : « la grâce féminine se maintient au milieu des débordements d’un esprit en délire »), Eugène envoie une lettre de protestation à Wolff — geste rare pour un mari d’artiste, et qui témoigne de son engagement personnel dans la défense de la carrière de sa femme.
Eugène possède des sympathies républicaines marquées, héritées de la tradition familiale Manet. Le père Auguste Manet avait été juge, le frère Édouard sympathisait avec la gauche républicaine et Zola, et Eugène lui-même publie en 1889 un roman titré Victimes — récit de l’écrasement de la Commune de Paris par Adolphe Thiers en 1871 — qui le situe clairement dans le camp républicain progressiste.
Cette engagement politique d’Eugène explique en partie pourquoi le couple Manet-Morisot accueillait dans son salon des jeudis non seulement des peintres impressionnistes (Monet, Renoir, Degas, Pissarro, Caillebotte), mais aussi des écrivains et critiques engagés (Mallarmé, Théodore Duret, Gustave Geffroy).
Eugène et Berthe forment, factuellement, l’un des couples artistiques les plus modernes du XIXᵉ siècle français — couple d’égaux artistes, où le mari soutient activement la carrière professionnelle de sa femme.
De Cowes à Marmottan — l’histoire matérielle du tableau
L’histoire matérielle de Eugène Manet à l’Île de Wight est représentative de la transmission familiale des œuvres de Berthe Morisot.
1875 : Berthe peint la toile à Cowes en mars. Elle la rapporte à Paris au printemps. Le tableau n’est pas exposé immédiatement — Berthe le considère probablement comme une œuvre intime, à garder dans la sphère privée.
1880-1895 : la toile reste dans l’atelier de Berthe rue de Villejust à Paris. Selon les inventaires partiels disponibles, elle figure parmi les œuvres conservées par Berthe jusqu’à sa mort en mars 1895.
1895-1900 : à la mort de Berthe, la toile passe à sa fille unique Julie Manet (1878-1966), alors âgée de 16 ans. Julie hérite de la quasi-totalité de l’atelier maternel — plusieurs centaines d’œuvres dont la majorité ne sont jamais sorties de la sphère familiale.
1900 : Julie Manet épouse le peintre Ernest Rouart (1874-1942), fils du peintre et collectionneur Henri Rouart. Mariage qui inscrit le patrimoine artistique Morisot dans la famille Rouart, l’une des grandes familles de collectionneurs et artistes du début du XXᵉ siècle français.
1900-1966 : la toile reste dans la collection Rouart, transmise dans la famille. Elle apparaît dans plusieurs expositions ponctuelles organisées par Julie Manet-Rouart (notamment celle de 1941 à l’Orangerie, préface de Paul Valéry), mais reste essentiellement une œuvre privée.
1966 : mort de Julie Manet-Rouart. La collection passe à ses descendants.
1993 : legs Annie Rouart, petite-fille de Berthe Morisot, au musée Marmottan Monet. Annie Rouart, héritière directe de la collection familiale, choisit de donner l’essentiel de son patrimoine Morisot au musée Marmottan. Le legs comprend environ 80 œuvres de Berthe Morisot — c’est ce legs qui fait aujourd’hui du Marmottan Monet la première collection mondiale d’œuvres de Berthe Morisot, et qui inclut Eugène Manet à l’Île de Wight sous le numéro d’inventaire 6029.
L’œuvre est donc restée 118 ans dans la sphère familiale Morisot puis Rouart avant d’entrer dans une collection muséale publique. C’est un cas représentatif de l’oubli relatif dont a souffert l’œuvre de Berthe Morisot au XXᵉ siècle — non pas oubli par négligence, mais par conservation familiale jalouse qui a paradoxalement limité sa diffusion publique.
La postérité — un modèle pour le portrait conjugal moderne
Eugène Manet à l’Île de Wight n’a pas eu, au XIXᵉ siècle, l’impact public de Le Berceau (1872) ou des grandes œuvres de Monet, Renoir et Manet. La toile est restée largement invisible pendant des décennies, conservée dans la sphère familiale.
Mais à mesure que Berthe Morisot a été redécouverte dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, Eugène Manet à l’Île de Wight est devenu l’un des tableaux les plus reproduits et commentés de son œuvre — particulièrement dans les expositions rétrospectives :
— 1941 : exposition au musée de l’Orangerie, préface de Paul Valéry — première reconnaissance institutionnelle française. — 1987 : grande exposition itinérante États-Unis (Washington National Gallery, Fort Worth, South Hadley). — 2012 : rétrospective Marmottan Monet « Berthe Morisot », 150 œuvres. — 2019 : rétrospective musée d’Orsay « Berthe Morisot, femme impressionniste ». — 2023 : exposition Marmottan « Berthe Morisot et l’art du XVIIIᵉ siècle ».
À chacune de ces expositions, Eugène Manet à l’Île de Wight a figuré parmi les œuvres mises en avant. Plusieurs critiques d’art contemporains (notamment Anne Higonnet dans sa biographie de référence de 1989) ont fait de cette toile l’incarnation du regard pictural féminin du XIXᵉ siècle — la fenêtre, le mari, l’extérieur lointain, les regards croisés.
Au-delà de l’œuvre individuelle, Eugène Manet à l’Île de Wight inaugure dans la peinture occidentale le portrait conjugal moderne — où l’épouse peintre fait du mari un sujet pictural à part entière, sans hagiographie ni hiérarchie, dans la simplicité d’un moment de voyage. Cette modernité du regard conjugal trouvera ses héritières au XXᵉ siècle chez Suzanne Valadon (qui peindra son fils Maurice Utrillo), Frida Kahlo (qui peindra Diego Rivera), Lee Krasner (qui peindra Jackson Pollock indirectement dans son œuvre). Toutes ces peintres femmes du XXᵉ siècle, qui ont fait de leur mari ou compagnon un sujet pictural, prolongent — souvent sans le savoir — le geste inauguré par Berthe Morisot en mars 1875 à Cowes.
Comme Stéphane Mallarmé l’écrivait dans la préface du catalogue de l’exposition rétrospective Boussod-Valadon de mars 1896 :
« Cette grande artiste, cette femme, vécut sa destinée magnifique dans la peinture, à l’écart, pour mieux peindre, et derrière sa peinture, mais peinte aussi par son entourage entier. »
— Stéphane Mallarmé, préface du catalogue de l’exposition Boussod, Valadon & Cie, mars 1896
« Peinte aussi par son entourage entier » — la formule de Mallarmé contient en germe toute la réciprocité picturale entre Berthe et les Manet. Édouard a peint Berthe onze fois. Berthe a peint Eugène quatre ou cinq fois. La famille Manet-Morisot reste l’une des familles de regards les plus denses de toute l’histoire de la peinture française.
Comment voir l’œuvre aujourd’hui
Eugène Manet à l’Île de Wight est conservé au musée Marmottan Monet à Paris. Conditions pratiques :
- Adresse : 2 rue Louis-Boilly, 75016 Paris
- Métro : La Muette (ligne 9)
- Bus : 22, 32, 52, 63, 70, P.C.
- Horaires : du mardi au dimanche, 10h-18h (jusqu’à 21h le jeudi)
- Tarif : autour de 14 € pour l’entrée générale, gratuit pour les moins de 7 ans
- Numéro d’inventaire : 6029
- Legs : Annie Rouart, 1993
À voir dans le même musée Marmottan Monet :
Le musée Marmottan Monet abrite la plus grande collection mondiale d’œuvres de Berthe Morisot grâce au legs Annie Rouart de 1993. Environ 80 œuvres y sont conservées, dont :
- Le Port de Cherbourg (1871) — marine impressionniste précoce
- Femme à l’éventail (1875) — autre œuvre du voyage anglais
- Eugène Manet et sa fille à Bougival (1881) — deuxième portrait majeur d’Eugène, dans le jardin de leur résidence d’été
- Le Cerisier (1891) — œuvre tardive monumentale
- Autoportrait (1885) — l’œuvre la plus emblématique de l’identité picturale de Berthe
- Des dizaines de portraits de Julie Manet à tous les âges, de l’enfance à l’adolescence
C’est probablement, avec le musée d’Orsay, le parcours muséographique le plus instructif sur l’œuvre de Berthe Morisot qu’on puisse faire en une seule visite à Paris.
Pour voir d’autres œuvres du voyage de Wight :
- Musée d’Orsay, Paris — Vue du petit port de Lorient (1869) et autres marines précoces
- Virginia Museum of Fine Arts, Richmond — La Jetée à Cowes (1875)
- Collections particulières — Vue du Solent (1875) et plusieurs études anglaises
Pour aller plus loin
Sources institutionnelles citées dans cet article
- Musée Marmottan Monet, notice officielle de Eugène Manet à l’Île de Wight. Numéro d’inventaire 6029. Legs Annie Rouart, 1993.
- Marie-Louise Bataille et Georges Wildenstein, Berthe Morisot : catalogue raisonné des peintures, pastels et aquarelles, introduction de Denis Rouart, Paris, Les Beaux-Arts, 1961. Catalogue raisonné de référence absolue.
- Berthe Morisot, femme impressionniste, catalogue de l’exposition du musée d’Orsay, 2019.
- Berthe Morisot et l’art du XVIIIᵉ siècle, catalogue de l’exposition du musée Marmottan Monet, 2023.
Sources primaires citées
- Berthe Morisot, lettre à sa sœur Edma, Cowes, mars 1875.
- Stéphane Mallarmé, préface du catalogue de l’exposition rétrospective Boussod, Valadon & Cie, mars 1896.
Études modernes de référence
- Anne Higonnet, Berthe Morisot, Adam Biro, Paris, 1989. Biographie de référence.
- Jean-Dominique Rey, Berthe Morisot : 1841-1895, Éditions Hazan, Paris, 2012.
- Charles F. Stuckey, William P. Scott et Suzanne G. Lindsay, Berthe Morisot, Impressionist, Hudson Hills Press, 1987.
Sources et journaux familiaux
- Julie Manet, Journal (1893-1899), Klincksieck, Paris, 1979. Journal intime de la fille de Berthe Morisot.
Documentation institutionnelle
- Musée Marmottan Monet, Paris — institution propriétaire depuis 1993.
- Musée d’Orsay, Paris — collections impressionnistes majeures.
À lire aussi sur Hors Cadre
- Berthe Morisot — la peintre qui a habité la peinture de Manet — portrait de l’artiste.
- Le Berceau — la première mère de l’impressionnisme — première œuvre majeure de Berthe, présentée à l’exposition de 1874.
- Édouard Manet — du scandale du Déjeuner à la dernière toile — frère aîné d’Eugène et beau-frère de Berthe, auteur de onze portraits de Berthe entre 1868 et 1874.
— M