La Mort et la Jeune Fille — l’adieu déchirant de Schiele
Egon Schiele — le corps à vif →Sur un fond sombre et tourmenté, deux êtres s’étreignent une dernière fois. Un homme aux traits creusés, vêtu comme un moine, serre contre lui une jeune femme agenouillée qui s’accroche à son corps de toutes ses forces, le visage enfoui contre sa poitrine. Leur enlacement n’a rien de tendre : il est désespéré, crispé, déchirant. Car cette étreinte est un adieu — l’adieu de la vie et de la mort, de l’amant et de l’amante, de l’homme et de celle qu’il abandonne. Voici La Mort et la Jeune Fille, l’un des chefs-d’œuvre absolus d’Egon Schiele et de tout l’expressionnisme viennois.
Peinte en 1915, cette œuvre bouleversante condense tout l’art de Schiele : l’intensité du corps à vif, la hantise de la mort, la puissance du désir, l’angoisse existentielle. Elle reprend un thème ancien de l’art occidental — la rencontre de la jeune fille et de la mort —, mais le charge d’une dimension autobiographique déchirante. Car derrière les deux figures se cachent Schiele lui-même et Wally Neuzil, la compagne des années de jeunesse qu’il venait d’abandonner pour se marier. Le tableau est un adieu peint, une confession, un déchirement.
La Mort et la Jeune Fille est de ces œuvres où la vie et l’art se confondent. Schiele n’y illustre pas un thème abstrait : il y met à nu sa propre déchirure, sa culpabilité, son adieu à un amour. Et c’est cette vérité intime, cette émotion brute, qui donne à l’œuvre sa puissance bouleversante. L’expressionnisme trouve ici l’un de ses sommets : la peinture comme cri, comme aveu, comme mise à nu de l’âme.
Cet article explore les secrets de ce chef-d’œuvre — ce qu’il représente, le thème ancien qu’il reprend, sa dimension autobiographique et l’adieu à Wally, la manière dont Schiele traite l’étreinte de l’Éros et de la mort, sa place dans l’art de la Vienne de 1900, et la manière dont il est devenu l’une des œuvres les plus célèbres de l’expressionnisme.
Le tableau, ce qu’il montre
La Mort et la Jeune Fille est une huile sur toile de grandes dimensions — environ 150 centimètres de hauteur sur 180 centimètres de largeur. Ce format ample, inhabituel pour Schiele plus coutumier de formats intimes, donne à la scène une dimension monumentale, à la mesure de sa gravité.
La composition met en scène deux figures enlacées, au centre de la toile, sur un fond sombre et abstrait qui évoque un paysage tourmenté, chaotique, fait de draps froissés ou de terre retournée. À droite, un homme est agenouillé ou à demi couché : le visage émacié, les traits creusés, il est vêtu d’une sorte de robe sombre, comme un habit de moine, qui évoque la figure de la Mort. À gauche et contre lui, une jeune femme agenouillée s’accroche désespérément à son corps, les bras noués autour de lui, le visage caché contre sa poitrine. Elle s’agrippe comme pour le retenir, dans un geste d’étreinte et de supplication.
Les deux corps s’enlacent, mais leur étreinte est étrange, tendue, presque douloureuse. Il n’y a là ni tendresse apaisée, ni sensualité épanouie : les mains se crispent, les corps se nouent avec une énergie désespérée, les visages expriment l’angoisse et la douleur. Les mains, en particulier — ces mains décharnées, aux doigts écartés et tendus, si caractéristiques de Schiele — concentrent toute la tension de la scène. Elles disent l’accrochement désespéré, la peur de la séparation, l’impossibilité de retenir ce qui s’en va.
La palette est sombre, terreuse, morbide : des bruns, des gris, des ocres sourds, des noirs, ponctués de quelques touches plus claires sur les visages et les corps. Cette gamme éteinte, sans éclat, accentue l’atmosphère de deuil et de tragédie. Le fond chaotique, les couleurs mornes, les corps tendus composent une image de désolation et de déchirement. Tout, dans l’œuvre, concourt à exprimer la douleur d’une séparation absolue, celle que seule la mort peut figurer.
Un thème ancien — la Jeune Fille et la Mort
En intitulant son œuvre La Mort et la Jeune Fille, Schiele s’inscrit dans une longue tradition de l’art et de la culture occidentale. Ce thème, chargé de siècles d’histoire, donne à son œuvre une résonance qui dépasse le drame personnel.
Le motif de la rencontre de la jeune fille et de la mort remonte à la Renaissance. Il montre traditionnellement une jeune femme, image de la beauté, de la jeunesse et de la vie, saisie ou enlacée par la Mort, souvent représentée sous la forme d’un squelette ou d’un cadavre. Ce thème exprimait la fragilité de la vie, la vanité de la beauté, l’inéluctabilité de la mort qui vient saisir jusqu’aux plus jeunes et aux plus belles. Il appartenait à la grande tradition du memento mori et des vanités, qui rappelaient aux hommes leur condition mortelle. Des artistes de la Renaissance germanique, comme Hans Baldung Grien, en avaient donné des versions saisissantes.
Ce thème avait aussi inspiré la musique et la littérature. Il évoque irrésistiblement le célèbre lied de Schubert, La Jeune Fille et la Mort, et le quatuor à cordes qui en découle — œuvres du romantisme viennois où la mort, loin d’être seulement effrayante, prend une douceur consolatrice, une tendresse presque séduisante. Cette tradition musicale et poétique, profondément ancrée dans la culture viennoise, était familière à Schiele et donne à son tableau une résonance particulière.
Mais Schiele renouvelle profondément le thème. Sa Mort n’est pas un squelette macabre : c’est un homme au visage émacié, vêtu comme un moine, dont la présence a quelque chose d’humain et de tragique plutôt que d’horrifique. En humanisant la figure de la Mort, en en faisant un être souffrant plutôt qu’un spectre terrifiant, Schiele transforme le vieux motif en une méditation plus intime, plus psychologique, sur la séparation, la perte et l’amour. Le thème traditionnel devient le véhicule d’une émotion personnelle et moderne.
L’adieu à Wally
Ce qui donne à La Mort et la Jeune Fille sa charge émotionnelle unique, c’est sa dimension autobiographique. Car derrière les deux figures se cache l’histoire d’amour de Schiele et de Wally Neuzil, et le déchirement de leur séparation.
Wally Neuzil avait été, durant les années 1911 à 1915, la compagne et le modèle de Schiele — la muse de ses années de jeunesse, de bohème et de création intense. Leur relation, passionnée et libre, avait traversé les épreuves, y compris l’emprisonnement de l’artiste. Mais en 1915, Schiele prit la décision de quitter Wally pour épouser Edith Harms, une jeune femme d’un milieu plus respectable. Cet abandon, motivé par un désir de stabilité et de respectabilité sociale, ne fut pas sans déchirement ni culpabilité.
La Mort et la Jeune Fille est directement lié à cette séparation. On reconnaît dans la jeune femme agrippée les traits de Wally, et dans l’homme-Mort ceux de Schiele lui-même. Le tableau met ainsi en scène leur adieu : l’artiste se représente en figure de la Mort abandonnant celle qui s’accroche désespérément à lui. C’est une confession peinte, l’aveu d’une déchirure, l’image d’un amour sacrifié. Le titre initial de l’œuvre, d’ailleurs, évoquait un homme et une jeune fille avant d’être rebaptisé — soulignant cette origine intime et personnelle.
Cette dimension autobiographique prend une résonance tragique à la lumière de la suite. Wally, après la rupture, s’engagea comme infirmière pendant la guerre, et mourut en 1917, emportée par la maladie, loin de Schiele. L’adieu peint en 1915 devint ainsi, rétrospectivement, un adieu définitif — comme si Schiele avait pressenti, dans cette étreinte de la vie et de la mort, la disparition prochaine de celle qu’il avait aimée et quittée. L’œuvre, née d’une séparation, se chargea après coup de tout le poids d’une mort réelle. La coïncidence entre l’art et la vie, si fréquente chez Schiele, atteint ici une intensité bouleversante.
L’Éros et la mort
La Mort et la Jeune Fille est l’expression la plus achevée d’un thème qui traverse toute l’œuvre de Schiele, et toute la culture de la Vienne de 1900 : le lien entre l’Éros et la mort, entre le désir et la finitude. Comprendre ce lien, c’est comprendre le cœur de l’art de Schiele.
Chez Schiele, le désir et la mort sont indissociables. Ses corps enlacés portent toujours en eux l’ombre de la finitude ; ses étreintes sont hantées par la conscience de la mort ; sa sensualité est traversée d’angoisse. Cette union de l’Éros et de Thanatos — le désir et la mort, les deux grandes pulsions de l’existence — était au cœur de la sensibilité viennoise du début du siècle. C’était l’époque et la ville de Sigmund Freud, qui explorait précisément les liens entre la sexualité, l’inconscient et la mort. Schiele, sans nécessairement connaître les théories de Freud, en partageait le climat mental : cette conscience aiguë que le désir et la mort sont les deux forces jumelles qui gouvernent l’âme humaine.
Dans La Mort et la Jeune Fille, cette union est portée à son point culminant. L’étreinte des deux figures est à la fois amoureuse et funèbre : c’est l’enlacement de deux amants, mais l’un est la Mort, et leur étreinte est un adieu. Le désir et la mort se confondent dans un même geste, une même image. La jeune femme s’accroche à l’homme-Mort avec la passion d’une amante et le désespoir d’un être qui se sait abandonné à la disparition. L’amour et la fin, l’étreinte et la séparation, la vie et la mort ne font qu’un.
Cette vision tragique de l’existence, où le désir est inséparable de l’angoisse et de la mort, donne à l’œuvre de Schiele sa profondeur et sa modernité. Loin des représentations apaisées ou idéalisées de l’amour, il montre l’être humain aux prises avec ses pulsions les plus profondes et sa condition mortelle. La Mort et la Jeune Fille n’est pas seulement l’adieu à une femme : c’est une méditation sur la condition humaine, sur l’amour voué à la perte, sur le désir hanté par la mort. C’est en cela qu’elle touche universellement, par-delà l’anecdote biographique.
Vienne 1900 et l’expressionnisme
La Mort et la Jeune Fille est une œuvre profondément ancrée dans son époque et son lieu : la Vienne du début du XXᵉ siècle, l’un des foyers les plus intenses de la modernité artistique et intellectuelle. Situer l’œuvre dans ce contexte permet d’en mesurer toute la portée.
La Vienne de 1900 était une capitale bouillonnante, où s’inventait une part essentielle de la culture moderne. C’était la ville de Freud et de la psychanalyse, de Wittgenstein et de la philosophie du langage, de Mahler et de Schönberg en musique, de Klimt et de la Sécession en peinture. Sous les apparences d’un Empire austro-hongrois finissant, figé dans ses traditions, s’opérait une révolution des esprits et des formes, une exploration inédite de l’inconscient, de la sexualité, de l’angoisse, des zones les plus intimes et les plus troublantes de l’être. Schiele est l’un des grands artistes de cette Vienne de la crise et de la modernité.
Face à l’art décoratif et sensuel de Klimt, son maître, Schiele incarne une voie plus âpre, plus tourmentée : celle de l’expressionnisme. L’expressionnisme, qui se développait alors dans les pays germaniques, privilégiait l’expression subjective de l’émotion, de l’angoisse, de la vérité intérieure, au détriment de la beauté et de la représentation objective. La Mort et la Jeune Fille en est une manifestation exemplaire : tout y est expression, émotion, intensité psychologique. La déformation des corps, l’âpreté des couleurs, la tension des gestes ne visent pas la beauté, mais la vérité brute du sentiment. On a d’ailleurs rapproché l’œuvre de celles d’un autre grand expressionniste viennois, Oskar Kokoschka, dont La Fiancée du vent, peinte peu avant, traite elle aussi de l’étreinte de deux amants dans un climat de crise.
Par cette intensité expressive, La Mort et la Jeune Fille dépasse son époque pour atteindre une portée universelle. Elle exprime, avec les moyens propres à l’expressionnisme viennois, des sentiments et des angoisses qui parlent à tous les temps : la perte, la séparation, la peur de la mort, la déchirure de l’amour. C’est cette alliance d’un enracinement historique précis — la Vienne de 1900 — et d’une portée universelle qui fait de l’œuvre un chef-d’œuvre. Schiele y transforme un drame personnel et une esthétique d’époque en une méditation intemporelle sur la condition humaine.
Une œuvre de la maturité
La Mort et la Jeune Fille marque un moment important dans l’évolution de l’art de Schiele : celui d’une maturité nouvelle, où l’intensité de la jeunesse s’allie à une ampleur et une profondeur accrues.
L’œuvre date de 1915, une année charnière dans la vie de Schiele : celle de son mariage avec Edith, de sa séparation d’avec Wally, et de sa mobilisation pour la guerre. Ces bouleversements personnels coïncident avec une évolution de son art. À partir de cette période, la manière de Schiele gagne en ampleur et en gravité. Ses figures, sans rien perdre de leur intensité, se font plus modelées, plus pleines ; ses compositions s’élargissent ; sa réflexion s’approfondit. La Mort et la Jeune Fille, par son grand format et sa portée méditative, témoigne de cette maturité.
L’œuvre montre aussi la capacité de Schiele à transformer l’expérience personnelle en art universel. Le drame intime de sa séparation d’avec Wally aurait pu rester une anecdote sentimentale ; Schiele en fait une méditation sur l’amour, la perte et la mort, qui touche tous les spectateurs. Cette alchimie, qui transmue la douleur privée en œuvre d’art universelle, est le propre des grands artistes. Schiele, à vingt-cinq ans, en est déjà pleinement capable.
La Mort et la Jeune Fille est ainsi l’une des œuvres qui marquent le passage de Schiele à la pleine maturité artistique — cette maturité qui s’épanouira dans les dernières années, avant que la mort ne l’interrompe brutalement en 1918. Elle annonce les grandes compositions de la fin, comme La Famille, où Schiele méditera de nouveau sur l’amour, la vie et la mort avec une ampleur et une humanité accrues. Elle est un jalon essentiel dans la brève mais fulgurante trajectoire de l’artiste.
Comment voir l’œuvre aujourd’hui
La Mort et la Jeune Fille est conservée au musée du Belvédère, à Vienne, qui possède l’une des plus importantes collections d’art autrichien au monde, et notamment de chefs-d’œuvre de la Sécession viennoise. C’est là, dans le palais baroque du Belvédère supérieur, qu’on peut admirer l’original de cette œuvre bouleversante.
Voir le tableau en vrai permet d’en mesurer toute la force : le grand format, la matière de la peinture, l’intensité des couleurs sourdes, la tension des corps et des mains. C’est une œuvre qui saisit et qui ne laisse pas indemne, tant elle exprime avec force la déchirure de la séparation et l’étreinte de la vie et de la mort.
Le Belvédère conserve d’autres chefs-d’œuvre de Schiele, ainsi que le célèbre Baiser de Klimt, son maître — ce qui permet de mesurer, dans un même lieu, la parenté et la différence entre les deux grands artistes de la Vienne de 1900. Pour découvrir plus largement Schiele, le Leopold Museum et l’Albertina, à Vienne également, offrent des ensembles exceptionnels de ses peintures, dessins et aquarelles.
Pour aller plus loin
Sources institutionnelles citées
- Belvédère, Vienne, notice de La Mort et la Jeune Fille (Tod und Mädchen).
- Leopold Museum, Vienne, documentation sur Schiele.
- Kallir Research Institute, catalogue raisonné de Schiele.
Sources et études de référence
- Jane Kallir, Egon Schiele. The Complete Works, catalogue raisonné.
- Catalogues des rétrospectives Schiele (Leopold Museum, Albertina, Belvédère).
Documentation institutionnelle
- Belvédère, Vienne — institution conservant l’œuvre.
- Leopold Museum, Vienne — la plus grande collection Schiele.
À lire aussi sur Hors Cadre
- Egon Schiele — le corps à vif — portrait de l’artiste, sa vie et son art.
- Vincent van Gogh — la peinture à vif — le maître de l’intensité expressive que Schiele admirait.
- Gustav Klimt — l’or et le désir — le maître de Schiele, dont Le Baiser est conservé au Belvédère, face à cette œuvre.
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