Œuvre majeure

L’Angélus — comment un tableau de 55 cm a fait basculer le marché de l’art français

Jean-François Millet — le peintre des paysans →
Date
1857-1859
Technique
Huile sur toile
Dimensions
55,5 × 66 cm
Conservation
Musée d'Orsay, Paris

Paris, juillet 1889. Dans la salle des ventes de la rue Drouot, un tableau de cinquante-cinq centimètres de haut sur soixante-six de large vient d’être adjugé. Le prix d’achat fait l’effet d’une bombe : plus de cinq cent cinquante mille francs. C’est un record absolu, à l’époque, pour un tableau d’un peintre français du XIXᵉ siècle. Le tableau s’appelle L’Angélus, son auteur est mort quatorze ans plus tôt à Barbizon dans une certaine pauvreté, et il est en train de partir pour les États-Unis.

La presse française s’en empare. Les journalistes parlent de « scandale patriotique ». Une souscription nationale est lancée pour racheter le tableau aux Américains. Elle échoue. L’Angélus prend la mer. Il faudra attendre l’année suivante pour qu’un riche industriel français, Alfred Chauchard, fondateur des Grands Magasins du Louvre, le rachète à l’American Art Association pour huit cent mille francs — un nouveau record — et le ramène à Paris.

Cette histoire est l’une des plus extraordinaires du marché de l’art français du XIXᵉ siècle. Et elle commence trente-deux ans plus tôt, à Barbizon, par une commande qui n’aboutira jamais.

Une commande qui n’aboutit pas

En 1857, Thomas Gold Appleton est un homme riche. Né à Boston, héritier d’une grande fortune américaine, il se rêve peintre, vit entre la France et les États-Unis, et collectionne les œuvres des artistes contemporains français. À Barbizon, il s’intéresse à Jean-François Millet, dont la réputation commence à grandir après le succès relatif de Des glaneuses au Salon de 1857.

Appleton commande à Millet une scène de récolte de pommes de terre. Le tableau, prévu petit format, doit être livré à Boston. Selon la documentation du musée d’Orsay, le titre initial du tableau était Prière pour la récolte de pommes de terre. C’est un motif rural, simple, conforme au style du peintre.

Le tableau est terminé courant 1859. Appleton, pour des raisons que l’histoire n’a pas retenues, ne vient jamais en prendre livraison. Le tableau reste à Barbizon, sur les bras de Millet.

Le peintre va alors retravailler la composition. Il ajoute un détail qui change tout : à l’arrière-plan, dans la lumière dorée du crépuscule, il esquisse un clocher — celui de l’église Saint-Paul de Chailly-en-Bière, le bourg voisin de Barbizon. La scène n’est plus un simple moment de travail. Le clocher sonne l’angélus, la prière du soir. Les deux paysans s’arrêtent. Le tableau change de titre. Il devient L’Angélus.

Le tableau — ce qu’il montre

L’Angélus est une huile sur toile mesurant 55,5 centimètres de haut sur 66 centimètres de large. Format paysage, intime, presque un tableau de chevalet. Conservé au musée d’Orsay à Paris, il est exposé en permanence au rez-de-chaussée, salle 4.

Le tableau représente deux paysans, un homme et une femme, debout au milieu d’une vaste plaine. L’homme est à gauche, chapeau retiré et tenu à deux mains contre la poitrine. La femme est à droite, mains jointes, tête baissée. Entre eux et au premier plan, une fourche plantée dans la terre, un panier de pommes de terre, deux sacs posés sur le sol, une brouette. Tous les outils du travail interrompu.

À l’arrière-plan, à l’horizon, le clocher de l’église Saint-Paul de Chailly-en-Bière se découpe dans la lumière jaune et rose du soleil couchant. C’est lui qui sonne l’angélus, la prière catholique récitée trois fois par jour — à l’aube, à midi, et au crépuscule — pour célébrer l’Annonciation faite à Marie.

La composition est d’une simplicité extrême. Pas d’autres figures. Pas de bourg, pas de ferme, pas d’animaux. Juste deux silhouettes en pied, debout dans une plaine immense et déserte. Comme le note le musée d’Orsay dans sa fiche officielle, « le couple de paysans prend des allures monumentales, malgré les dimensions réduites de la toile ».
La palette est chaude et réduite : ocres, bruns, vert sourd des champs, rouge orangé du ciel, noir des silhouettes. Les visages sont laissés dans l’ombre — on ne les distingue pas vraiment. Ce qui frappe est l’attitude des corps, leur recueillement, leur immobilité. Millet ne peint pas des individus identifiables. Il peint un archétype.

« L’angélus pour ces pauvres morts »

Le sens du tableau, dans l’esprit de Millet lui-même, n’est pas celui qu’on pourrait croire.

Dans une note transmise à Alfred Sensier, son ami et premier biographe, Millet explique l’origine du tableau. Cette confidence est citée par Sensier dans sa biographie posthume La Vie et l’œuvre de Jean-François Millet, publiée en 1881. Millet y dit que ce tableau est un souvenir d’enfance. Quand il travaillait dans les champs, à Gruchy, sa grand-mère paternelle interrompait toujours le travail à la cloche du soir et faisait dire l’angélus.

Mais Millet précise pour qui :

« L’angélus pour ces pauvres morts. »

— Jean-François Millet sur la genèse du tableau, cité dans Alfred Sensier, La Vie et l’œuvre de Jean-François Millet*, 1881*

Cette précision est capitale. Dans la liturgie catholique, l’angélus est une prière qui célèbre l’Annonciation faite à Marie — l’annonce de la naissance future du Christ. Une prière de vie. Mais dans le souvenir de Millet, dans la grand-mère paternelle qui le récitait avec lui dans les champs, l’angélus est devenu une prière pour les morts. Pour les paysans tombés au labour, pour les enfants emportés trop jeunes, pour la longue lignée des humbles disparus.

Le musée d’Orsay confirme dans sa fiche officielle : « C’est donc un souvenir d’enfance qui est à l’origine du tableau et non la volonté d’exalter un quelconque sentiment religieux. Millet n’est d’ailleurs pas pratiquant. »
Cette nuance change la lecture du tableau. L’Angélus n’est pas une œuvre de piété populaire. C’est une œuvre de mémoire — la mémoire d’une enfance normande, et derrière elle, la mémoire de tous les paysans morts dans le silence des champs. La prière n’est pas adressée à Marie. Elle est adressée à ceux qui ne sont plus.

Une fortune extraordinaire

L’histoire commerciale de L’Angélus est l’une des plus saisissantes de tout le marché de l’art français du XIXᵉ siècle. Trente ans, et le prix est multiplié par plus de quatre cents.

En 1860, Millet vend le tableau à un certain Alfred Feydeau pour 1 800 francs. C’est une somme honnête mais modeste — Millet vit difficilement, il a neuf enfants à nourrir, et chaque vente compte. Le tableau passe ensuite par plusieurs propriétaires successifs : Pierre Blanc en 1870 pour 3 000 francs, Arthur Stevens à Bruxelles, Émile Gavet, Victor Papeleu, le galeriste Paul Durand-Ruel.

En 1881, six ans après la mort de Millet, le tableau est mis en vente publique. Un industriel français, Eugène Secrétan, l’emporte après tirage au sort pour 160 000 francs. La somme fait sensation à l’époque. Mais ce n’est qu’un prélude.

En juillet 1889, Eugène Secrétan, ruiné par l’effondrement spéculatif du marché du cuivre, doit liquider sa collection. L’Angélus est remis aux enchères à l’hôtel Drouot. La salle est pleine. Les enchères s’envolent. Le tableau est finalement adjugé à James F. Sutton, président de l’American Art Association, pour une somme qui varie selon les sources entre 553 000 et 580 000 francs.

L’événement crée un scandale national en France. La presse parle de « honte patriotique ». Une souscription nationale est lancée pour racheter le tableau. Elle échoue. L’Angélus embarque pour les États-Unis. Il y est exposé pendant un an, attirant des foules considérables.

En 1890, le tableau revient en France. Alfred Chauchard, fondateur des Grands Magasins du Louvre, l’un des hommes les plus riches de France à l’époque, le rachète à l’American Art Association pour 800 000 francs. La presse française pavoise. L’Angélus est rentré.
Chauchard meurt en 1909. Par testament, il lègue L’Angélus — avec l’ensemble de sa collection — au musée du Louvre. Le tableau est transféré au musée d’Orsay en 1986, lors de la création de cette nouvelle institution dédiée à l’art du XIXᵉ siècle.

La naissance du droit de suite

L’épisode Secrétan-Sutton-Chauchard a eu une conséquence juridique majeure que peu d’histoires de l’art mentionnent.

En 1889, au moment où L’Angélus part aux États-Unis pour 553 000 francs, les héritiers de Millet — sa veuve Catherine Lemaire et leurs neuf enfants — vivent dans une situation modeste, voire précaire. Millet n’avait pas fait fortune de son vivant. Au moment de la spéculation effrénée sur ses tableaux, sa famille n’en touche absolument rien.

Ce contraste choque les milieux artistiques et juridiques français. Comment admettre qu’un peintre meurt dans la pauvreté tandis que ses œuvres, vendues quelques années plus tard, enrichissent collectionneurs et marchands ? Le débat sur la création d’un mécanisme de protection des artistes et de leurs héritiers émerge dans la dernière décennie du XIXᵉ siècle, directement nourri par l’affaire de L’Angélus.

Le résultat juridique apparaît en France par la loi du 20 mai 1920. Elle institue le droit de suite, principe par lequel l’auteur d’une œuvre d’art graphique ou plastique — ou ses héritiers pendant soixante-dix ans après sa mort — perçoit un pourcentage du prix lors de chaque revente publique de l’œuvre. Ce droit est inaliénable : l’artiste ne peut pas y renoncer.

Le droit de suite a été étendu à toute l’Union européenne par la directive du 27 septembre 2001, intégrée en droit français par une ordonnance de 2006. Aujourd’hui, partout en Europe, lorsqu’un Picasso, un Dalí ou un Soulages est revendu en salle des ventes, un pourcentage du prix revient automatiquement aux héritiers de l’artiste. C’est la postérité juridique directe de la vente Secrétan de 1889.
L’Angélus de Millet n’est donc pas seulement un tableau iconique. C’est l’œuvre qui a fait naître le droit de suite en France.

Dalí et le mythe tragique

L’histoire de L’Angélus prend au XXᵉ siècle une seconde vie, surréaliste cette fois.

Salvador Dalí est obsédé par le tableau depuis l’enfance. Selon ses propres écrits, il aurait vu dès l’école primaire à Figueres une reproduction de L’Angélus accrochée au mur, et le tableau l’aurait angoissé profondément sans qu’il ne sache pourquoi. Cette obsession ne le quittera plus.

Dans les années 1930, Dalí en fait l’un des motifs centraux de sa « méthode paranoïaque-critique ». Trois tableaux célèbres en sont issus :

  • L’Angélus architectonique de Millet (1933, Musée Reina Sofía, Madrid)
  • Réminiscence archéologique de l’Angélus de Millet (1935, Salvador Dalí Museum, Saint Petersburg, Floride)
  • Gala et l’Angélus de Millet précédant l’arrivée imminente des anamorphoses coniques (1933)

En 1963, Dalí publie chez Pauvert un livre entier consacré au tableau : Le Mythe tragique de l’Angélus de Millet. Dalí y développe sa thèse : les deux paysans ne prient pas pour la prière de l’Annonciation. Ils se recueillent devant un cercueil. Le panier de pommes de terre, à leurs pieds, serait selon lui la dissimulation d’un cercueil de bébé que Millet aurait initialement peint, puis recouvert.

Sur l’insistance de Dalí, le musée du Louvre accepte de radiographier le tableau. La radiographie révèle, à l’emplacement du panier, une forme rectangulaire géométrique qui ne correspond pas exactement à la peinture finale.

Mais cette découverte ne valide pas l’interprétation de Dalí. La forme rectangulaire peut tout aussi bien être un repentir technique — une première version du panier que Millet aurait corrigée en cours de travail, ce qui était une pratique courante des peintres du XIXᵉ siècle. La communauté scientifique n’a jamais validé l’hypothèse du cercueil de bébé. Le musée d’Orsay reste prudent sur cette question.

Ce qui est documenté, en revanche, c’est que Dalí a transformé L’Angélus en l’une des œuvres les plus interprétées du XXᵉ siècle. La radiographie a été réalisée. La forme rectangulaire existe. Son sens reste ouvert.

L’œuvre lacérée

En 1932, L’Angélus est exposé au musée du Louvre. Un visiteur déséquilibré s’approche du tableau et le lacère avec un objet tranchant. Les détails précis de l’incident restent peu documentés dans les archives publiques, mais le fait est attesté par le musée d’Orsay dans la fiche officielle de l’œuvre.

Le tableau est immédiatement retiré et restauré par les ateliers du Louvre. La restauration, parfaitement réussie, ne laisse quasiment aucune trace visible à l’œil nu. Cet incident illustre la dimension iconique que L’Angélus avait acquise dans la première moitié du XXᵉ siècle : un tableau si reconnaissable, si chargé de symboles patriotiques et religieux, qu’il pouvait susciter chez certains spectateurs des réactions extrêmes — vénération ou agression.

Aujourd’hui, L’Angélus est exposé sous une vitrine de protection dans la salle 4 du rez-de-chaussée du musée d’Orsay. Les conditions de conservation sont strictes — éclairage contrôlé, hygrométrie surveillée, gardiennage permanent.

Comment voir l’œuvre aujourd’hui

L’Angélus est conservé au Musée d’Orsay à Paris, l’institution dédiée à l’art français du XIXᵉ siècle. Conditions pratiques :

  • Adresse : 1 rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris
  • Salle : rez-de-chaussée, salle 4
  • Réservation conseillée : créneaux limités, billets en ligne sur le site officiel
  • Tarif : autour de 16 € pour l’entrée générale (gratuit pour les moins de 26 ans résidents UE, gratuit le premier dimanche de chaque mois)
  • Conseil pratique : la salle 4 contient également Des glaneuses (1857) et plusieurs autres œuvres de Millet. Compter une demi-heure dans cette seule salle pour voir l’ensemble Millet du musée
  • Période la moins fréquentée : début de matinée en semaine, hors saison touristique

Pour aller plus loin sur Millet à Paris : le musée d’Orsay possède la plus grande collection française de Millet, mais d’autres œuvres importantes sont visibles au Petit Palais et à la Bibliothèque nationale de France (estampes et dessins).

Pour aller plus loin

Sources primaires citées

  • Alfred Sensier, La Vie et l’œuvre de Jean-François Millet, Paris, 1881 (publié posthume après la mort de Sensier en 1877). Édition de référence des écrits et témoignages de Millet par celui qui fut son ami et marchand pendant vingt-cinq ans.
  • Salvador Dalí, Le Mythe tragique de l’Angélus de Millet, Pauvert, Paris, 1963. Le livre où Dalí développe sa lecture surréaliste du tableau.

Documentation institutionnelle

  • Fiche officielle du musée d’Orsay sur L’Angélus — provenance, expositions, sources scientifiques.
  • Millet/Van Gogh, catalogue d’exposition, musée d’Orsay et Van Gogh Museum d’Amsterdam.

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