John Singer Sargent — le portraitiste de la Belle Époque
Une femme de profil, en robe de satin noir au décolleté vertigineux, la peau d’une pâleur presque bleutée, la main posée sur un guéridon. Quand ce portrait est présenté au Salon de Paris en 1884, il provoque un tel scandale que son auteur, un jeune peintre américain de vingt-huit ans, finit par quitter la France. Ce tableau, que l’on appelle Madame X, est aujourd’hui l’un des chefs-d’œuvre du Metropolitan Museum de New York. Son auteur s’appelait John Singer Sargent.
Américain né à Florence, formé à Paris, installé à Londres, Sargent est devenu le portraitiste le plus recherché de son temps. Aristocrates anglais, héritières américaines, écrivains, actrices, magnats de l’industrie : toute la haute société de la Belle Époque et de l’ère édouardienne a voulu poser devant lui. Il a peint plus de neuf cents tableaux et des milliers d’aquarelles, et sa virtuosité de pinceau, capable de rendre en quelques touches l’éclat d’une soie ou la transparence d’une perle, reste l’une des plus impressionnantes de l’histoire de la peinture.
Longtemps relégué au rang de peintre mondain, trop brillant pour être profond, Sargent a été pleinement réhabilité depuis quelques décennies. En 2025, le Metropolitan Museum puis le musée d’Orsay lui ont consacré une grande exposition sur ses années parisiennes, intitulée à Paris Éblouir Paris. Le titre dit bien l’ambition d’un peintre qui voulait, avant tout, conquérir la capitale des arts.
Un Américain né en Europe
John Singer Sargent naquit à Florence le 12 janvier 1856. Ses parents étaient américains : son père, Fitzwilliam Sargent, était un chirurgien de Philadelphie ; sa mère, Mary Newbold Singer, avait hérité d’une petite fortune. Après la mort d’un premier enfant, le couple avait quitté les États-Unis pour l’Europe, et ne devait jamais y retourner pour de bon.
L’enfance de Sargent fut celle d’un perpétuel voyageur. La famille passait d’une ville à l’autre au gré des saisons et des modes : Florence, Rome, Nice, la Suisse, les Alpes, Paris. Le jeune garçon reçut une éducation irrégulière mais cosmopolite. Il parlait couramment le français, l’italien et l’allemand, jouait du piano avec talent, et dessinait sans cesse. Il ne mit les pieds aux États-Unis qu’à l’âge de vingt ans.
Sa mère, peintre amatrice d’aquarelles, encouragea très tôt ses dons. Il reçut ses premières leçons à Rome en 1868, puis suivit de façon irrégulière les cours de l’Académie des beaux-arts de Florence entre 1870 et 1873. Mais c’est à Paris, la capitale incontestée de la peinture, que sa famille décida de l’envoyer pour qu’il devienne un véritable peintre.
Cette identité multiple, américain de nationalité mais européen de culture, accompagna Sargent toute sa vie. Il resta toujours citoyen des États-Unis, au point de refuser un titre de chevalier britannique qui l’aurait obligé à changer de nationalité. Mais il vécut presque entièrement en Europe, et c’est en Europe que se joua sa carrière.
Paris, l’atelier de Carolus-Duran
En 1874, Sargent fut admis dans l’atelier d’Émile Auguste Carolus-Duran, l’un des portraitistes les plus en vue de Paris. Il suivait parallèlement des cours de dessin à l’École des beaux-arts. Il avait dix-huit ans.
Carolus-Duran enseignait une méthode singulière, qui allait marquer Sargent pour toujours. Plutôt que de dessiner longuement avant de peindre, il demandait à ses élèves de construire directement les formes au pinceau, par grandes masses de couleur, en partant des valeurs justes. Son modèle absolu était Vélasquez, dont il admirait l’économie de moyens et la touche libre. Sargent assimila cette leçon avec une rapidité qui stupéfia son maître, et devint en quelques années l’élève le plus brillant de l’atelier.
En 1877, il exposa pour la première fois au Salon. Deux ans plus tard, il partit pour l’Espagne et passa des semaines au Prado à copier les toiles de Vélasquez ; en 1880, il alla étudier Frans Hals aux Pays-Bas. De ces maîtres du XVIIe siècle, il retint l’audace de la touche, l’art des noirs et des gris, la capacité à saisir une présence en quelques coups de pinceau.
Les années parisiennes furent celles de l’ascension. Sargent peignit son maître, des portraits de commande de plus en plus nombreux, et des toiles plus personnelles inspirées par ses voyages : El Jaleo, une danseuse de flamenco éclairée par en dessous, triomphe au Salon de 1882 ; la même année, Les Filles d’Edward Darley Boit, portrait de quatre fillettes dans un vaste intérieur parisien, rend un hommage évident aux Ménines. Le jeune peintre semblait promis à devenir le grand portraitiste de Paris.
Madame X, le scandale
C’est alors qu’il entreprit le tableau qui devait couronner son succès, et qui faillit le briser.
Virginie Amélie Avegno Gautreau était une jeune Américaine de La Nouvelle-Orléans, mariée à un banquier français et célèbre dans le Paris mondain pour sa beauté singulière : un profil aigu, une peau qu’elle poudrait d’une teinte lavande. Sargent, fasciné, lui proposa de faire son portrait, sans commande, dans l’espoir de frapper un grand coup au Salon. Elle accepta.
Le tableau fut présenté au Salon de 1884 sous un titre qui taisait le nom du modèle. Le public reconnut immédiatement le modèle, et le scandale fut considérable. On jugea la pose provocante, la carnation cadavérique, et surtout la bretelle de la robe, que Sargent avait peinte glissée sur l’épaule, inconvenante. La mère du modèle supplia le peintre de retirer l’œuvre ; il refusa, mais repeignit plus tard la bretelle à sa place.
L’affaire porta un coup sévère à sa carrière parisienne. Les commandes se raréfièrent, et Sargent se tourna vers Londres, où il travaillait dès 1885 avant de s’y fixer définitivement en 1886. Son ami l’écrivain Henry James mit toute son énergie à l’introduire dans la société londonienne. Il garda le tableau dans son atelier pendant plus de trente ans, avant de le vendre en 1916 au Metropolitan Museum, en le qualifiant de meilleure chose qu’il ait jamais faite. C’est à cette occasion qu’il demanda qu’on l’appelle Madame X, pour préserver l’anonymat de son modèle.
Londres, le maître du portrait
Les débuts londoniens furent difficiles. Les Anglais trouvaient sa manière trop française, trop audacieuse. Mais Sargent ne tarda pas à s’imposer.
L’été 1885, à Broadway, un village des Cotswolds où se retrouvaient des artistes anglais et américains, il commença une grande toile représentant deux fillettes allumant des lanternes chinoises au crépuscule, parmi les lys et les roses. Il y travailla deux étés de suite, ne peignant que pendant les quelques minutes de lumière du soir. Présenté à la Royal Academy en 1887, Carnation, Lily, Lily, Rose fit sensation et fut acquis pour la nation. La même année, il séjourna à Giverny auprès de Monet, dont il était devenu l’ami, et peignit en plein air avec lui.
À partir de là, sa carrière fut une ascension continue. Installé à Chelsea dans l’ancien atelier de Whistler, sur Tite Street, Sargent devint le portraitiste de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie britanniques, mais aussi des grandes fortunes américaines, qui traversaient l’Atlantique pour poser devant lui. Il fut élu à la Royal Academy en 1897, reçut la Légion d’honneur la même année, et devint membre de la National Academy of Design de New York.
Ses portraits de la fin du siècle sont d’une virtuosité éblouissante. Les robes de soie, de satin et de tulle sont brossées en touches larges et rapides ; les visages sont saisis avec une acuité psychologique souvent sous-estimée. Sargent excellait à rendre non seulement l’apparence de ses modèles, mais aussi le monde auquel ils appartenaient : une société opulente, sûre d’elle, à la veille de disparaître.
L’Amérique, Boston et les aquarelles
Si Sargent vécut à Londres, ses liens avec les États-Unis ne cessèrent de se renforcer. À partir de 1887, il y fit de nombreux séjours, peignant les portraits des élites de New York, de Boston et de Washington.
Boston occupa une place à part. En 1890, il reçut la commande d’un grand décor mural pour la bibliothèque publique de la ville, consacré à l’histoire des religions. Ce chantier, qu’il considérait comme l’œuvre la plus ambitieuse de sa vie, l’occupa par intermittence pendant près de trente ans, jusqu’en 1919. Il réalisa ensuite des décors pour le Museum of Fine Arts de Boston, de 1916 à sa mort, et pour la bibliothèque Widener de l’université Harvard.
Vers 1906, lassé des commandes de portraits, qu’il appelait ses « paughtraits » par dérision, Sargent décida de s’en détacher presque entièrement. Il se consacra à l’aquarelle, qu’il pratiquait depuis l’enfance, et à des paysages peints au cours de ses voyages : Venise, les Alpes, le Moyen-Orient, la Floride. Ces aquarelles, d’une liberté et d’une luminosité exceptionnelles, sont aujourd’hui considérées comme une part essentielle de son œuvre, et plusieurs grands musées américains en conservent d’importants ensembles.
La Première Guerre mondiale lui inspira une dernière œuvre majeure. Nommé artiste de guerre par le gouvernement britannique, il se rendit sur le front en 1918 et en rapporta une immense toile, Gassed, achevée en 1919 : une procession de soldats aveuglés par les gaz, marchant les yeux bandés, la main sur l’épaule de celui qui les précède.
Mort et redécouverte
John Singer Sargent mourut dans son sommeil à Londres, le 15 avril 1925. Il travaillait encore aux décors du musée de Boston et s’apprêtait à partir pour les États-Unis.
Sa réputation déclina aussitôt après sa mort. À l’heure du triomphe des avant-gardes, on ne vit plus en lui qu’un peintre de la richesse, brillant mais superficiel, attaché à un monde disparu. Le critique anglais Roger Fry, défenseur de Cézanne, contribua largement à cette disgrâce. Pendant des décennies, Sargent fut presque absent des histoires de l’art moderne.
La redécouverte vint à partir des années 1950 et s’accéléra à la fin du XXe siècle, avec une série de grandes expositions et la publication de son catalogue raisonné. On redécouvrit la liberté de sa touche, l’audace de ses compositions, la modernité de ses aquarelles, et l’intelligence de ses portraits, souvent plus ironiques et plus inquiets qu’il n’y paraît.
Aujourd’hui, Sargent est l’un des peintres américains les plus populaires, et l’un des plus présents dans les musées des États-Unis. La double exposition de 2025, à New York puis à Paris, a scellé son retour en grâce, en rappelant que c’est en France, et en partie contre elle, que s’est formé le plus européen des peintres américains.
Où voir ses œuvres
L’œuvre de Sargent se découvre avant tout aux États-Unis, mais aussi à Londres et à Paris.
Aux États-Unis
Le Metropolitan Museum de New York conserve Madame X et un ensemble important de portraits et d’aquarelles. À Boston, le Museum of Fine Arts présente Les Filles d’Edward Darley Boit et les décors de sa rotonde ; l’Isabella Stewart Gardner Museum, El Jaleo ; la bibliothèque publique, son grand cycle mural. La National Gallery of Art de Washington possède plus de cent soixante œuvres de l’artiste.
En Europe
À Londres, la Tate Britain conserve Carnation, Lily, Lily, Rose, et l’Imperial War Museum Gassed. À Paris, le musée d’Orsay possède plusieurs œuvres de Sargent, dont le portrait de la danseuse La Carmencita, acquis par l’État français dès 1892.
Pour aller plus loin
Documentation institutionnelle
- National Gallery of Art, Washington — John Singer Sargent — biographie et plus de cent soixante œuvres en ligne.
- The Metropolitan Museum of Art — Madame X et les œuvres de Sargent en libre accès.
- Crédit Photo : National Gallery of Art, Washington
À lire aussi sur Hors Cadre
- Vélasquez — le peintre des peintres — le maître espagnol que Sargent alla copier au Prado, et dont Les Ménines inspirèrent Les Filles d’Edward Darley Boit.
- Le musée d’Orsay — le musée parisien qui conserve La Carmencita et a célébré ses années parisiennes en 2025.
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