La Famille — le testament bouleversant de Schiele
Egon Schiele — le corps à vif →Un homme nu, accroupi, le regard dirigé vers nous, protège de son corps une femme nue assise entre ses jambes ; et entre les jambes de la femme, un enfant apparaît, timide, regardant hors du tableau. Trois êtres, trois générations, réunis dans une composition pyramidale d’une gravité douce et mélancolique. Cette œuvre, La Famille, est l’un des derniers tableaux qu’Egon Schiele ait peints — et l’un des plus bouleversants de toute l’histoire de l’art, pour une raison tragique : cette famille n’a jamais existé.
Peinte en 1918, l’année même de la mort de l’artiste, La Famille montre un Schiele apaisé, mûri, parvenu à une sérénité nouvelle. Fini le corps torturé, l’angoisse à vif, la provocation : ici règnent la douceur, la tendresse, une gravité méditative. L’homme aux traits du peintre veille, protecteur ; la femme songe ; l’enfant s’éveille à la vie. C’est une image de la famille, de la transmission, du cycle des générations — un sujet d’apaisement et d’espérance, à rebours de l’œuvre tourmentée de la jeunesse.
Mais le destin allait donner à cette œuvre une résonance déchirante. Quelques mois après l’avoir peinte, à l’automne 1918, Schiele perdit sa femme Edith, enceinte de six mois, emportée par la grippe espagnole ; l’enfant à naître ne survécut pas ; et Schiele lui-même mourut trois jours après son épouse. La famille qu’il semblait annoncer dans ce tableau ne vit jamais le jour. L’œuvre, peinte comme une promesse de vie, devint le tombeau d’une famille qui n’exista pas. C’est cette coïncidence tragique entre l’art et la vie qui fait de La Famille une œuvre à jamais poignante.
Cet article explore les secrets de ce testament pictural — ce qu’il représente, l’histoire de son titre, la tragédie qui le hante, l’apaisement du style de la maturité, sa méditation sur l’existence et les générations, et la manière dont cette dernière grande œuvre est devenue l’un des sommets de l’art de Schiele.
Le tableau, ce qu’il montre
La Famille est une huile sur toile de grandes dimensions — environ 150 centimètres de hauteur sur 161 centimètres de largeur. Ce format ample, presque carré, confère à la scène une monumentalité et une solennité qui conviennent à son sujet grave.
La composition réunit trois figures, disposées en une pyramide solide et stable. Au sommet et à l’arrière, un homme nu est accroupi, légèrement surélevé, comme assis sur un lit ou un divan. Il regarde calmement le spectateur ; son bras gauche repose sur son genou, sa main droite est ramenée vers son cœur. Cet homme, aux traits reconnaissables, est Schiele lui-même. Devant lui, entre ses jambes, une femme nue est assise à même le sol, le regard perdu dans le vague, tourné vers le bas et le côté, les bras le long du corps, dans une attitude songeuse et abandonnée. Et entre les jambes de la femme, enfin, un jeune enfant apparaît, à demi caché, regardant hors du tableau.
Les corps sont traités avec le contraste caractéristique de Schiele. Celui de l’homme est osseux, anguleux, d’une carnation sombre, bronzée ; celui de la femme est plus doux, aux courbes pleines, d’un rose plus clair ; l’enfant, entre eux, ajoute une note de fragilité. Les tons de chair vont du rose pâle à l’ocre profond, sur un fond sombre qui enveloppe les figures. Cette gamme chaude et sourde, cette lumière feutrée, créent une atmosphère intime et grave.
Un détail frappe : malgré leur proximité physique, malgré l’étreinte protectrice qui les réunit, les trois figures semblent étrangement isolées. Chacune regarde dans une direction différente ; aucun regard ne se croise ; chacun paraît absorbé dans sa propre pensée, sa propre solitude. Cette solitude au sein même de l’intimité familiale ajoute à l’œuvre une profondeur mélancolique. La famille est réunie, et pourtant chacun demeure seul face à l’existence. C’est l’une des tensions les plus subtiles et les plus émouvantes du tableau.
Le Couple accroupi — un titre posthume
Le titre sous lequel nous connaissons cette œuvre, La Famille, n’est pas celui que Schiele lui avait donné. L’histoire de ce titre est révélatrice, et ajoute encore à la charge émotionnelle du tableau.
Schiele avait initialement intitulé son œuvre Le Couple accroupi (en allemand, Kauerndes Menschenpaar). Le titre original ne parlait donc pas de « famille » : il désignait simplement un couple d’êtres humains accroupis. Cette précision a son importance, car elle éclaire l’intention première de l’artiste. Il faut aussi savoir que le modèle de la femme n’était pas Edith, l’épouse de Schiele, mais probablement un modèle professionnel, et que l’enfant fut ajouté à la composition. L’œuvre n’était donc pas conçue, au départ, comme un portrait de la propre famille de l’artiste, mais comme une composition plus générale sur le couple humain et, avec l’ajout de l’enfant, sur les générations.
C’est après la mort de Schiele que l’œuvre fut rebaptisée La Famille. La critique d’art viennoise Berta Zuckerkandl, figure influente du milieu artistique, utilisa ce titre pour désigner l’œuvre — et il s’imposa. Ce changement de titre n’est pas anodin : il reflète la manière dont l’œuvre fut reçue et interprétée à la lumière de la mort tragique de l’artiste, de sa femme et de leur enfant à naître. Le public et la critique virent naturellement, dans cet homme aux traits de Schiele entouré d’une femme et d’un enfant, l’image de la famille que le peintre n’avait pas eue.
Ce titre posthume a donc profondément orienté la réception de l’œuvre. Ce qui était une méditation sur le couple et les générations devint, aux yeux de la postérité, le portrait déchirant d’une famille rêvée et jamais advenue. La force de cette interprétation est telle qu’il est aujourd’hui impossible de regarder l’œuvre autrement. Le titre La Famille, né du regard rétrospectif sur une tragédie, a fait de ce tableau un symbole — celui de la vie et de l’espérance fauchées par la mort. L’histoire du titre est ainsi inséparable de celle de l’œuvre et de son pouvoir d’émotion.
La tragédie d’une famille qui n’exista jamais
La puissance émotionnelle de La Famille tient tout entière à la coïncidence tragique entre l’œuvre et la vie de son auteur. Cette histoire, l’une des plus poignantes de l’art moderne, mérite d’être racontée.
En 1918, Schiele est au sommet de sa carrière. La mort de Klimt, en février, a fait de lui le chef de file de l’art viennois ; son exposition à la Sécession, au printemps, a été un triomphe. Sa femme Edith, qu’il a épousée en 1915, est enceinte de leur premier enfant. Tout semble sourire à l’artiste : la reconnaissance, l’aisance, et bientôt la paternité. C’est dans ce contexte d’espérance qu’il peint cette grande composition d’un homme, d’une femme et d’un enfant — cette image de la vie qui se transmet et se perpétue.
Mais à l’automne 1918, la terrible épidémie de grippe espagnole, qui ravageait l’Europe, atteint Vienne. Edith, enceinte de six mois, est frappée. Elle meurt le 28 octobre 1918. L’enfant qu’elle portait ne survit pas. Et trois jours plus tard, le 31 octobre, Schiele succombe à son tour au même mal. En l’espace de quelques jours, la grippe emporte l’épouse, l’enfant à naître et l’artiste lui-même. La famille que Schiele semblait annoncer et espérer dans son tableau ne vit jamais le jour.
Cette coïncidence donne à l’œuvre une résonance bouleversante. Peinte comme une image de la vie, de l’amour et de la transmission, La Famille est devenue, par le destin, le monument d’une famille anéantie avant même d’exister. L’homme aux traits de Schiele, protecteur, veillant sur une femme et un enfant, apparaît rétrospectivement comme une prophétie tragique, une image d’autant plus poignante qu’on sait ce qui allait advenir. Le tableau qui célébrait la vie devint le tombeau d’un avenir fauché.
Il faut se garder de toute lecture trop littérale — le modèle féminin n’était pas Edith, l’œuvre n’était pas conçue comme un autoportrait familial. Mais la force du symbole dépasse ces précisions historiques. La Famille est devenue, dans la mémoire collective, l’image de l’espérance brisée, de la vie interrompue, de la fragilité du bonheur humain. Peu d’œuvres portent une telle charge émotionnelle, née de la rencontre entre une image et un destin. C’est cette charge qui fait de ce tableau l’un des plus émouvants de l’art du XXᵉ siècle.
L’apaisement d’une dernière œuvre
La Famille témoigne d’une évolution majeure de l’art de Schiele : l’apaisement de sa manière dans les dernières années de sa vie. Comparée aux œuvres tourmentées de sa jeunesse, elle révèle un artiste parvenu à une sérénité et une maturité nouvelles.
Les œuvres de la jeunesse de Schiele, autour de 1910-1912, étaient marquées par l’angoisse, la tension, la provocation : corps torturés, décharnés, écorchés, poses contorsionnées, expressions grimaçantes, sexualité crue. C’était l’art d’un jeune homme en révolte, explorant les zones les plus troublantes de l’être avec une intensité fiévreuse. À partir de 1915-1916, sous l’effet du mariage, de la guerre, de la maturité, sa manière s’était adoucie. Les corps devenaient plus pleins, plus modelés ; les compositions plus amples et plus stables ; l’atmosphère plus grave et plus sereine.
La Famille est l’aboutissement de cette évolution. Tout, dans l’œuvre, respire l’apaisement. La composition pyramidale est solide, équilibrée, monumentale. Les corps, sans rien perdre de la vérité anatomique chère à Schiele, ont perdu leur maigreur torturée : celui de la femme, surtout, aux courbes douces et pleines, exprime une plénitude nouvelle. Les gestes sont calmes, protecteurs, tendres. Le regard de l’homme vers le spectateur est paisible, grave, presque serein. L’angoisse a cédé la place à la méditation, la provocation à la tendresse, la fièvre à la gravité.
Cet apaisement donne la mesure du chemin parcouru par Schiele en quelques années. Le jeune homme scandaleux, emprisonné pour ses dessins, obsédé par le corps torturé et la sexualité crue, était devenu, à vingt-huit ans, un artiste mûr, capable de peindre la tendresse, la famille, la transmission, avec une gravité sereine. On ne peut qu’imaginer ce qu’aurait été la suite de cette évolution, si la mort ne l’avait interrompue. La Famille laisse entrevoir un Schiele nouveau, apaisé, qui n’eut pas le temps de se déployer. C’est aussi en cela que l’œuvre est un testament : elle montre où en était l’artiste au moment de sa mort, et laisse deviner ce qu’il aurait pu devenir.
Une méditation sur l’existence
Au-delà de sa charge biographique et émotionnelle, La Famille est une œuvre d’une grande profondeur méditative, qui touche aux thèmes universels de l’existence : l’amour, la génération, la transmission de la vie, et la solitude irréductible de l’être.
Le sujet même — un homme, une femme, un enfant — est l’un des plus universels qui soient. Il évoque le cycle de la vie, la perpétuation de l’espèce, la transmission d’une génération à l’autre. Il rejoint les grandes images de la famille humaine, de la Sainte Famille de la tradition chrétienne aux représentations profanes du couple et de l’enfant. Schiele inscrit ainsi son œuvre dans une méditation ancienne sur la condition humaine, sur la vie qui se donne et se transmet. L’enfant qui apparaît entre les jambes de la femme évoque la naissance, l’origine, le commencement de la vie.
Mais Schiele donne à cette méditation une tonalité qui lui est propre, marquée par la gravité et la mélancolie. Car cette famille réunie est aussi une famille d’êtres seuls. On l’a noté : malgré leur proximité, les trois figures ne se regardent pas, chacune absorbée dans sa propre pensée, sa propre solitude. Cette solitude au cœur de l’intimité dit quelque chose de profond sur la condition humaine selon Schiele : même unis par l’amour et le lien du sang, les êtres demeurent seuls face à l’existence et à la mort. L’amour ne dissout pas la solitude fondamentale de chacun.
Cette tension entre l’union et la solitude, entre la vie qui se transmet et la finitude de chacun, donne à l’œuvre sa profondeur philosophique. La Famille n’est pas une image idéalisée et rassurante du bonheur familial : c’est une méditation grave sur la condition humaine, sur la vie et la mort, sur l’amour et la solitude. Schiele, qui avait toute sa vie exploré l’angoisse et la finitude, les intègre ici dans une vision plus large, plus apaisée, mais non moins profonde. La famille devient l’image de la condition humaine tout entière : la vie qui se perpétue, et la solitude de chacun face à son destin. C’est cette profondeur qui, jointe à la tragédie biographique, fait de l’œuvre un chef-d’œuvre méditatif.
L’œuvre interrompue
Un dernier élément ajoute à l’émotion que suscite La Famille : son caractère partiellement inachevé. La mort ayant interrompu Schiele en pleine activité, l’œuvre porte la trace de cette interruption brutale.
Les spécialistes ont observé que certaines parties du tableau semblent inachevées, notamment la main gauche de l’homme, restée à l’état d’ébauche. Ces zones non finies témoignent du fait que Schiele travaillait peut-être encore à l’œuvre, ou du moins qu’il ne l’avait pas menée à son terme définitif, lorsque la maladie et la mort l’emportèrent. L’œuvre est ainsi suspendue, à jamais interrompue, comme la vie de son auteur.
Ce caractère inachevé, loin de nuire à l’œuvre, ajoute à sa force. Il rappelle les circonstances tragiques de sa création, la brutalité avec laquelle la mort vint interrompre l’artiste au sommet de son art. Il donne à l’œuvre quelque chose de suspendu, d’ouvert, d’inabouti, qui fait écho à la vie fauchée de Schiele et à la famille qui n’advint jamais. L’inachèvement devient signifiant : il inscrit dans la matière même du tableau l’interruption tragique qui frappa l’artiste et les siens.
La Famille est ainsi, à tous égards, une œuvre-testament. Dernière grande composition de Schiele, elle le montre parvenu à sa pleine maturité, apaisé, méditatif ; elle porte la trace de son interruption par la mort ; et elle est devenue, par la coïncidence tragique du destin, le symbole d’une vie et d’une espérance brisées. Peu d’œuvres condensent avec une telle force le lien entre l’art et la vie, entre la création et la mort. En regardant La Famille, on ne peut séparer le tableau de l’histoire bouleversante qui l’entoure — et c’est cette inséparabilité qui fait sa grandeur unique.
Du Couple accroupi au Belvédère
Le parcours de l’œuvre, depuis l’atelier de Schiele jusqu’aux cimaises du Belvédère, mérite d’être retracé, car il inscrit ce chef-d’œuvre dans le patrimoine artistique autrichien.
L’œuvre fut présentée du vivant de Schiele à la quarante-neuvième exposition de la Sécession viennoise, au printemps 1918 — cette exposition triomphale où Schiele, devenu le chef de file de l’art viennois après la mort de Klimt, occupait la place d’honneur, et pour laquelle il avait lui-même dessiné l’affiche. La Famille y figurait parmi ses œuvres les plus importantes, témoignant de la maturité qu’il avait atteinte.
Après la mort de l’artiste, l’œuvre connut divers propriétaires avant d’entrer dans les collections publiques. Elle fut finalement acquise, en 1948, par la Galerie du Belvédère, l’un des grands musées de Vienne, qui l’acheta à l’artiste autrichien Hans Böhler, alors installé aux États-Unis. Le Belvédère, qui conservait déjà des chefs-d’œuvre de la Sécession viennoise, enrichissait ainsi sa collection de l’un des derniers grands tableaux de Schiele.
Depuis lors, La Famille est l’un des joyaux du Belvédère, où elle est exposée aux côtés d’autres chefs-d’œuvre de Schiele et de Klimt. Le musée l’a d’ailleurs versée à sa politique d’accès ouvert, permettant à chacun de découvrir et de reproduire librement cette œuvre majeure. Aujourd’hui, elle attire et émeut les visiteurs du monde entier, qui viennent contempler ce testament bouleversant d’un génie fauché à vingt-huit ans — cette image d’une famille qui n’exista jamais, peinte par un homme qui allait mourir avec les siens quelques mois plus tard.
Comment voir l’œuvre aujourd’hui
La Famille est conservée au musée du Belvédère, à Vienne, dans le palais baroque du Belvédère supérieur, qui abrite l’une des plus riches collections d’art autrichien au monde. C’est là qu’on peut admirer l’original de cette œuvre bouleversante.
Voir le tableau en vrai permet d’en mesurer toute la gravité et la tendresse : le grand format, la douceur des carnations, l’atmosphère feutrée, et cette mélancolie subtile qui émane des trois figures réunies et pourtant seules. C’est une œuvre devant laquelle on s’attarde, saisi par sa beauté paisible et par l’histoire tragique qui l’entoure.
Le Belvédère conserve d’autres chefs-d’œuvre de Schiele, dont La Mort et la Jeune Fille (1915), ainsi que le célèbre Baiser de Gustav Klimt. Voir réunies ces œuvres permet de mesurer le chemin parcouru par Schiele — de l’angoisse de la jeunesse à l’apaisement de la maturité — et le dialogue entre le disciple et son maître Klimt. Pour découvrir plus largement l’artiste, le Leopold Museum et l’Albertina, à Vienne, offrent des ensembles exceptionnels de ses œuvres.
Pour aller plus loin
Sources institutionnelles citées
- Belvédère, Vienne, notice de La Famille (Kauerndes Menschenpaar / Die Familie).
- Leopold Museum, Vienne, documentation sur Schiele.
- Kallir Research Institute, catalogue raisonné de Schiele.
Sources et études de référence
- Jane Kallir, Egon Schiele. The Complete Works, catalogue raisonné.
- Christian M. Nebehay, Egon Schiele 1890-1918. Leben, Briefe, Gedichte.
- Catalogues des rétrospectives Schiele (Belvédère, Leopold Museum).
Documentation institutionnelle
- Belvédère, Vienne — institution conservant l’œuvre.
- Leopold Museum, Vienne — la plus grande collection Schiele.
À lire aussi sur Hors Cadre
- Egon Schiele — le corps à vif — portrait de l’artiste, sa vie et son art.
- La Mort et la Jeune Fille — l’adieu déchirant de Schiele — l’autre grand tableau du Belvédère, où l’amour et la mort s’enlacent déjà.
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