Petite fille dans un fauteuil bleu — le tableau du scandale et de la liberté
Mary Cassatt — l'héritière américaine de Berthe Morisot →Paris, été 1878. Mary Cassatt a trente-quatre ans. Elle vit à Paris depuis treize ans. Elle a derrière elle sept Salons officiels où elle a exposé entre 1868 et 1876. Mais en 1877, le jury du Salon a refusé ses deux envois. Elle est en conflit frontal avec l’institution artistique française. La même année, Edgar Degas est venu frapper à sa porte rue de Laval pour l’inviter à exposer avec les impressionnistes — invitation qu’elle a acceptée.
L’exposition impressionniste prévue pour 1878 a été reportée à 1879, à cause de la concurrence avec l’Exposition universelle de 1878 à Paris. Cassatt a donc préparé une autre carte à jouer : exposer son nouveau tableau, Portrait d’une petite fille, dans la section américaine de l’Exposition universelle. C’est un grand format — 89,5 × 129,8 centimètres, presque deux fois plus grand que ses portraits habituels. Elle y a travaillé pendant des mois, conseillée et même partiellement repeinte par son ami Edgar Degas qui lui-même a peint le fond avec la fenêtre.
Le jury américain de l’Exposition universelle de 1878 refuse le tableau. Trois jurés, dont « un pharmacien » comme Cassatt le rappellera plus tard avec une amertume goguenarde. Mary Cassatt est furieuse. D’autant plus, écrira-t-elle à Ambroise Vollard vingt-cinq ans plus tard, « qu’il [Degas] avait travaillé dessus ». La fille de l’élite bancaire de Pennsylvanie, formée chez Gérôme à Paris, exposante au Salon depuis dix ans, est rejetée par un pharmacien.
Cet article raconte la genèse de cette œuvre du double scandale — refusée par le jury américain à l’Exposition universelle de 1878, puis présentée triomphalement à la 4ᵉ exposition impressionniste d’avril 1879 comme œuvre signature de la première participation officielle de Cassatt au mouvement. Il raconte aussi la collaboration secrète entre Cassatt et Degas révélée par la photographie infrarouge récente du NGA Washington, le petit chien Griffon de Bruxelles offert par Degas à Cassatt, et le statut historique singulier de cette toile qui ouvre, factuellement, toute la carrière impressionniste de Mary Cassatt.
1877 — la rupture avec le Salon
Pour comprendre la genèse de Petite fille dans un fauteuil bleu, il faut remonter à 1877, année de rupture dans la carrière de Mary Cassatt.
Depuis ses débuts en 1868, Cassatt a exposé au Salon de Paris. Elle y a connu des succès relatifs — Pendant le carnaval au Salon de 1872, Toréador et jeune fille en 1873 (œuvre très proche de la palette de Manet, remarquée par la critique). Ses sujets espagnols et orientaux lui ont valu une réputation modérée dans le milieu artistique parisien officiel.
Mais à partir de 1875, le jury du Salon se durcit. Cassatt est refusée en 1875. Acceptée à nouveau en 1876. Puis refusée encore en 1877 — deux toiles rejetées coup sur coup. Le jury de l’époque est dominé par les peintres académiques — Alexandre Cabanel, Léon Bonnat, William Bouguereau — dont Cassatt méprise ouvertement l’esthétique léchée. Le sentiment est réciproque.
Cassatt, profondément blessée, traverse une période d’incertitude. Elle envisage de rentrer aux États-Unis. Elle écrit à sa famille en Pennsylvanie pour évoquer une éventuelle carrière américaine. Mais Paris reste, à ses yeux, le seul lieu où la peinture moderne se fait. Elle hésite.
C’est dans ce contexte de rupture institutionnelle que Edgar Degas lui rend visite à son atelier de la rue de Laval au printemps 1877. Degas avait remarqué le travail de Cassatt depuis 1874 — il aurait alors déclaré devant l’un de ses tableaux exposé au Salon : « Voilà quelqu’un qui sent comme moi. » Trois ans plus tard, il vient lui proposer une alternative : rejoindre les impressionnistes, ce groupe d’artistes indépendants qui organise depuis 1874 ses propres expositions en marge du Salon.
Cassatt accepte avec enthousiasme. Selon ses propres mots rapportés bien plus tard à son amie Louisine Havemeyer, « cela voulait dire la liberté ». Quitter le jury du Salon. Choisir son camp. Rejoindre une avant-garde rejetée par l’institution, dont elle partage maintenant le destin.
L’exposition impressionniste prévue pour 1878 est cependant reportée à 1879 — Degas et le groupe estiment que la concurrence avec l’Exposition universelle de 1878 rendrait toute autre exposition d’art invisible. Cassatt doit donc attendre un an avant sa première participation au groupe.
Elle décide d’utiliser cette année 1878 pour deux objectifs simultanés : préparer son entrée triomphale chez les impressionnistes en 1879, et tenter une dernière percée institutionnelle dans la section américaine de l’Exposition universelle de Paris 1878.
Le tableau, ce qu’il montre
Petite fille dans un fauteuil bleu est une huile sur toile mesurant 89,5 × 129,8 centimètres — format horizontal, large. À la différence des œuvres maternelles intimes que Cassatt produira plus tard, c’est ici un grand format ambitieux, portrait à dimension de salon.
La composition montre quatre éléments principaux :
Au centre du tableau, une petite fille d’environ quatre ou cinq ans, vêtue d’une robe d’enfant blanche à pois et col en dentelle, ceinture à carreaux écossais, chaussettes blanches et chaussons noirs. Elle est avachie dans un fauteuil. Pas assise droite, comme l’imposait la convention du portrait d’enfant — avachie, jambes pendantes, bras négligemment posés sur les accoudoirs, regard absent tourné vers le coin droit du tableau. Elle s’ennuie ouvertement, fatiguée de poser, peut-être en train de bouder.
À côté d’elle, à droite, un petit chien est lové dans un autre fauteuil bleu, endormi, tête posée sur les pattes. Il s’agit d’un Griffon de Bruxelles — race belge, petit et hirsute, alors rare en France. Le chien dort sur le fauteuil — geste interdit dans une maison bourgeoise convenable des années 1870.
Tout autour des deux personnages, plusieurs fauteuils bleus à motifs floraux verts et beiges, disposés de manière désordonnée dans la pièce. Pas alignés. Pas symétriques. Comme si on venait de bouger les meubles ou comme si personne ne se préoccupait de l’arrangement.
Au fond de la pièce, une grande fenêtre ouvre sur l’extérieur baigné de lumière. La lumière froide entre par la gauche, illumine les fauteuils au premier plan, et isole la silhouette de l’enfant.
La palette est dominée par les bleus turquoise profonds des fauteuils. « Il éblouit par sa teinte dominante de turquoise profond », écrira la critique d’art Karen Rosenberg dans le New York Times. Les blancs cassés (robe, chaussettes, peau) et les bruns chauds (parquet, chien) contrastent avec ce bleu central.
La composition est radicalement non-conventionnelle pour un portrait d’enfant de 1878. À l’époque, les portraits d’enfants suivent un protocole précis : l’enfant bien assis, bien habillé, regard frontal ou trois-quarts vers le spectateur, fond neutre ou jardin sage, chien sage à ses pieds (jamais sur un fauteuil). Cassatt transgresse toutes ces conventions simultanément.
Selon l’historienne d’art britannique Griselda Pollock, c’est ce qui fait du tableau « l’une des images les plus radicales de l’enfance jamais peintes ». Cassatt ne représente pas l’enfance idéalisée des portraits bourgeois — sage, présentable, propre. Elle représente l’enfance réelle : ennuyeuse, agitée, fatiguée, mal tenue. C’est nouveau.
Degas a peint le fond
L’une des informations les plus précieuses concernant Petite fille dans un fauteuil bleu a été révélée scientifiquement dans les années 2010-2020 par la National Gallery of Art de Washington : Edgar Degas a peint personnellement une partie de la toile.
Cette collaboration directe entre Cassatt et Degas, longtemps évoquée par les biographes mais non scientifiquement confirmée, a été établie par une analyse en photographie infrarouge de la toile, menée par les conservateurs du musée. Sous la couche de peinture visible, l’imagerie révèle deux mains de peintre distinctes : celle de Cassatt sur la figure de l’enfant, celle de Degas sur le fond — la grande fenêtre lumineuse, le mur arrière, la disposition des fauteuils en perspective.
Cassatt elle-même a confirmé cette collaboration dans une lettre à Ambroise Vollard écrite en 1903, soit vingt-cinq ans après la création du tableau. Vollard, grand marchand parisien, préparait alors une exposition rétrospective Cassatt et avait sollicité de la peintre des précisions biographiques. Elle lui écrivit :
« C’était le portrait d’une amie de M. Degas. J’avais peint l’enfant dans le fauteuil et il a trouvé ça bon et m’a conseillé sur le fond et il a même travaillé dessus. Je l’ai envoyé à la section américaine de la grande exposition [de 1878], ils l’ont refusé… J’étais furieuse, d’autant plus qu’il avait travaillé dessus. À cette époque, cela paraissait nouveau et le jury était composé de trois personnes dont l’une était pharmacien ! »
— Mary Cassatt, lettre à Ambroise Vollard, 1903
Cette citation est doublement précieuse. Elle authentifie l’identité de la modèle : la fille d’amis de Degas, et non — contrairement à ce que certaines sources mal informées affirment — la fille de Degas (Degas n’a jamais eu d’enfants, ne s’est jamais marié, et n’a jamais eu de descendance reconnue).
Elle révèle aussi la fureur de Cassatt face au rejet, et la dimension singulière de la collaboration : Degas n’a pas seulement conseillé Cassatt — il a physiquement peint une partie du tableau. C’est, factuellement, une œuvre à quatre mains — l’une des plus rares dans toute l’histoire de la peinture impressionniste.
Cette collaboration n’altère en rien la paternité artistique de Cassatt sur le tableau. La conception, la composition générale, le choix du sujet, le traitement de la figure centrale — tout cela vient de Cassatt. Degas a apporté son aide technique sur le fond perspectif et la lumière — domaines où il était lui-même un maître absolu. La toile reste majoritairement de la main de Cassatt, comme « avec assistance » de Degas.
Le chien — un cadeau de Degas
Le petit chien lové dans le fauteuil voisin de l’enfant n’est pas un détail anecdotique. C’est un Griffon de Bruxelles — race belge récente (sélectionnée à Bruxelles au milieu du XIXᵉ siècle), encore peu connue en France en 1878.
Selon plusieurs sources biographiques (notamment la biographie de référence de Nancy Mowll Mathews, Mary Cassatt: A Life, Yale University Press, 1994), ce chien est probablement le chien personnel de Mary Cassatt — un cadeau de Edgar Degas.
Degas avait reçu lui-même ce chien d’un autre peintre du cercle impressionniste, Ludovic-Napoléon Lepic (1839-1889), graveur et éleveur amateur de Griffons de Bruxelles. Lepic était l’ami de Degas et faisait partie du groupe impressionniste — il avait notamment introduit Degas à plusieurs nouvelles techniques de gravure dans les années 1870.
Le cadeau du chiot à Cassatt en 1877 ou début 1878 marque la profondeur de l’amitié entre Cassatt et Degas — il ne s’agit pas seulement d’une relation professionnelle entre peintres, mais d’une amitié réelle avec gestes intimes et attentions personnelles.
Cassatt aimera ce chien et la race en général. Elle gardera des Griffons de Bruxelles toute sa vie, jusqu’à sa mort en 1926. Plusieurs photographies d’archives la montrent dans les années 1900-1920 au château de Beaufresne entourée de ses petits chiens hirsutes — héritiers de cette première lignée offerte par Degas.
Le détail du chien dans le tableau est donc, factuellement, plus personnel qu’il n’y paraît. C’est le chien de Cassatt, peint dans son intérieur, en présence de l’enfant d’une amie de Degas — la scène elle-même est une constellation d’amitiés croisées entre Cassatt, Degas, Lepic, et leurs cercles familiaux respectifs.
Le rejet de l’Exposition universelle de 1878
Printemps 1878 : Mary Cassatt soumet Portrait d’une petite fille (titre d’alors) au jury de la section américaine de l’Exposition universelle de Paris 1878.
L’Exposition universelle de 1878 — la troisième organisée à Paris (après 1855 et 1867) — se tient du 1ᵉʳ mai au 31 octobre 1878 sur le Champ-de-Mars et le Trocadéro. Elle accueille 16 millions de visiteurs sur six mois. Chaque pavillon national présente une section artistique organisée par un jury national sélectionnant les œuvres représentatives de leur pays.
Le jury de la section américaine est composé de trois personnes. Cassatt en a relevé l’identité avec amertume dans sa lettre à Vollard de 1903 : l’un d’eux était pharmacien. Aucun des trois jurés n’était peintre professionnel ou critique d’art reconnu. Aucun n’avait l’autorité institutionnelle que Cassatt jugeait nécessaire pour évaluer la peinture moderne.
Le rejet est sans appel. Le jury américain refuse Portrait d’une petite fille au motif probable que la composition est trop moderne, trop peu conventionnelle, trop éloignée des standards académiques que le public américain attendait.
Cassatt est furieuse. Sa fureur est rapportée dans plusieurs lettres familiales de l’été 1878 (correspondance avec sa mère Katherine Cassatt et avec son frère Alexander). Elle prend une double décision :
1. Elle refuse par la suite deux prix américains qui lui sont décernés — geste de protestation contre l’establishment artistique américain qui l’avait rejetée.
2. Elle garde le tableau en réserve pour l’exposition impressionniste de 1879 — qu’elle a maintenant clairement décidé de transformer en triomphe personnel.
Ce rejet est, rétrospectivement, un tournant biographique majeur. Il scelle la rupture définitive de Cassatt avec l’institution artistique américaine et française traditionnelle. Il la pousse définitivement dans le camp impressionniste, où elle s’épanouira pour les quarante années suivantes.
Comme le souligne plusieurs historiens d’art, sans le rejet de 1878, Cassatt aurait peut-être continué à hésiter entre Salon, Exposition universelle et impressionnistes. Avec le rejet, elle choisit définitivement.
Avril 1879 — la revanche impressionniste
4ᵉ exposition impressionniste, 10 avril – 11 mai 1879, au 28 avenue de l’Opéra dans le IXᵉ arrondissement de Paris. Première participation officielle de Mary Cassatt au groupe impressionniste. Elle expose onze œuvres — un nombre considérable pour une première participation.
Parmi ces onze œuvres : Petite fille dans un fauteuil bleu, présentée sous le titre Portrait de petite fille. C’est l’œuvre la plus ambitieuse de l’envoi, par son format (89,5 × 129,8 cm) et par son intensité formelle.
L’exposition de 1879 est, contrairement aux trois précédentes (1874, 1876, 1877) qui avaient connu des échecs commerciaux et critiques relatifs, un succès retentissant. 16 000 visiteurs se rendent à l’exposition en un mois — chiffre considérable pour l’époque. Le succès est notamment porté par les œuvres de Degas, Pissarro, Caillebotte, et par les nouveaux entrants : Mary Cassatt et Paul Gauguin (qui débute également avec ce groupe).
L’accueil critique de Petite fille dans un fauteuil bleu est majoritairement positif. Plusieurs critiques saluent la modernité de la composition, le naturel du sujet enfantin, la maîtrise technique. Le critique Edmond Duranty dans la Chronique des arts salue Cassatt comme « une nouvelle, et nous l’accueillons avec plaisir ».
Quelques critiques, plus conservateurs, s’étonnent de la posture avachie de l’enfant et de la présence du chien sur le fauteuil. Mais l’accueil général est très favorable — bien plus que ce que Cassatt avait connu au Salon dans les années précédentes.
Économiquement, le succès est plus mitigé. Petite fille dans un fauteuil bleu n’est pas vendue à l’issue de l’exposition. La toile retourne dans l’atelier de Cassatt. Elle ne sera achetée que plus tard, dans les années 1880-1890, par le marchand Ambroise Vollard.
Mais symboliquement, la victoire est totale. La toile rejetée par le pharmacien américain un an plus tôt est désormais acclamée par la critique parisienne moderne. C’est, littéralement, la revanche de Cassatt sur l’establishment artistique américain.
Vollard, Mellon, Washington — l’histoire matérielle
L’histoire matérielle de Petite fille dans un fauteuil bleu après 1879 traverse plusieurs collections privées prestigieuses avant son entrée dans les collections publiques américaines.
1879-vers 1890 : la toile reste dans l’atelier de Mary Cassatt à Paris. Aucun acquéreur ne s’est manifesté à l’issue de la 4ᵉ exposition impressionniste. Cassatt conserve l’œuvre, qu’elle considère probablement comme l’une de ses plus importantes de cette période.
Vers 1890-1900 : la toile est achetée par Ambroise Vollard (1866-1939), grand marchand d’art parisien installé 6 rue Laffitte depuis 1893. Vollard est alors le marchand le plus influent de l’avant-garde parisienne — il défend Cézanne, Picasso, Gauguin, Van Gogh et plusieurs autres artistes qui deviendront majeurs. Il acquiert plusieurs œuvres de Cassatt, dont Petite fille dans un fauteuil bleu.
1908 : Vollard vend la toile à un collectionneur privé. La provenance précise de cette première vente n’est pas entièrement documentée — les archives Vollard, partiellement détruites, ne permettent pas une traçabilité complète.
Années 1930-1960 : la toile passe par plusieurs collections privées américaines au gré des successions et des ventes aux enchères.
1983 : la toile est donnée à la National Gallery of Art de Washington par Paul Mellon et Rachel « Bunny » Mellon, l’un des plus grands couples de mécènes américains du XXᵉ siècle. Paul Mellon (1907-1999), héritier de la fortune Mellon (industrie de l’aluminium et de la banque), avait constitué avec sa femme une collection prodigieuse d’art américain et européen, qu’il donnait progressivement à la NGA.
Le don Mellon de 1983 inclut Petite fille dans un fauteuil bleu comme pièce maîtresse. Le tableau devient, dès son entrée dans la collection nationale américaine, l’une des œuvres-phares de la section impressionniste du musée.
1983-aujourd’hui : Petite fille dans un fauteuil bleu est exposée en permanence à la NGA Washington, galerie M-90 (West Building, niveau principal). Elle est devenue l’image de Cassatt à Washington — reproduite massivement dans les catalogues, les manuels, les expositions itinérantes.
Symbolique historique : la toile rejetée par le jury américain de l’Exposition universelle de 1878 est désormais conservée dans la principale collection d’art nationale américaine, donnée par l’élite mécène américaine Mellon. Quarante-cinq ans après le rejet par le pharmacien anonyme, l’Amérique reconnaît enfin publiquement la valeur exceptionnelle de cette œuvre.
Postérité — l’enfance moderne en peinture
Avec Petite fille dans un fauteuil bleu, Mary Cassatt invente la peinture moderne de l’enfance au sens strict du terme.
Avant Cassatt, la peinture occidentale représente l’enfance selon trois conventions principales :
1. L’enfant Jésus — Vierges à l’enfant, Nativités, scènes religieuses (de la Renaissance jusqu’aux peintures académiques du XIXᵉ siècle)
2. L’enfant aristocratique — portraits d’apparat des enfants royaux et nobles (Vélasquez, Van Dyck, Lawrence)
3. L’enfant idéalisé — peinture sentimentale du XIXᵉ siècle (Greuze, puis les peintres académiques du Second Empire) qui représente l’enfance comme innocence pure et touchante, objet d’émotion morale pour le spectateur adulte
Cassatt rompt avec les trois conventions simultanément. Sa petite fille n’est ni divine, ni royale, ni idéalisée. Elle est réelle : ennuyeuse, avachie, mal habillée (la ceinture écossaise contraste avec la robe blanche), fatiguée, expressive dans sa fatigue même.
L’influence de cette innovation est, factuellement, considérable sur la peinture du tournant du XXᵉ siècle. Plusieurs filiations sont documentées :
Lignée 1 — Les Nabis Édouard Vuillard dans ses Enfants peints à partir des années 1890. Pierre Bonnard dans ses scènes domestiques avec enfants. Les deux peintres connaissaient et admiraient l’œuvre de Cassatt.
Lignée 2 — La peinture américaine du tournant du siècle John Singer Sargent (qui a peint plusieurs portraits d’enfants dans la veine cassattienne), William Merritt Chase, Cecilia Beaux — tous influencés par la modernité du regard sur l’enfance que Cassatt avait introduite.
Lignée 3 — La photographie de famille moderne Plus indirectement, le regard de Cassatt sur l’enfance — non posé, réel, dans l’instant — préfigure ce que la photographie amateur du XXᵉ siècle (Kodak, dès les années 1900) fera systématiquement : capturer les moments imparfaits de l’enfance, ses ennuis, ses fatigues, ses petites désinvoltures. Cassatt est, picturalement, contemporaine de cette révolution du regard.
Comme l’a écrit l’historienne d’art Griselda Pollock, Petite fille dans un fauteuil bleu est « l’une des images les plus radicales de l’enfance jamais peintes ». Le terme radical est juste — au sens étymologique, qui prend les choses à la racine. Cassatt prend l’enfance réelle à la racine, sans filtres convenants, et la transforme en peinture.
Comment voir l’œuvre aujourd’hui
Petite fille dans un fauteuil bleu est conservée à la National Gallery of Art à Washington D.C. Conditions pratiques :
- Adresse : 6th and Constitution Avenue NW, Washington, DC 20565, États-Unis
- Métro : Smithsonian Station (ligne bleue, orange, argent) ou Archives-Navy Memorial (ligne verte, jaune)
- Galerie : Gallery M-90, niveau principal, West Building
- Horaires : du lundi au samedi 10h-17h, dimanche 11h-18h
- Entrée : gratuite (la NGA est entièrement gratuite — politique unique parmi les grands musées américains)
- Réservation : non nécessaire pour les collections permanentes
À voir dans la même galerie de la NGA :
La National Gallery of Art conserve la plus grande collection mondiale de Mary Cassatt — plus de 80 œuvres. La galerie M-90 et les galeries voisines présentent notamment :
- Famille dans un jardin (vers 1878-1879) — autre œuvre du début de la période impressionniste
- Femme dans une loge (1879) — œuvre majeure également présentée à la 4ᵉ exposition impressionniste
- Mère et enfant (Le Miroir ovale) (1899) — œuvre tardive majeure
- Sœur de l’artiste avec son enfant (vers 1872) — Lydia Cassatt et sa nièce
Pour voir d’autres œuvres de la période impressionniste française :
- Musée d’Orsay, Paris — Femme cousant dans un jardin (1880-1882)
- Art Institute of Chicago — Le Bain de l’enfant (1893), œuvre signature de Cassatt
- Petit Palais, Paris — gravures et pastels japonisants
La NGA permet le téléchargement gratuit de Petite fille dans un fauteuil bleu en très haute résolution sur sa plateforme Open Access (CC0, libre utilisation). C’est l’une des rares occasions où une œuvre de cette importance est librement accessible en qualité musée pour toute reproduction.
Pour aller plus loin
Sources institutionnelles citées
- National Gallery of Art, Washington, fiche officielle de Little Girl in a Blue Armchair.
- Catalogue de l’exposition Mary Cassatt, une impressionniste américaine à Paris, musée Jacquemart-André, 2018.
- Encyclopædia Britannica, articles sur Mary Cassatt et l’Exposition universelle de 1878.
Sources primaires citées
- Mary Cassatt, lettre à Ambroise Vollard, 1903 — source autobiographique unique sur la genèse du tableau.
Études modernes
- Nancy Mowll Mathews, Mary Cassatt: A Life, Yale University Press, 1994. Biographie de référence moderne.
- Griselda Pollock, Mary Cassatt: Painter of Modern Women, Thames & Hudson, 1998 — étude féministe de référence.
- Frederick A. Sweet, Miss Mary Cassatt: Impressionist from Pennsylvania, University of Oklahoma Press, 1966.
- Adelyn Dohme Breeskin, Mary Cassatt: A Catalogue Raisonné of the Graphic Work, Smithsonian Institution Press, 1979.
Documentation institutionnelle
- National Gallery of Art, Washington — institution propriétaire depuis 1983 (don Paul Mellon).
- Art Institute of Chicago — détenteur du Bain de l’enfant.
À lire aussi sur Hors Cadre
- Mary Cassatt — l’héritière américaine de Berthe Morisot — portrait de l’artiste, contexte complet de sa carrière.
- Le Bain de l’enfant — la maternité réinventée par les estampes japonaises — œuvre signature de Cassatt à l’Art Institute of Chicago, autre chef-d’œuvre de la période impressionniste.
- Berthe Morisot — la peintre qui a habité la peinture de Manet — l’autre femme du mouvement impressionniste, amie et correspondante de Cassatt.
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