Artiste

Mary Cassatt — l’héritière américaine de Berthe Morisot

1844, Allegheny City (Pennsylvanie, États-Unis) — 1926, Mesnil-Théribus (Oise, France)
Impressionnisme
Parcours
1844
Naissance à Allegheny City (Pennsylvanie)
1865
Installation à Paris pour étudier la peinture
1868
Première œuvre acceptée au Salon de Paris
1877
Edgar Degas l'invite à exposer avec les impressionnistes
1879
Première exposition impressionniste (4ᵉ exposition)
1890
Révélation des estampes japonaises à Paris
1894
Achat du château de Beaufresne au Mesnil-Théribus
1904
Reçoit la Légion d'honneur française
1926
Mort au château de Beaufresne

Paris, 1877. Un peintre frappe à la porte d’un atelier de la rue de Laval (aujourd’hui rue Victor-Massé, IXᵉ arrondissement). À l’intérieur, une jeune Américaine de trente-trois ans, vivant à Paris depuis plus de dix ans, est en train de peindre. Elle s’appelle Mary Cassatt. L’homme qui frappe à sa porte est Edgar Degas. Il vient lui proposer d’exposer avec les impressionnistes.

Cassatt hésite. Elle a déjà exposé sept fois au Salon officiel depuis 1868. Elle a été acceptée, refusée, acceptée à nouveau. Mais l’invitation de Degas la touche. Selon ses propres mots rapportés bien plus tard à son amie Louisine Havemeyer, elle accepte parce que « cela voulait dire la liberté ». Quitter le Salon. Rejoindre une avant-garde rejetée par l’institution. Choisir son camp.

Deux ans plus tard, en avril 1879, Mary Cassatt expose pour la première fois avec le groupe impressionniste à la 4ᵉ exposition organisée au 28 avenue de l’Opéra. Elle est la seule Américaine. Elle reviendra en 1880, 1881 et 1886 — quatre expositions impressionnistes au total. Berthe Morisot, l’autre femme du groupe, est sa contemporaine et sa pair. Edgar Degas devient son mentor artistique, son ami le plus proche, son interlocuteur de quarante ans.

Cet article raconte la trajectoire singulière de cette Américaine de la haute bourgeoisie de Pennsylvanie qui choisit Paris à vingt-et-un ans et n’en repartit plus, vécut soixante ans en France, devint la grande héritière du sujet maternel inauguré par Berthe Morisot avec Le Berceau en 1872, et fit entrer l’impressionnisme aux États-Unis en conseillant les grands collectionneurs américains qui constituèrent les premières collections impressionnistes du Metropolitan Museum of Art.


Allegheny 1844 — l’enfance d’une bourgeoise américaine francophile

Mary Stevenson Cassatt naît le 22 mai 1844 à Allegheny City, ville aujourd’hui intégrée à Pittsburgh, en Pennsylvanie. Sa famille appartient à la haute bourgeoisie américaine d’origine huguenote française. Son père, Robert Simpson Cassatt (1806-1891), est agent de change prospère et maire d’Allegheny dans les années 1850. Sa mère, Katherine Kelso Johnston Cassatt, est cultivée, parle couramment le français, et a passé une partie de sa jeunesse en Europe.

Mary est la cinquième de sept enfants. Plusieurs de ses frères et sœurs joueront un rôle important dans sa vie : Lydia Cassatt (1837-1882), sa sœur aînée, sera son modèle préféré dans les années 1870-80 ; Alexander Cassatt (1839-1906), son frère aîné, deviendra le septième président de la Pennsylvania Railroad — l’une des plus puissantes compagnies ferroviaires américaines de l’époque.

1851-1855 : la famille Cassatt s’installe en Europe, d’abord à Paris puis en Allemagne (Heidelberg, Darmstadt). Mary a entre sept et onze ans. Elle apprend le français (qu’elle parlera couramment toute sa vie) et l’allemand. Elle visite les grands musées européens avec ses parents — premier contact avec la peinture occidentale qui marquera durablement sa vocation.

1855 : retour de la famille en Pennsylvanie. Mary suit ensuite une scolarité bourgeoise classique.

1861-1865 : Mary entre à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts à Philadelphie. Elle a 17 à 21 ans. La guerre de Sécession (1861-1865) bat son plein autour d’elle, mais Philadelphie est relativement épargnée. Elle reçoit une formation classique — copie de plâtres, étude de l’anatomie, peinture d’après modèle vivant. Selon plusieurs sources biographiques, Mary est insatisfaite de la qualité de l’enseignement et du traitement réservé aux femmes étudiantes à l’Académie — interdites de cours de dessin d’après modèle masculin nu, encadrées plus strictement que leurs camarades hommes.

1865 : à vingt-et-un ans, Mary annonce à ses parents qu’elle veut partir étudier la peinture à Paris. Son père s’oppose vigoureusement — « I would rather see you dead than such a thing » (« je préfèrerais te voir morte plutôt qu’une telle chose »), aurait-il dit, refusant que sa fille suive une carrière artistique. Mary tient bon. Elle l’emporte. Décembre 1865 : Mary embarque pour la France, accompagnée de sa mère Katherine et d’une amie d’études, Eliza Haldeman.


La formation parisienne — Gérôme, Couture, Chaplin

À Paris en janvier 1866, Mary Cassatt commence sa formation auprès des maîtres de l’enseignement académique français. Elle s’inscrit dans l’atelier de Jean-Léon Gérôme (1824-1904), peintre orientaliste et académique célèbre, l’un des enseignants les plus prestigieux de Paris à l’époque. Gérôme accepte des élèves femmes — chose rare. Mary y apprend la rigueur du dessin, la précision anatomique, le fini léché de la peinture académique.

Elle suit également des cours auprès de Charles Chaplin (1825-1891), portraitiste mondain, et de Paul-Constant Soyer (1823-1903), peintre de paysages. Elle visite Barbizon, foyer de la peinture en plein air française. Elle obtient sa carte de copiste du Louvre — autorisation qui lui permet de copier les chefs-d’œuvre des collections nationales, exercice obligé de tout artiste sérieux du XIXᵉ siècle.

Mary copie Velázquez, Rubens, Frans Hals, Murillo, Corrège. Elle observe la lumière des Vénitiens, la vigueur des Flamands, la délicatesse des Espagnols. C’est cette formation rigoureuse aux maîtres anciens qui distinguera toujours Mary Cassatt de ses futurs amis impressionnistes — chez elle, le dessin reste premier, la construction de la figure prime sur la dissolution dans la lumière.

1868 : à vingt-quatre ans, Mary fait accepter sa première œuvre au Salon officiel de ParisUne Joueuse de mandoline, signée « Mary Stevenson » (son deuxième prénom, qu’elle utilise alors). Premier succès officiel.

Juillet 1870 : la guerre franco-prussienne éclate. Paris est menacée. Mary et sa famille rentrent aux États-Unis pour leur sécurité. Mary passe deux ans en Pennsylvanie, frustrée par l’éloignement du milieu artistique parisien.

1871-1872 : Mary repart en Europe pour un grand tour d’études. Elle séjourne huit mois à Parme (Italie) où elle étudie Corrège et Parmigianino, et travaille avec Carlo Raimondi, directeur du département de gravure de l’Académie de Parme. Elle voyage ensuite en Espagne (Madrid, Séville — où elle peint plusieurs toiles à sujet espagnol), en Belgique (Anvers — Rubens, Van Dyck), aux Pays-Bas (Frans Hals à Haarlem).

1872-1873 : grand succès au Salon. Pendant le carnaval (sujet espagnol) est accepté en 1872, Toréador et jeune fille en 1873 — œuvres très proches de Manet dans la composition et la palette. Plusieurs critiques d’art remarquent cette parenté avec Manet dont Mary est, à l’époque, profondément admiratrice.


Paris 1875 — la rencontre avec la peinture de Degas

1873 : Mary s’installe définitivement à Paris avec sa mère Katherine et sa sœur Lydia. Elle ne reviendra plus jamais s’établir aux États-Unis. Sa résidence parisienne deviendra successivement la rue de Laval, puis la rue Pierre-Charron, puis l’immeuble de la rue de Marignan (VIIIᵉ arrondissement) où elle vivra de 1887 jusqu’à sa mort.

1875-1877 : période de transition critique. Mary continue d’exposer au Salon, mais elle est refusée en 1875 et 1877. Le jury officiel se durcit. Elle commence à se demander si elle ne devrait pas chercher ailleurs.

Vers 1875, selon le récit que Mary fera plus tard à des amis, elle découvre les œuvres d’Edgar Degas exposées dans la vitrine d’une galerie parisienne (probablement la galerie Durand-Ruel). Elle s’arrête, transfixée. Elle dira plus tard :

« J’avais le nez collé à la fenêtre, essayant d’absorber autant que possible de son art. Cela avait changé ma vie. J’ai vu l’art alors comme je voulais le voir. »

— Mary Cassatt, citée par sa biographe Frederick A. Sweet

L’émotion esthétique est telle qu’elle marque le basculement de Mary vers une autre conception de la peinture. Loin du fini léché académique, vers la modernité du geste, la composition asymétrique, le regard non posé que Degas inventait à l’époque.

Selon la légende biographique souvent rapportée, c’est en 1874 que Degas remarque réciproquement le travail de Mary Cassatt. Il aurait vu son Portrait de Madame Cortier exposé au Salon et aurait déclaré : « Voilà quelqu’un qui sent comme moi. » L’attribution exacte de cette phrase est débattue par les historiens, mais le fait que Degas l’ait remarquée au Salon de 1874 est attesté dans plusieurs sources biographiques.

1877 : Degas, accompagné de quelques mots de présentation, vient frapper à la porte de l’atelier de Mary rue de Laval. Il l’invite officiellement à exposer avec les impressionnistes lors de leur prochaine exposition. Mary accepte. Selon ses mots à Louisine Havemeyer, « cela voulait dire la liberté » — la fin de la dépendance au jury du Salon, l’entrée dans un mouvement de pairs indépendants.

C’est le début d’une amitié de quarante ans entre Cassatt et Degas, l’une des plus documentées et des plus intenses de toute l’histoire de l’art occidental.


Les quatre expositions impressionnistes (1879, 1880, 1881, 1886)

Mary Cassatt participe à quatre des huit expositions impressionnistes organisées entre 1874 et 1886 — pour rappel, Berthe Morisot en a fait sept sur huit et Camille Pissarro huit sur huit. Cassatt arrive plus tard dans le mouvement, mais elle s’y installe avec une intensité particulière.

4ᵉ exposition impressionniste — avril 1879 (28 avenue de l’Opéra). Première participation de Cassatt. Elle expose 11 œuvres, dont Femme dans une loge (National Gallery of Art, Washington — œuvre majeure souvent reproduite). Le critique Edmond Duranty salue son entrée : « Mlle Cassatt est une nouvelle, et nous l’accueillons avec plaisir. »

5ᵉ exposition impressionniste — avril 1880 (10 rue des Pyramides). Cassatt expose à nouveau, avec notamment La Loge et plusieurs portraits de sa sœur Lydia.

6ᵉ exposition impressionniste — avril 1881 (35 boulevard des Capucines, dans l’ancien atelier Nadar). Cassatt expose des œuvres maternelles, dont Lydia et Edith dans le jardin et La Mère et l’enfant — son sujet de prédilection prend forme.

8ᵉ exposition impressionniste — mai 1886 (1 rue Laffitte). Dernière exposition du groupe. Cassatt expose à nouveau, aux côtés de Degas, Pissarro, Berthe Morisot, Gauguin, Seurat. C’est aussi la grande exposition où Seurat présente ses pointillistes, marquant la rupture interne du mouvement.

Cassatt n’a pas participé aux expositions de 1882 et 1886-1882 pour des raisons familiales : sa sœur Lydia tombe gravement malade en 1882 (maladie de Bright, insuffisance rénale) et meurt le 7 novembre 1882. Mary, profondément éprouvée par cette perte, se replie sur sa famille pendant plusieurs années.

Singularité absolue : Mary Cassatt est la seule peintre américaine à avoir officiellement exposé avec le groupe des impressionnistes français à Paris. John Singer Sargent, James McNeill Whistler, William Merritt Chase — tous les autres Américains de sa génération sont passés par Paris, ont fréquenté le cercle impressionniste, mais aucun n’a adhéré formellement au mouvement comme l’a fait Cassatt. Cette singularité historique est, factuellement, son premier titre de gloire.


Degas, le mentor — quarante ans d’amitié orageuse

L’amitié entre Mary Cassatt et Edgar Degas est l’une des plus documentées et des plus complexes de toute l’histoire de la peinture occidentale du XIXᵉ siècle. Elle dure de 1877 à 1917 (mort de Degas) — soit quarante années.

Degas est, sans contestation possible, le mentor artistique de Cassatt. Selon le Metropolitan Museum of Art, « Degas, son mentor principal, a fourni des critiques de son travail, offert des conseils techniques, et encouragé ses expériences en gravure ». C’est Degas qui :

  • L’invite chez les impressionnistes en 1877
  • Lui enseigne la maîtrise du pastel — technique qui deviendra l’une des marques de Cassatt
  • L’initie à la gravure et à l’eau-forte — domaine où Cassatt deviendra une graveuse majeure des années 1890
  • Lui conseille les compositions asymétriques et les angles de vue plongeants typiques de leur génération
  • Collabore avec elle sur le projet de revue Le Jour et la Nuit (1879-1880, finalement abandonné)

Mais l’amitié n’est pas sans conflits. Degas a un caractère difficile — ombrageux, sarcastique, parfois cruel. Plusieurs disputes marquent leur relation, suivies à chaque fois de réconciliations. Mary admire profondément Degas mais ne se laisse jamais soumettre. Elle peint sous son influence sans jamais devenir une imitation.

La relation n’a jamais été amoureuse. Aucune correspondance, aucun témoignage contemporain n’évoque une liaison entre eux. C’est une amitié artistique et intellectuelle intense, parfois rivale, mais respectueuse. Mary Cassatt détruira la quasi-totalité de la correspondance qu’elle a échangée avec Degas avant sa propre mort — geste qui pourrait suggérer une dimension émotionnelle protégée, mais qui n’autorise aucune affirmation historique.

1915 : trois ans avant sa mort, Degas et Cassatt exposent ensemble dans une exposition caritative à New York organisée pour soutenir le droit de vote des femmes (la cause suffragiste). Ironie historique : Degas, qui n’avait pas de sympathie particulière pour le féminisme, accepte par amitié pour Cassatt et par fidélité à leur quarante ans de complicité artistique.


Le sujet mère et enfant — la filiation Berthe Morisot

À partir des années 1880, Mary Cassatt fait de la mère et de l’enfant son sujet de prédilection. Plus de 200 œuvres documentées traitent ce thème dans toute son œuvre — peintures à l’huile, pastels, eaux-fortes, dessins. C’est le motif qui définira pour la postérité la peinture de Cassatt.

Cette spécialisation s’inscrit dans une continuité historique précise. Berthe Morisot avait inauguré, avec Le Berceau en 1872 (musée d’Orsay), la peinture maternelle moderne — la mère bourgeoise contemporaine veillant son enfant, observée sans mythologie, dans l’intimité d’un intérieur. Le Berceau est exposé à la première exposition impressionniste d’avril 1874. Mary Cassatt vivait à Paris depuis 1873 : il est très probable qu’elle ait vu cette œuvre.

La filiation entre Morisot et Cassatt sur ce thème n’est pas explicitement formulée par les historiens de l’art comme une influence directe documentée. Aucune source institutionnelle n’affirme « Cassatt a vu Le Berceau et s’en est inspirée ». Mais la continuité chronologique est frappante :

  • 1872 : Berthe Morisot peint Le Berceau
  • 1874 : Le Berceau est exposé à la première exposition impressionniste à Paris
  • Vers 1880 : Mary Cassatt commence à peindre ses premières œuvres maternelles
  • À partir de 1885 : la mère et l’enfant deviennent son sujet principal

Au-delà de l’influence éventuelle de Morisot, Cassatt a aussi des raisons biographiques personnelles pour ce sujet. Plusieurs de ses frères et sœurs ont des enfants qu’elle peint régulièrement à partir des années 1880. Son neveu Robert Kelso Cassatt et ses nièces Katharine et Eugenia Cassatt sont des modèles fréquents. Elle observe des scènes maternelles dans son entourage familial et les transforme en peinture.

Les œuvres majeures du thème incluent :

  • Mère et enfant (vers 1888, NGA Washington)
  • Le Bain de l’enfant (1893, Art Institute of Chicago) — œuvre la plus célèbre de Cassatt
  • Mère et enfant aux cheveux roux (1898, Detroit Institute of Arts)
  • Mère et enfant à l’orange (1893, Toledo Museum of Art)
  • Petite fille dans un fauteuil bleu (1878, NGA Washington) — œuvre rejetée par le jury de l’exposition universelle de 1878 pour sa modernité, puis présentée à la 4ᵉ exposition impressionniste en 1879

Ce qui distingue Cassatt de Morisot dans le traitement du sujet : Cassatt va beaucoup plus loin dans la représentation physique et tactile de la maternité. Là où Morisot peint des scènes de contemplation silencieuse (la mère qui veille), Cassatt peint des scènes d’action quotidienne — le bain, la toilette, l’allaitement, le jeu, le repas. Elle introduit dans la peinture occidentale une physicalité maternelle qui n’existait pas auparavant. C’est cette dimension qui fera son influence durable sur la peinture intime du XXᵉ siècle, jusqu’à Vuillard et au-delà.

Si la filiation Morisot-Cassatt reste partiellement spéculative, la filiation inverse — de Cassatt vers ses successeurs — est, elle, massivement documentée. Toute la peinture maternelle du tournant du XXᵉ siècle (Vuillard, Bonnard, Modersohn-Becker) doit quelque chose à Cassatt.


1890 — la révélation des estampes japonaises

Avril-mai 1890 : une grande exposition d’estampes japonaises est organisée à l’École des Beaux-Arts de Paris. Plus de mille estampes des maîtres de l’ukiyo-e (« images du monde flottant ») y sont présentées — Utamaro, Toyokuni, Hokusai, Hiroshige, Sharaku, Kuniyoshi.

Mary Cassatt visite l’exposition en compagnie de Berthe Morisot et de son mari Eugène Manet. Selon les souvenirs rapportés, les trois artistes sont bouleversés. Cassatt notamment tombe en admiration devant Utamaro et Toyokuni — les deux maîtres japonais de la représentation féminine et de la scène intime domestique.

L’influence sur Cassatt est immédiate et profonde. Elle entreprend dès l’été 1890 une série de dix eaux-fortes en couleur (1890-1891) directement inspirées des estampes japonaises :

  • La Lettre
  • La Toilette
  • La Coiffure
  • Le Bain
  • Le Coucher de l’enfant
  • La Promenade
  • La Couturière
  • Le Salon
  • La Caresse maternelle
  • En omnibus

Ces dix gravures sont présentées en 1891 à la galerie Durand-Ruel lors de sa première exposition personnelle parisienne. Camille Pissarro y vient et déclare à son fils Lucien (lettre conservée) : « Tu te rappelles les essais de Miss Cassatt ; eh bien, ce sont déjà des merveilles. »

L’influence japonaise transformera durablement le style de Cassatt — simplification des contours, aplats de couleur, compositions en diagonales, cadrages serrés. Elle ne pratiquera jamais elle-même la xylographie (technique de la gravure sur bois propre aux Japonais) mais transposera leur esthétique dans la taille-douce européenne.


Ambassadrice de l’impressionnisme aux États-Unis — la collection Havemeyer

Si Mary Cassatt occupe une place historique singulière dans l’art occidental, c’est autant pour son œuvre personnelle que pour son rôle d’ambassadrice de l’impressionnisme aux États-Unis.

1873 : à Paris, Mary fait la connaissance de Louisine Elder, une jeune Américaine de dix-sept ans, riche héritière de Brooklyn. Mary, qui en a alors vingt-neuf, devient son amie et conseillère artistique. Elle l’encourage cette même année à acheter un pastel de Degas — l’un des premiers achats d’une œuvre impressionniste par un collectionneur américain.

1883 : Louisine Elder épouse Henry Osborne Havemeyer (1847-1907), magnat du sucre, l’un des hommes les plus riches d’Amérique (fondateur de l’American Sugar Refining Company). Le couple Havemeyer devient passionné de collection d’art, guidé directement et personnellement par Mary Cassatt.

Pendant plus de trente ans, de 1883 à la mort d’Henry en 1907, Mary Cassatt dirige les achats artistiques des Havemeyer. Elle les accompagne dans des voyages d’achat en France, en Italie, en Espagne. Elle leur recommande quoi acheter et à quel prix. Elle négocie avec les marchands (Paul Durand-Ruel principalement) au nom des Havemeyer. Aucun autre conseiller artistique dans l’histoire de la collection d’art américaine n’a eu une influence comparable.

Le résultat est l’une des collections privées les plus importantes jamais constituées : plus de 2 000 œuvres, incluant des chefs-d’œuvre de Degas (Cassatt a fait acheter aux Havemeyer plusieurs dizaines d’œuvres de son ami), Manet, Monet, Pissarro, Cézanne, Renoir, Corot, Courbet — plus des antiquités égyptiennes et grecques, des arts asiatiques, des maîtres anciens.

1929 : à la mort de Louisine Havemeyer, l’essentiel de la collection est légué au Metropolitan Museum of Art de New York. Le legs Havemeyer de 1929 constitue, encore aujourd’hui, le noyau de la collection impressionniste du Met — l’une des plus grandes collections au monde.

Mary Cassatt n’a touché aucune commission pour ce travail de conseil. Elle l’a fait par amitié (avec Louisine) et par conviction (elle voulait que l’impressionnisme soit reconnu aux États-Unis). C’est probablement le bénévolat artistique le plus rentable de toute l’histoire de l’art moderne — non pour elle, mais pour l’éducation esthétique d’une nation.

Au-delà des Havemeyer, Cassatt a également conseillé d’autres collectionneurs américains : James Stillman, Bertha Honoré Palmer (Chicago), et son propre frère Alexander Cassatt (qui possédera l’une des premières collections impressionnistes de Pennsylvanie). À elle seule, Mary Cassatt a fait entrer l’impressionnisme dans les musées et les salons américains.


Le château de Beaufresne et l’engagement féministe

1894 : Mary Cassatt achète le château de Beaufresne, propriété rurale située au Mesnil-Théribus (Oise), à environ 70 km au nord-ouest de Paris. C’est sa résidence d’été puis, dans ses dernières années, sa résidence principale. Le château, construit au XVIIIᵉ siècle dans un parc de 12 hectares, devient le cadre de nombreuses œuvres de Cassatt — scènes de jardin, portraits d’enfants dans la campagne, paysages normands.

Engagement féministe. Mary Cassatt est, factuellement et historiquement, militante du droit de vote des femmes. Cet engagement, modéré dans la jeunesse, s’affirme avec l’âge. Quelques jalons :

  • 1893 : Cassatt accepte de peindre une fresque monumentale sur le thème « La Femme moderne » pour le Pavillon de la Femme de la World’s Columbian Exposition de Chicago. La fresque, disparue depuis (probablement détruite ou perdue), représentait des femmes cueillant les fruits de la connaissance — métaphore d’émancipation intellectuelle féminine.
  • 1915 : Cassatt et Degas participent à une exposition caritative à New York au profit du droit de vote des femmes. Cassatt prête 18 œuvres à l’exposition.
  • Toute sa vie : Mary Cassatt déclare publiquement son soutien à la cause suffragiste et à l’accès des femmes à la formation artistique professionnelle. Sa propre carrière — femme peintre américaine seule à Paris dans un milieu d’hommes — est en elle-même un acte militant par les faits, même si elle se définit rarement en ces termes.

1904 : Mary Cassatt reçoit la Légion d’honneur françaisepremière artiste femme américaine à recevoir cette distinction. Geste de reconnaissance de la France à une artiste qui a passé soixante ans sur son sol.


Cécité et fin — 1910-1926

À partir de 1910, Mary Cassatt souffre d’une cécité progressive — probablement due à un diabète mal stabilisé (théorie médicale rétrospective la plus probable, jamais confirmée car la maladie n’était pas diagnostiquée à l’époque). Sa vue baisse régulièrement entre 1910 et 1914.

1914 : la cécité devient quasi complète. Mary Cassatt ne peut plus peindre. À soixante-dix ans, elle abandonne définitivement le travail artistique. Elle continue cependant à recevoir ses amis, à dicter sa correspondance, à conseiller à distance les collectionneurs américains (notamment Louisine Havemeyer après la mort d’Henry en 1907).

Première Guerre mondiale : Cassatt passe les années 1914-1918 entre Paris et Grasse (Côte d’Azur), où elle retrouve Auguste Renoir également retiré du fait de l’âge et de la maladie. Les deux survivants de l’impressionnisme se côtoient une dernière fois.

1917 : Edgar Degas meurt à 83 ans. Mary Cassatt est profondément éprouvée. Elle écrit à Louisine Havemeyer : « Sa mort est une libération pour lui, mais je suis désespérée. » Quarante ans d’amitié artistique prennent fin.

Années 1920 : Cassatt vit retirée au château de Beaufresne, entourée de sa gouvernante et de ses amis fidèles. Elle reçoit la visite de collectionneurs américains venus en pèlerinage, de jeunes artistes demandeurs de conseils.

14 juin 1926 : Mary Cassatt meurt au château de Beaufresne au Mesnil-Théribus, à quatre-vingt-deux ans. Elle ne s’est jamais mariée et n’a jamais eu d’enfants — paradoxe pour une peintre qui a consacré sa vie au sujet maternel. Elle est enterrée dans le caveau familial du Mesnil-Théribus, en France, le pays qu’elle avait choisi.

Comme l’a écrit le critique Camille Mauclair dans une notice nécrologique de 1926 :

« Mary Cassatt restera comme l’une des plus belles personnalités de l’art américain, et comme l’unique figure féminine du grand mouvement impressionniste, aux côtés de Berthe Morisot. »

— Camille Mauclair, notice nécrologique, juin 1926


Postérité — la grande oubliée puis redécouverte

Comme Berthe Morisot avant elle, Mary Cassatt souffre au XXᵉ siècle d’un relatif oubli institutionnel — particulièrement en France où la postérité retient surtout les hommes du mouvement impressionniste (Monet, Renoir, Pissarro, Degas, Cézanne).

Plusieurs raisons à cet oubli :

  • Dispersion de l’œuvre entre la France et les États-Unis. Les principales collections sont aux États-Unis (Met, Art Institute of Chicago, NGA Washington, Boston MFA, Philadelphia Museum) — pas en France
  • Statut de femme dans une histoire de l’art largement écrite par des hommes
  • Position singulière d’Américaine en France et de Française aux États-Unis — appartenance double qui rend l’inscription dans un récit national difficile
  • Absence de descendance directe — pas d’héritiers pour défendre la mémoire (contrairement à Berthe Morisot dont Julie Manet puis Annie Rouart ont entretenu la postérité)

La redécouverte commence dans les années 1980-1990 :

  • 1979 : grande rétrospective itinérante États-Unis (Boston, Philadelphia, Chicago)
  • 1998 : exposition rétrospective au Art Institute of Chicago et au Boston Museum of Fine Arts
  • 2014 : rétrospective au musée Jacquemart-André (Paris) — premier grand hommage parisien
  • 2018 : exposition rétrospective au musée Jacquemart-André Mary Cassatt. Une impressionniste américaine à Paris
  • 2020 : grande exposition au Petit Palais de Paris Une Américaine à Paris

Aujourd’hui, Mary Cassatt est définitivement reconnue comme l’une des figures majeures du mouvement impressionniste — à égalité avec Berthe Morisot, et comme la principale ambassadrice de l’impressionnisme aux États-Unis. Sa cote sur le marché de l’art a explosé dans les années 2000-2020. Les Deux Sœurs s’est vendu 22 millions de dollars en 2007 — record absolu pour l’artiste.


Comment voir ses œuvres

Les principales collections de Mary Cassatt sont principalement aux États-Unis, mais quelques œuvres importantes sont visibles à Paris.

À Paris

  • Musée d’Orsay — conserve plusieurs œuvres de Cassatt, dont Femme cousant dans un jardin (1880-1882) et Portrait de Mademoiselle Louise-Aurore Villeboeuf (1901, pastel).
  • Petit Palais — possède plusieurs gravures et pastels.
  • Musée Marmottan Monet — quelques œuvres en réserve, sortie occasionnelle lors d’expositions.

Aux États-Unis (collections majeures)

  • National Gallery of Art, Washington — la plus grande collection mondiale de Mary Cassatt. Plus de 80 œuvres, dont Petite fille dans un fauteuil bleu (1878), Femme dans une loge (1879), Mère et enfant (vers 1888).
  • Art Institute of Chicago — conserve notamment Le Bain de l’enfant (1893), œuvre la plus célèbre de Cassatt.
  • Metropolitan Museum of Art, New York — collection Havemeyer 1929, plusieurs œuvres majeures.
  • Boston Museum of Fine Arts — collection importante.
  • Pennsylvania Academy of the Fine Arts, Philadelphie — son ancienne école d’art.
  • Detroit Institute of Arts — possède Mère et enfant aux cheveux roux (1898).

Au château de Beaufresne (Mesnil-Théribus, Oise)

Le château de Beaufresne où Mary Cassatt a vécu et est morte est aujourd’hui une résidence privée, non ouverte au public. Mais la tombe de Mary Cassatt au cimetière du Mesnil-Théribus est accessible et reste un lieu de pèlerinage pour les amateurs.


Pour aller plus loin

Sources institutionnelles citées

  • Metropolitan Museum of Art, New York, notice biographique de Mary Cassatt.
  • Encyclopædia Universalis, article « Mary Cassatt (1844-1926) ».
  • Paris Musées, Mary Cassatt : au cœur de l’impressionnisme, ouvrage collectif.
  • Musée Jacquemart-André, catalogue de l’exposition Mary Cassatt, une impressionniste américaine à Paris, 2018.
  • Musée d’Orsay, fiches officielles des œuvres.
  • National Gallery of Art, Washington, fiches officielles des œuvres.

Sources primaires citées

  • Mary Cassatt, citation rapportée par Frederick A. Sweet sur sa découverte de Degas.
  • Camille Mauclair, notice nécrologique sur Mary Cassatt, juin 1926.

Études modernes de référence

  • Frederick A. Sweet, Miss Mary Cassatt: Impressionist from Pennsylvania, University of Oklahoma Press, 1966. Biographie de référence en anglais.
  • Adelyn Dohme Breeskin, Mary Cassatt: A Catalogue Raisonné of the Graphic Work, Smithsonian Institution Press, 1979.
  • Nancy Mowll Mathews, Mary Cassatt: A Life, Yale University Press, 1994. Biographie de référence moderne.
  • Pierre-Lin Renié, Nancy Mowll Mathews, Mary Cassatt, une impressionniste américaine à Paris, catalogue Jacquemart-André, 2018.

Documentation institutionnelle

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